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CHRONIQUE / in#actuel

Dans les bras d’Orphée

S 'ouvrir à la surprise de la redécouverte littéraire, artistique; changer de longueurs d’onde, prendre du champ, bref: se montrer in#actuel. Autrement dit, indocile. Une autre façon encore d’aborder l’actualité.

Il figure parmi les plus beaux livres d’artistes parus durant la première moitié du XXe siècle. Avec La prose du Transsibérien de Blaise Cendrars et Sonia Delaunay (1913), Les Métamorphoses d’Ovide illustrées par Pablo Picasso (1931) et bien sûr Jazz d’Henri Matisse (1947). Cet ouvrage, c’est Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée de Guillaume Apollinaire et Raoul Dufy. Paru en 1911, il a certes été republié régulièrement depuis, mais toujours en format réduit, ne permettant pas vraiment de prendre la mesure de l’exceptionnel travail de graveur de Dufy. On ne peut donc que saluer l’initiative des Editions Prairial de rééditer le livre pour la première fois dans ses proportions d’origine (33 x 25 cm); qui plus est, à un prix parfaitement abordable.

Le Bestiaire est le premier recueil de vers publié par Apollinaire. Le poète a alors 31 ans. Il lui reste à peine sept ans à vivre – il mourra le 9 novembre 1918 des suites de la grippe espagnole. Deux ans après avoir été grièvement blessé par un éclat d’obus dans le secteur du Chemin-des-Dames. Plusieurs des poèmes du Bestiaire ont paru en 1908 déjà en revue. Apollinaire commence alors à vivre de sa plume. Il se fait notamment connaître par ses critiques d’art paraissant dans L’Intransigeant. En 1909, Kahnweiler a publié son Enchanteur pourrissant, consacré à la légende arthurienne, avec des bois d’André Derain.

Editions Prairial réédite Le Bestiaire dans ses proportions d’origine (33 x 25 cm)

Initialement Le Bestiaire devait être illustré par Picasso, qui réalisera plus tard les frontispices d’Alcools (1913) et de Calligrammes (1918). Mais c’est finalement avec Raoul Dufy (1877-1953) que le projet se réalisera. De Dufy, on connaît avant tout aujourd’hui ses peintures faites de grandes surfaces colorées sur lesquelles s’inscrit le dessin, représentant des champs de courses ou des paysages méditerranéens. Ce style, reconnaissable entre tous, se trouve magnifié dans son immense peinture réalisée pour l’Exposition universelle de 1937, La Fée électricité, aujourd’hui installée au Palais de Tokyo à Paris. Car, pour le reste, Dufy a d’abord été un décorateur, créant notamment des motifs de tissus pour Paul Poiret.

Cet aspect de sceaux, d’emblèmes presque orientaux, compacts, ramassés, bien propre à orner des tissus qui caractérise alors le travail de Dufy dans le domaine des arts appliqués, se retrouve dans ses extraordinaires gravures du Bestiaire. Et je sais de quoi je parle, moi qui suis «du bâtiment», pour reprendre le mot de Degas – mon père Pierre Aubert (1910-1987) est l’un des grands maîtres de l’estampes suisses au XXe siècle. Il s’agit ici de gravure sur bois de fil. Mais bien malin qui peut alors le deviner, tant l’artiste fait preuve d’une immense virtuosité. Tant il est mal aisé d’attribuer telle ou telle taille à la gouge plutôt qu’au canif.

Comptant trente gravures, l’ouvrage fut tiré à la main à 120 exemplaires. Mais seule une cinquantaine seront écoulés. Quatre des planches représentent Orphée. Le poète, dont le chant si pur charma les bêtes sauvages. Il est «la voix que la lumière fit entendre/Et dont parle Hermès Trismégiste en son Pimandre.» Dans ces gravures, qui nous racontent à chaque fois une petite histoire, il y une infinie tendresse, beaucoup d’espièglerie et de drôlerie aussi. A l’instar des poèmes d’Apollinaire. Le Chat: «Je souhaite dans ma maison:/Une femme ayant sa raison,/Un chat passant parmi les livres,/Des amis en toute saison/Sans lesquels je ne peux pas vivre.» L’Ecrevisse: «Incertitude, ô mes délices/Vous et moi nous nous en allons/Comme s’en vont les écrevisses,/A reculons, à reculons.»

L’ouvrage comporte encore plusieurs planches non retenues, qui viennent compléter ce magnifique volume que tout amoureux de la gravure – et d’Apollinaire!  – se doit absolument de posséder.


Raoul Dufy, Guillaume Apollinaire, Le Bestiaire, Editions Prairial


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