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Chronique in#actuel

Le roi Fénéon

N om: Fénéon; prénom: Félix. Naissance: en Italie, à Turin, en 1861; décès: en France, à Châtenay-Malabry, en 1944. Profession? C’est là où les choses se compliquent: critique d’art? directeur de revue? journaliste? collectionneur? Tout cela à la fois. Mais l’on pourrait tout aussi bien dire, écrivain spécialiste du fait divers qu’il éleva au rang des beaux-arts dans ses célèbres «Nouvelles en trois ligne ».

Sur les photographies, Félix Fénéon semble tout droit sorti de la série des Adèle Blanc-Sec de Jacques Tardi. Il fait penser à l’un de ces illuminés que l’on aurait pu croiser au début du siècle dernier à une séance de spiritisme chez le SAR Péladan (1858-1918). Visage démesurément allongé qu’accentue une fine barbichette, cheveux raz, la mine austère. Et pourtant rien de plus amène. «J'ai encore dans l'esprit, écrit Octave Mirbeau dans son Journal, le charme de sa causerie si élégamment spirituelle, de ses vues si originales sur l'art, de sa voix si musicale, disant tour à tour des choses légères, ironiques ou profondes.» Mirbeau (1848-1917), l’auteur du Journal d’une femme de chambre, est alors, faut-il le rappeler, l’un des esprits les plus incisifs de son temps, pourfendeur de l’art pompier, grand défenseur des avant-gardes, romancier à succès. Pas étonnant dès lors qu’il tienne en grande estime Fénéon. Car celui-ci, après un engagement dans les rangs anarchistes, qui lui vaudra même d’être arrêté, se fait bien vite un nom dans le milieu artistique.

Félix Fénéon vers 1900 © Wikipedia.

Il fréquente les peintres et les poètes, collabore à diverses revues fameuses, comme Le Chat noir, qui publie alors Verlaine, Richepin, Bloy et qu’illustre Steinlen. En 1894, Fénéon devient secrétaire de La Revue blanche. A son sommaire, on y lit les noms de Proust, Péguy, Apollinaire, Gide, tandis que Toulouse-Lautrec et Pierre Bonnard en réalisent les affiches. Fénéon va d’ailleurs beaucoup contribuer à faire connaître l’œuvre de ce dernier, mais aussi celles de Van Dongen, Matisse et surtout Seurat, dont il entreprendra, à partir des années 1930, le catalogue raisonné. Car, après avoir travaillé au Matin et au Figaro, Fénéon finira par délaisser complètement le journalisme pour diriger la galerie Bernheim-Jeune et les Editions la Sirène.

C’est pourtant à la presse qu’il doit sa notoriété. En particulier, ses critiques de livres, réduites parfois à une ligne. Cet art de l’économie, de l’extrême concision, il va surtout l’exercer, on l’a dit, dans la rubrique quotidienne qu’il tient en 1906, durant plusieurs mois, dans Le Matin. Les lecteurs aussitôt en raffolent. Au point qu’Apollinaire n’hésitera pas à dire que Fénéon a «pour ainsi dire inventé, dans ses immortelles nouvelles en 3 lignes, les mots en liberté qu’ont adopté les futuristes.» Ces nouvelles, on peut encore les lire aujourd’hui, rassemblées en volumes et régulièrement rééditées.

L’humaine comédie et ses drames

Il s’agit de simples faits divers collectés à partir des informations fournies le plus souvent par l’agence Havas, l’ancêtre de l’Agence France-Presse (AFP). Mais qui, sous la plume de Fénéon,  acquièrent quasi un statut de roman noir, car il n’est évidemment question que de suicides, de meurtres, d’accidents tous plus dramatiques les uns que les autres, de vols, que sais-je encore? Or, ce qui fait leur force, c’est leur brièveté qui préfigure les tweets. Elles font le plus souvent moins de 144 caractères et ce n’est bien sûr pas un hasard si plusieurs comptes twitter sont aujourd’hui dédiés à Fénéon. Ce qui les impose, c’est la netteté, la précision même de l’écriture. A chaque fois, c’est comme si on lisait une nouvelle au sens où on l’entend en littérature. Où ne manquent ni l’exposé de la situation, ni son développement, ni sa chute.

Nouvelles en trois lignes, Le Matin, 3 octobre 1906 © BNF

Du fait de la concision extrême de ces textes, on est certes aux antipodes d’un Balzac ou d’un Proust. C’est pourtant bien de la «Comédie humaine» que Fénéon nous parle. Où comique et tragique se côtoient, s’interpénètrent. Ainsi:

«Allumé par son fils, 5 ans, un pétard à signaux de train éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy: le ravage y fut considérable.»

«Un chasseur de Tessancourt a contraint sa femme et le quidam à attendre sur la couche adultère (3 heures) le gendarme constatateur.»

«La Verbeau atteignit bien, au sein, Marie Champion, mais se brûla car le bol de vitriol n’est pas une arme précise. » «Conaud, de la police de Courbevoie, a valeureusement arrêté le fougueux cheval d’une tapissière. Il est tout meurtri.»

«Tout le plomb destiné par M. Pregnart aux perdreaux des Alluets-le-Roi, c’est son ami Claret qui le reçut, et dans la croupe.»

Enfin, cette nouvelle qui contient tous les ingrédients d’une éternelle tragédie depuis que le monde existe:

«Le pont d’El-Kantara domine de 90 m. le ravin. La Constantinoise Cross, 16 ans, fit le saut. Son père contrariait son amour.»


Félix Fénéon, Nouvelles en trois lignes, Mercure de France «Le petit Mercure», 2015

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