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C onvenons-en, l’Italie nous manque. Elle nous manque d’autant plus qu’on ne sait quand on pourra y retourner. Comme beaucoup, je suis de ceux qui, une fois l’an au moins, doivent se rendre outremonts pour parler comme les auteurs de jadis, Montaigne, Chateaubriand, Stendhal. Le voyage en Italie est plus qu’un genre littéraire, c’est une habitude, une nécessité, une hygiène de l’esprit, sinon de vie. Et ce n’est pas Dominique Fernandez qui me contredira. Lui qui a tant écrit sur ce pays. Jusqu’à ce dernier livre, L’Italie buissonnière, auquel nous allons emprunter quelques chemins de traverse.

Dire en préambule quelques mots de l’œuvre de cet écrivain brillant – mais est-ce-bien nécessaire? – est une tâche quasi impossible. Une centaine d’ouvrages au total, essais, livres de voyage en collaboration avec le photographe Ferrante Ferranti, longtemps son compagnon, et bien sûr romans. Une vingtaine, dont notamment Porporino ou les Mystères de Naples, paru en 1974. Déjà l’Italie, l’art baroque, la musique, celle de l’opéra – le roman se présente comme les mémoires imaginaires de l’un des derniers castrats. Tout ou presque ce qui va occuper Dominique Fernandez se trouve comme résumé dans ce livre couronné du Prix Médicis. Depuis, son auteur n’a plus cessé de nous emmener en Italie. Toujours au chapitre – pardon! – des romans, on peut penser notamment à L'École du sud ainsi qu’à Porfirio et Constance. Evocation des drames et des passions de la première moitié du XXe siècle, le fascisme italien et le Front populaire, à travers la relation unissant le rejeton d’une famille noble d’Agrigente et la fille d’un instituteur laïque de la IIIe République. C’est un peu comme si l’auteur nous livrait là son histoire familiale, mais en quelque sorte rêvée, magnifiée. 

Son père Ramon Fernandez compta, on l’a un peu oublié, parmi les écrivains les plus en vue de l’entre-deux guerres, ami de Malraux, Saint-Exupéry, Gide, avant de basculer dans la Collaboration. Dominique Fernandez s’emploiera à réhabiliter sa mémoire dans son livre Ramon, mais aussi, de manière plus solennelle, en ouverture de son discours de réception à l’Académie française en 2007, demandant, je cite, «d’accueillir avec moi l’ombre de quelqu’un qui avait plus de titres à prendre ma place.»

Dominique Fernandez en 2013 © Wikipédia

Mais l’Italie n’aimante pas seulement l’œuvre romanesque de Dominique Fernandez; elle est aussi le sujet de nombre de ses ouvrages consacrés à l’art, livres de voyage, essais. L’Italie et les pays où son influence artistique s’est étendue. Notamment à l’âge baroque. 

De Naples à Venise

Fernandez a beaucoup fait pour la réhabilitation de cet art à un moment où une partie du public ne jure que par l’art roman – les éditions Zodiaque sont alors au faîte de leur succès – estimant qu’on ne peut bien écouter Monteverdi que sous des voûtes de pierre, si possibles froides et humides! Plusieurs de ses livres vont changer tout cela. A commencer par Le Banquet des Anges (1984), promenade dans l’Europe baroque, Le Radeau de la Gorgone (1988) et surtout La Perle et le Croissant (1995). Géographie du baroque, de Venise à Vienne, de l’Apulie à la Bohême, et qui dessine une sorte de croissant, tandis que la perle désigne Saint-Pétersbourg, cette folie baroque édifiée sur la Neva. On n’aura garde enfin d’oublier ce livre qui fit date, son auteur n’ayant jamais caché son homosexualité, Le Rapt de Ganymède (1989).Essai dans lequel il relit l’histoire de l’art au prisme de l’homosexualité. Que ce soit chez Platon et Cavafy, Caravage et David, Mozart et Schubert ou encore Visconti et Pasolini. Toujours cette façon d’obliger à un autre regard, à une autre vision. Et c’est à quoi, une nouvelle fois, il nous incite avec son Italie Buissonnière.  

