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Monsieur Ramadan,

Je ne vous appellerai pas «mon frère», puisque mes seuls véritables frangins se prénomment en réalité Brahim, Mouloud, Idriss, Khalifa et Ahmadou. Eux aussi sont le fruit de l’union charnelle de mes parents. Eux aussi sont musulmans. Mais au fond, je m’en fiche complètement. Ils seraient juifs, catholiques, protestants ou mécréants, je les aimerais pareillement.

Tout comme mes sœurs, d’ailleurs. Elles se prénomment Aïcha, Fatima, Zohra, Khadija, Halima et Khaoua.

Pourquoi d’ailleurs cette appellation: «Frères musulmans»?

Pourquoi pas «Frères et sœurs de confession musulmane»? Ça aurait plus de sens. En tout cas, ça sonnerait un peu mieux.

Ou carrément: «Etres humains»?

«Frère» et «musulman».

L’association de ces deux mots m’a toujours semblé étrange, pour ne pas dire suspecte. La fraternité se limiterait-elle donc à notre présumée foi, à notre manière singulière de vénérer un Dieu pour moi inexistant?

Mais je m’accorde le droit de me tromper. Moi.

Monsieur Tariq.

Dans les années 90, encore inconnu des médias et donc davantage libre de vos faits et gestes, tandis que des assassins égorgeaient des humains et faisaient exploser des bombes dans les marchés d’Alger ou de Blida et commençaient à étendre leurs métastases dans certaines banlieues, mais aussi, j’y reviendrai, dans les cerveaux de certains intellectuels se réclamant de gauche, vous nous envoyiez des cassettes audio nous invitant, en «bons frères», à «résister» contre le pouvoir en place.

De quel droit? Etiez-vous Algérien? Aviez-vous été charnellement ou intimement blessé par tous ces drames qui ont fait de nous des adversaires résolus de ceux qui voudraient nous imposer leurs pratiques d’un autre temps?

A l’époque déjà, vous instrumentalisiez la religion pour faire passer vos messages politiques, mélange à l’origine de tant de drames depuis au moins deux millénaires.

A l’époque déjà, vous avanciez masqué.

Alors que nous pleurions nos morts, je me souviens des colères froides de mon oncle hélas trop tôt défunt, musulman érudit qui ne s’interdisait pas certains plaisirs terrestres, comme celui d’accompagner le gigot dominical d’un bon verre de vin, quand il nous faisait entendre vos préchis-préchas.

Ils étaient pour lui «indignes» d’un musulman digne de ce nom.

Car dans vos enregistrements, vous laissiez clairement entendre que l’Occident était la cause de tous ces drames et de nos larmes. A vous entendre, il aurait donc fallu combattre ce maudit Occident qui nous avait pourtant accueilli, vos parents persécutés et moi, gamin handicapé. Ce maudit Occident qui allait vous accorder notoriété et fortune vous permettant de séjourner dans de belles suites d’hôtel à Lyon pour y passer semble-t-il du «bon temps».

Vous avez davantage de moyens que moi. Les rares fois où je peux me rendre dans l’ancienne capitale des Gaules, je me contente de ma modeste fortune pour y manger un jésus, un délicieux saucisson.

Vivement le temps où l’on pourra goûter un petit mohamed sans risquer sa peau…

A l’époque, nous ne nous doutions pas de la tournure atroce des événements, sinon nous aurions précieusement conservé ces documents sonores pour les présenter le jour prochain où un tribunal se prononcera enfin sur votre personne au lieu de les effacer pour y enregistrer des disques de Cheb Hasni, cette idole de toute une jeunesse, assassiné en pleine rue alors qu’il n’avait pas encore 26 ans.

Un tribunal humain, bien sûr. Car seule la Justice humaine a grâce à mes yeux.

A chacun sa foi. A tout le monde notre loi.

A cette époque aussi, certains intellectuels réputés, plutôt «de gauche», s’étaient laissés séduire par votre discours soudainement plus policé. Ils avaient trouvé en vous un inespéré allié du glorifié «Tiers Monde» pour étayer leur aversion suspecte des Etats-Unis, leur compréhensible hostilité à l’encontre d’Israël, leur légitime combat contre le capitalisme ou leur noble œcuménisme.

Jean Ziegler, Edwy Plenel. Edgar Morin et même Jacques Neyrinck vous faisaient les yeux doux.

Je continue malgré tout de les lire. Avec plus ou moins de (dé)plaisir.

Quel bonheur pour les médias francophones de pouvoir enfin inviter sur leurs plateaux un musulman capable de s’exprimer dans une langue épurée. Rien à voir avec ces footballeurs et ces rappeurs si faciles à caricaturer.
Vous voilà propulsé sur le devant de la scène politique et médiatique, (auto)proclamé porte-parole de cette nouvelle génération de musulmans «qui a beaucoup souffert mais ne veut plus souffrir».

Les «followers» sont progressivement devenus votre troupeau.

Pour «rire», ils avaient Dieudonné. Pour «réfléchir», ils auront désormais Tariq.

Mais le vernis finit toujours par craquer.

Lors d’un célèbre débat cathodique, vous aviez presque réussi à rendre Sarkozy sympathique quand vous aviez eu le toupet de simplement réclamer un «moratoire» sur les lapidations au lieu de reconnaître l’universalité de la dignité humaine.

Vous ne cessez d’encourager les musulmans (pourquoi nous et pas le reste de la population?) à s’engager politiquement. Allez-vous un jour montrer l’exemple et vous présenter au suffrage universel, puisque ce droit vous a été accordé? Ou avez-vous peur que le peuple ne vous éconduise?

Vous ne cessez de dénoncer l’«islamophobie» grandissante en Europe et en Suisse. Avez-vous seulement conscience de largement y contribuer par vos propos et vos postures?

Depuis quelques jours, des femmes vous accusent de la pire des infamies: des agressions sexuelles d’une cruauté abjecte.

Comme tant d’autres mecs prétendant disposer de certains pouvoirs, vous auriez obligé des femmes à pratiquer des actes réprouvés par la loi.

Oui. La loi.

Pas par la seule foi ou l’individuelle morale. Mais par ces petits textes législatifs supposés être le trait d’union entre l’ensemble des humains.

Ce fameux «respect» que vous appelez sempiternellement de vos vœux.

La loi qui, article 10 de la Constitution fédérale, insiste pour rappeler que «la torture et tout autre traitement ou peine cruels, inhumains ou dégradants sont interdits».

Heureusement pour vous. La Justice humaine est bien faite. Elle est bien plus pertinente que la prétendue justice divine.

La Justice humaine vous accorde le droit légitime de vous défendre.

Elle vous donne le droit d’être défendu par des hommes (ou pourquoi pas par des femmes) séduits par vos carnets d’adresses et de chèque.

Souvenez-vous cependant que parfois cette Justice humaine est d’une suave ironie et que certains avaient été punis pour des délits qui leur semblaient anodins. Al Capone n’était-il pas par exemple tombé pour fraude fiscale, alors qu’il était en réalité un monstrueux assassin?

Parfois, la Justice a plus de c… que certains hommes.


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