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J ’ai enfin la force d’écrire ton prénom, Fatiha. Mais pas encore celle de publier ta photo.

Juste avant que n’éclate la guerre civile en Algérie au tout début des années nonante, j’avais fait la connaissance de cette jeune étudiante. Nous nous étions tant aimés et avions eu les rêves qu’ont tous les jeunes couples débutants. Mais la Méditerranée nous séparait. Dans l’attente d’un hypothétique visa, nos amours étaient donc restés épistolaires. Un jour, des barbares avaient envahi son village en hurlant «Allah ouakbar», massacré une partie de la population et emporté quelques jeunes femmes. Dont Fatiha. Elle était sans doute trop belle, trop libre, trop femme en quelque sorte pour ces monstres. On n’a jamais retrouvé son corps. Ma vie d’homme a été détruite ce jour-là, mais mon engagement citoyen a commencé l’instant précis où j’avais appris cette épouvantable nouvelle.

Engagement citoyen en faveur d’une stricte séparation de l’église et de l’Etat, afin qu’aucune religion ne fasse la loi. Engagement citoyen contre tous les obscurantismes et tous les sectarismes. Engagement citoyen contre tous les hommes qui perpétuent les réflexes machistes des sociétés patriarcales. Engagement citoyen en faveur d’une stricte égalité entre hommes et femmes. De ce jour-là date aussi mon aversion du voile intégral et de tous les codes vestimentaires ou autres qui voudraient empêcher les humains d’être libres – en particulier les femmes.

En Occident aussi, la question de l’Islam est devenue politique. La Suisse n’y a pas échappé. Pour soi-disant représenter la voix des musulmanes et des musulmans, quelques porte-paroles autoproclamés avaient envahi le champ médiatique. En particulier Nicolas Blancho et Tariq Ramadan. Ils tenaient au fond le même discours rétrograde et intégriste même s’ils ne s’exprimaient pas avec la même aisance. Le premier répétait stupidement les éléments de langage dispensés par ses financiers salafistes tandis que le second, bien plus intelligent, cachait son idéologie et multipliant les imparfaits du subjonctif et les sourires langoureux. Mais à chaque fois qu’ils s’exprimaient, j’avais envie de hurler en pensant très fort à Fatiha.

Ces deux gourous font désormais partie du passé. Il était temps. Tous deux alimenteront désormais la chronique judiciaire. Je m’en fiche complètement. Ils disposeront d’ailleurs sans doute d’assez de moyens pour assurer leur défense de «présumés innocents». Tant mieux pour eux.

Mais puissent leurs déchéances respectives servir de leçon. Nous autres musulmanes et musulmans, quels que soient nos degrés de croyance ou de pratique religieuse, n’avons pas besoin de guides pour dicter notre conduite publique. La Constitution et le Code pénal sont largement suffisants. Nous sommes des citoyens, des individus libres et non des membres de communautés auxquelles il faudrait rendre des comptes. Apprenons à nos enfants – si nous avons le bonheur d’en avoir – à conjuguer en permanence le verbe «douter». Douter permet de progresser et surtout d’exister.

Pas de malentendu: j’ai énormément de tendresse pour celles et ceux éprouvent le besoin légitime de croire en Dieu. Chacun mérite de disposer de lieux de culte dignes de ce nom, avec ou sans clocher, avec ou sans minaret. Chacun a le droit de chercher dans la religion des réponses aux questions existentielles que chacun se pose. Je les admire, les consulte parfois, et les aimerai toujours.

Mais la chute du mythe Tariq Ramadan est une chance énorme à saisir. Pour changer de logiciel et presser sur la touche «Reset». Pour revaloriser la laïcité. Promouvoir le «savoir» et non le «croire». Pour changer d’époque. Il en est encore temps, non?

Aussi longtemps que j’en aurai la force, je continuerai cet engagement citoyen. Et ensuite, je pourrai rejoindre Fatiha.

Enfin.


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Monsieur Ramadan, de Mohamed Hamdaoui

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