Remontant du Sud au Nord, c’est bien un itinéraire qu’il trace pour nous et qui passe par Naples, Rome, Florence, Bologne, Venise. Mais en évitant soigneusement les chemins battus; en nous invitant au contraire à la surprise et à l’inattendu, tel lieu négligé, telle œuvre oubliée. Ainsi, s’arrêtant en Apulie, il nous convie à Tarente. Et plus exactement au large de ce grand port militaire, théâtre de tant de combats. Sur l’îlot de San Paolo, minuscule, mais d’une importance stratégique capitale. Bonaparte, raconte Fernandez, y envoya Choderlos de Laclos, l’auteur des Liaisons dangereuse, alors général d’artillerie comme lui, afin d’y fortifier la ville contre l’Anglais et bâtir une forteresse à San Paolo.«Puis malade, se sentant mourir, il demanda à se faire enterrer dans l’îlot.» Pour se rendre à San Paolo, il faut aujourd’hui la permission de la marine italienne. Quant à la tombe, poursuit Fernandez,  on ne connaît que son emplacement supposé. Les Bourbons, à leur retour à Naples en 1815, ordonnèrent en effet la destruction du fortin et de la tombe. Un autre officier français, raconte l’écrivain, passa également par Tarente, le général Dumas, père du romancier. Faisant partie de l’expédition d’Egypte, il avait été renvoyé en France pour avoir critiqué l’action de Bonaparte. Débarquant dans le port italien, croyant les Deux-Siciles toujours aux mains des Français, il avait aussitôt été jeté en prison, le roi de Naples ayant reconquis son royaume. L’auteur du Comte de Monte-Cristo n’est jamais allé à Tarente.«Mais, écrit Fernandez, quelle étrange coïncidence qu’il ait donné pour prison à Edmond Dantès, l’innocent persécuté, l’îlot d’If, si semblable à l’îlot de San Paolo!»

Hymne à la danse

Fernandez l’a évoqué à maintes reprises dans ses ouvrages, je veux parler du stade des Marbres à Rome. Edifié au cœur du Foro Italico, au nord de la capitale italienne, il fut inauguré en 1932 pour le dixième anniversaire du régime fasciste. Raison qui fait qu’aujourd’hui, écrit Dominique Fernandez, «le ‘’politiquement correct’’ le couvre d’un voile si pudique qu’il ne fait pas partie du ‘’grand tour’’ de l’Urbs.» Mais il y a autre chose. Sur le pourtour du stade s’élèvent en effet soixante statues figurant chacune une discipline sportive.«Au premier abord, on a envie de rire. Ces soixante athlètes, de proportions colossales, hauts de plus de trois mètres, figés dans des poses héroïques, raidis dans des attitudes victorieuses, sont intégralement nus.» Y compris le skieur et l’alpiniste! Cet étalage de «sexes d’hommes proposés à hauteur du regard» ne peut bien évidemment que scandaliser au cœur de la Ville éternelle. Sauf que ces nus, explique l’auteur, relèvent de «cette païenne fascination du corps viril» que l’on retrouve tout au long de l’histoire de Rome. Enfin «ultime raison de leur bannissement, note encore Fernandez. Pas une femme dans cette parade de surhommes; l’hérésie homosexuelle est affichée à cru, claironnée.»

Antonio Canova, La Danse des fils d’Alcinoos (détail) 1793, Musée Correr © Coll. part.

Continuons notre remontée vers le nord. Florence, bien sûr. Mais non pas Santa Maria Del Fiore ni la Porte du Paradis ou le couvent de San Marco et les fresques de Fra Angelico, mais, juste à côté, infiniment moins connu, le cloître du Scalzo orné de grisailles d’Andrea Del Sarto et ses douze Histoires de saint Jean-Baptiste. Dans ces figures, ces scènes fortement érotisées, on peut certes reconnaître l’influence de Ghiberti, de Sebastiano Del Piombo ou encore de Michel-Ange, relève Fernandez. «Mais cela n’explique pas le génie particulier d’Andrea, ce mélange de grâce, de sensualité, de mélancolie, d’affliction et de terreur qu’il a infusé dans l’espace restreint de ce cloître.»

Cette Chronique italienne ne peut que se conclure à Venise – comment pourrait-il en être autrement? D’autant que j’aurais moi-même dû m’y trouver il y a quelques semaines! Et c’est au Musée Correr, installé dans le palais construit pour Napoléon, tout au fond de la place Saint-Marc, que nous suivons pour la dernière fois l’écrivain. On y trouve un splendide bas-relief en marbre d’Antonio Canova inspiré d’Homère, La Danse des fils d’Alcinoos. Ulysse a été recueilli par la belle Nausicaa qui, pour fêter le naufragé, organise un festin agrémenté de danses auxquelles se joignent les fils du roi. Le sculpteur a représenté les deux jeunes gens au paroxysme de la danse, soulevés de terre et se tenant par la main. «Jamais, écrit Dominique Fernandez, on n’avait exalté avec autant d’éclat la transformation d’une anatomie juvénile en jubilation physique.» En même temps, tout ici est d’une grâce infinie et d’une immense délicatesse.«Et jamais, après Canova, aucun artiste ne retrouvera cette façon de saisir, avec un mélange aussi équilibré de sensualité et d’idéalisme, un corps dans sa poussée vitale.»


Dominique Fernandez, L'Italie buissonnière, Grasset, 2020.

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