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CHRONIQUE / in#actuel

Pajak dans le siècle

P oint n’est besoin de présenter Frédéric Pajak. L’un de nos écrivains les plus talentueux et surtout les plus originaux. Encore que ce terme d’écrivain ne s’applique guère à ce fils de peintre. Est par trop réducteur s’agissant de son travail qui mêle écriture et dessin. N’a-t-il pas créé, il y a bientôt 20 ans, la maison d’édition Les Cahiers dessinés? Mais surtout il y a les 8 volumes – il y en aura 9 au total – de son Manifeste Incertain, qui lui ont valu rien moins que le Prix Médicis de l’essai et le Prix Goncourt de la biographie.

C’est en 2012 qu’est paru le premier tome de cette suite de livres dessinés. Je dis dessinés et non pas illustrés, car chez Pajak, l’image, le dessin d’une extraordinaire virtuosité et d’une prodigieuse force graphique, n’est jamais une simple démarcation du texte, mais se veut plutôt un contrepoint. Tantôt le complétant tantôt lui répondant, dans un rapport quasi dialectique. Quant à ce qui nous est raconté dans ce Manifeste incertain, qui est proprement inclassable, les catégories habituelles conviennent mal. On se tient ici autant du côté de l’autobiographie et des mémoires que du portrait, du récit ou de la chronique. En l’occurrence celle du siècle – essentiellement le XXe – vu à travers le destin de quelques-unes de ses figures souvent tragiques. 

Dans cette entreprise, qui conjugue donc plusieurs genres, plusieurs dimensions, il y a quelque chose de l’œuvre d’art totale. A l’exemple de son géniteur, Jacques Pajak (1930-1965), mort très jeune dans un accident de voiture alors que Frédéric – il me permettra de l’appeler par son prénom, nous nous connaissons un peu – n’avait que 9 ans. Ce père artiste, qui demeure constamment présent, ainsi qu’il l’explique dans l’ouvrage d’entretiens que lui a consacré Christophe Diard, et qui «rêvait, dit-il, d’un art total, où se mêleraient dessin, peinture gravure, photographie, cinéma, poésie, roman, théâtre, opéra, musique, danse.» Sans doute en est-il resté quelque chose dans le travail du fils.

Réunir écriture et dessin est une idée déjà ancienne, remontant à l’enfance de l’auteur. Son premier livre dessiné, Frédéric l’a réalisé quand il avait 6 ans. Et depuis il n’a plus lâché ses crayons, ses fusains et ses plumes. Car, bien avant le Manifeste incertain, il a publié, comportant déjà des dessins, Martin Luther, l’inventeur de la solitude (1997), Le Chagrin d’amour (2000), Nietzsche et son père (2003), Mélancolie (2004), Autoportrait (2007) – impossible de les mentionner tous. A quoi s’ajoutent quantité de dessins de presse pour Le Magazine littéraire, Le Monde, L’Obs. Autant dire une œuvre déjà riche qui trouve, d’une certaine manière, son accomplissement – tout provisoire: Frédéric est encore jeune – avec Manifeste incertain.

Frédéric Pajak, Walter Benjamin, encre de Chine, Manifeste incertain II © Noir sur Blanc

On peut voir dans cet ensemble une sorte de traversée très personnelle de l’histoire intellectuelle du dernier siècle. Qui s’ouvre, et ce n’est pas innocent, par une évocation de Walter Benjamin (1892-1940), le philosophe, le critique d’art allemand. A l’enseigne duquel se place, en quelque sorte, le Manifeste incertain. Le voici saisi en «rêveur abîmé dans le paysage» lors de son exil à Ibiza en 1933. C’est alors un être désemparé face à la montée des périls, cherchant malgré tout à dire le monde en s’appuyant sur ce qui reste, c’est-à-dire les mots. Pour Pajak, l’auteur de L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique représente une sorte de double, dont la présence vient éclairer le texte. 

Réhabiliter tous les ratés, les exclus, les vaincus

Dans le deuxième volume du Manifeste, on retrouve Benjamin à Paris, durant l’entre-deux guerres. Isolé, sans argent, sans perspective d’avenir; toutes ses tentatives de s’agréger à un groupe ont échoué, notamment avec les Surréalistes. Une partie du livre est d’ailleurs consacrée à André Breton et à son aventure avec Nadja. Il y a une certaine ironie dans la manière dont cet épisode est traité. Pajak, au fond, reproche à Breton son côté bourgeois. De n’avoir pas su se risquer, d’être resté du côté de la littérature plutôt que de la vie. 

Parmi les témoins, à charge ou à décharge, convoqués dans le Manifeste figure également Ezra Pound (1885-1972). Le poète illuminé des Cantos, l’ami d’Hemingway et de Miller, dont la trajectoire est à l’exact opposé de celle de Benjamin – qui se suicidera pour échapper aux nazis. Fasciste, admirateur de Mussolini, Pound est appréhendé par les troupes américaines à Rapallo, dernier refuges des partisans du Duce. D’abord emprisonné, il sera finalement transféré dans un hôpital psychiatrique aux USA, où il restera enfermé durant 13 ans. Car ce qui intéresse Pajak, avant tout, ce sont les destins brisés, manqués. Tel celui de van Gogh. «A l’instar de Walter Benjamin, je souhaite que les vaincus, les exclus, les ratés soient réhabilités (…) Vincent est le raté suprême, mais un raté réussi.» Autre portrait, celui de Gobineau «l’irrécupérable», de Marina Tsvetaieva ou encore de Paul Léautaud, vu à travers l’épisode cocasse des dessins de lui réalisés par Matisse qu’il détestait. 

Frédéric Pajak, Lausanne, encre de Chine, Manifeste incertain VIII © Noir sur Blanc

Entre tous les lieux où nous convie l’auteur, Paris occupe évidemment une place particulière. Le second volume du Manifeste est d’ailleurs intitulé «Sous le ciel de Paris». C’est la ville où Frédéric est né, a passé une partie de son enfance. Le Paris qu’il aime, c’est celui de Baudelaire, des Halles, des boulevards périphériques, mais aussi celui, laborieux et populaire, du Sentier, évoqué dans le dernier volume paru à ce jour. Dans ce huitième tome, «Cartographie du souvenir», Pajak note: «Ma vie va trop vite. Et pourtant, étrangement, je ne la sens pas s’écouler.» Il repense à ses voyages en Chine et à Formose, comme l’on disait naguère. Il nous ramène aussi en Suisse romande, qui sert ici de cadre à une sorte de fiction policière, par quoi débute le livre. 

Ce qui nous vaut de magnifiques pages sur le Léman en hiver: «J’étais monté sur les collines au milieu des vignes qui surplombent le lac. Le lac, il ressemblait à un miroir aveuglant dans lequel les rayons du soleil frappaient.» Et plus loin: «Mon regard se perdit dans l’immensité du lac, lumineux, majestueux, cerné d’une demi-couronne de montagnes enneigées.» Et que dire enfin de la part dessinée? Ce jeu savant et magnifique du noir et du blanc accordés. C’est tour à tour Masereel, Vallotton, Steinlen, Daumier.


Frédéric Pajak, Manifeste Incertain VIII Cartographie du souvenir, Editions Noir sur Blanc, 2019. 

Un certain Frédéric Pajak. Entretiens avec Christophe Diard, Editions Noir sur Blanc, 2017.

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