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CHRONIQUE / in#actuel

Jamais mieux ailleurs qu'ici

S 'ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

J’ai passé maintes fois devant, mais sans la remarquer. Sur une armoire électrique, au bas de la rue Saint-Laurent, à Lausanne, on peut lire: «Et pourtant, je ne suis jamais tout à fait moi-même ailleurs qu'ici. Guy de Pourtalès.» Je suis d’autant plus reconnaissant à la personne qui me l’a fait découvrir que j’ai beaucoup d’admiration pour ce magnifique écrivain. Pour ses biographies, parmi lesquelles Wagner et Louis II de Bavière, lues dans ma jeunesse. Et bien sûr pour La pêche miraculeuse (1937). Cette œuvre magistrale qui valut à son auteur le Grand Prix du roman de l’Académie française. Le Neuchâtelois est d’ailleurs à ce jour le seul écrivain helvétique – bien qu’il ait repris alors sa nationalité française – à l’avoir reçu avec Bernard Barbey, après-guerre, et, plus récemment, Joël Dicker.

Curieux destin au demeurant que celui de Guy de Pourtalès (1881-1941), constamment partagé entre ses diverses patries. L’Allemagne natale où son père était officier, la Genève de son enfance, Neuchâtel où il suit le gymnase. La France et Paris où il se fixe, est mobilisé durant la Grande guerre, où il publie. Puis c’est à nouveau la Suisse pour soigner sa tuberculose, le château d’Etoy, Lausanne, où il décède, un an à peine après la mort de son fils tué sur le front des Flandres.

Dans La pêche miraculeuse, on retrouve ce cosmopolitisme propre à une certaine aristocratie de la fin du XIXe siècle et du début du XXe, aux multiples parentèles ayant fait souche aux quatre coins de l’Europe. Comme l’auteur, dont il est une sorte de double, le héros, Paul de Villars, a ses attaches rue des Granges. Il est issu d’une famille descendant, ainsi que l’écrit de Pourtalès avec beaucoup d’ironie, directement de l’Institution de la religion chrétienne! Comme lui encore, il fait des études de musique à Karlsruhe et plus tard, en 1914, se retrouve interprète auprès du corps expéditionnaire britannique.

Un portrait plein d’ironie de la société protestante étroite

A l’exemple des Thibault de Martin du Gard, qui ont commencé à paraître quand de Pourtalès entreprend, en 1934, ce qui sera son chef d’œuvre, La pêche miraculeuse est en effet un roman de formation, d’apprentissage. Paul, qui finira tout de même par devenir musicien, abandonne en chemin beaucoup d’illusions. Tout comme sa famille doit se défaire de ce qu’elle possède, du fait de la médiocre gestion de son patrimoine. C’est d’ailleurs à l’occasion de la vente de Tannery au bord du Léman – dans la réalité Malagny, propriété du grand-père de l’écrivain – que Paul de Villars réalise combien il y est attaché: «Depuis que grand-père est mort, depuis que mon père aussi est mort, dit-il à Antoinette (…) il n’y a plus rien de vrai. Je n’ai pu prendre conscience de moi-même qu’en dehors d’eux, séparé d’eux. Et pourtant, je ne suis jamais tout à fait moi-même, ailleurs qu’ici. C’est curieux, n’est-ce pas?»

Avec Lise, Antoinette est l’une des deux femmes que Paul aime, incapable de choisir entre elles, avant que la vie n’en décide. Ces deux magnifiques figures féminines donnent sa tonalité au roman, qui aurait tout aussi bien pu s’intituler Les Destinées sentimentales – le livre que Chardonne publie au même moment. Car il y a beaucoup de nostalgie dans La pêche miraculeuse. Nostalgie notamment pour ce lac Léman que de Pourtalès a tant aimé – parmi les plus belles pages du livre. Pour le reste, l’auteur brosse un portrait-charge plein d’ironie de cette société protestante étroite dans laquelle il a baigné. Ce qui, à la parution de La pêche miraculeuse, en 1937, provoqua l’ire de plusieurs pasteurs genevois qui iront jusqu’à condamner l’œuvre du haut de la chaire!  

A relire ou à lire. Avant peut-être que la RTS ne se décide enfin à rediffuser la belle adaptation qu’en avait réalisé Pierre Matteuzzi en 1976.


Guy de Pourtalès, La pêche miraculeuse, Infolio, 2016.

Image : rue Saint-Laurent, Lausanne (©Raphaël Aubert)


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