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Analyse

Analyse / Il y a individualisme et individualisme…


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Il est temps de remettre en question un lieu commun. Celui selon lequel nous vivons dans une société individualiste. Cette analyse est sinon fausse, du moins incomplète, à l’heure où plane le danger d’une société certes atomisée, mais dans l’idée de communautés ne se souciant guère de l’individu et de ses droits fondamentaux.



Oui, l’idée de collectif dans la perception qu’ont les individus d’eux-mêmes, l’idée de faire partout d’un tout, n’est plus aussi présente qu’au XIXe siècle. Oui, le sentiment de participer au destin commun de sa nation ou de son continent est moins ancrée actuellement que la conscience d’être un consommateur avec un certain pouvoir d’achat et une personne avec certains goûts musicaux et sexuels. L’idée même de politique est en crise. Faut-il pour autant se contenter d’une protestation convenue à l’endroit de «l’individualisme de notre société»?

Individualisme et républicanisme

Rien n’est moins sûr. Tout d’abord, on ne répétera jamais assez le fait que le grand mouvement occidental d’émancipation des peuples et des individus, disons celui qui débute avec la philosophie des Lumières, déjà annoncée par certaines caractéristiques de la Renaissance, et qui passe par les révolutions française et américaine ainsi que les droits de l’homme héritiers de la culture chrétienne du Vieux continent, ce grand mouvement d’émancipation des peuples et des individus, donc, s’est accompagné du phénomène politique des Etats-nations.

Pour le dire autrement, ce que le libéralisme politique nous a apporté, à savoir une certaine autonomie individuelle faite de libertés (de conscience, d’expression, de déplacement…) et de capacité à user de sa raison pour ne pas être prisonnier des superstitions et des déterminismes, ne s’est fait que dans l’optique d’individus formant une communauté politique devant elle-même, à son tour, acquérir une certaine autonomie. C’est de la communauté nationale qu’il est ici question. Mais ce qu’il est important de retenir de ces banalités est que l’individu est né peu ou prou en même temps que le citoyen. En votant, je fais usage de mon libre arbitre, de ma souveraineté individuelle, pour co-déterminer le bien commun et ainsi participer à la souveraineté de ma communauté politique, de mon pays.

Individualisme et républicanisme ne s’opposent donc pas. Et cela est tant vrai qu’en fait ils coïncident. Avec plus ou moins de tension historique entre les pôles les plus libéraux – pour qui les droits de l’individu priment sur ses devoirs envers autrui – et les plus républicains – pour qui les devoirs de l’individu envers autrui priment sur ses droits. Le radicalisme à la base de la Suisse moderne, teinté de romantisme, constitue une forme de synthèse entre ces deux courants cousins.

Le grand basculement

Individu et citoyen coïncident donc sur le plan de la modernité. Du moins ils coïncidèrent. Quelque chose a changé dans ce dispositif fragile et précieux. La communauté politique – quelle que soit son échelle, communale, régionale, nationale, internationale – ne fait plus rêver. L’origine (pas la nationalité et donc la citoyenneté), l’identité de genre ou encore la culture religieuse reviennent sur le devant de la scène, ne prenant pas forcément la même forme que les nationalismes de naguère. Une partie de cette renaissance de l’identité est le fait d’une certaine gauche. L’intellectuel américain de gauche Mark Lilla, défenseur de l’approche républicaine, l’a particulièrement bien raconté dans son essai La gauche identitaire. L’Amérique en miettes paru en français en 2018 chez Stock.

Et c’est ici qu’il convient d’abandonner le procès – trop vague – en individualisme pour opérer un diagnostic à même de rétablir justesse et justice. Les revendications dites individualistes ou identitaires qui font débat actuellement – «le droit au respect», le «droit de ne pas être critiqué», etc. – sont en fait de type communautaire: «en tant que personne racisée, je revendique ceci», «en tant que LGBTQI+*, je revendique cela». Nous sommes loin de l’individualiste de type libéral qui, politiquement, ne voit chez ses semblables que des individus libres et égaux en droits et en devoirs, pas des membres de communautés autres que la communauté politique – le reste, cela ne concerne que la vie privée.

Là se trouvent les vrais enjeux contemporains, le vrai clivage et le vrai basculement. L’individualisme est un concept fourre-tout qui peut revêtir plusieurs habits. Nous vivons une époque où un individualisme de type communautaire et identitaire supplante de plus en plus à un individualisme libéral classique. En réaction à ce retour en arrière qui s’accapare la notion de progressisme, prenons à garde de ne pas jeter l’individu avec l’eau du bain de nos petites phrases faciles, qu’il nous arrive à tous d’avoir, contre «l’individualisme».

Bien trop d’acquis sont en jeu. Les personnes qui ont vécu sous le communisme le savent. Et celles que nous connaissons ne manquent pas de nous rappeler la valeur de la personne humaine, de ses droits naturels et de sa responsabilité politique, particulièrement en ce moment de pandémie et de triste interlude pour nos libertés. Vive l’individu et le citoyen. Honte à ses adversaires de tout poil.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@bouc 17.04.2021 | 02h57

«Le "droit" de ne pas être critiqué serait une horreur antidémocratique et antilibérale, s'il devait être sérieusement envisagé; sinon, il finira à la déchetterie de l'histoire, car il n'est pas recyclable. Le droit au respect, au contraire, mérite d'être ... respecté en tant qu'il traduit l'article 7 de la Constitution fédérale: "La dignité humaine doit être respectée et protégée"; cela n'autorise certes pas une interprétation extensive, mais pas non plus exagérément restrictive.
Luc Recordon»


@Jonas Follonier 18.04.2021 | 00h43

«Merci, cher Monsieur Recordon, pour votre remarque utile, dont je partage l'idée. Au plaisir de vous revoir. Jonas Follonier»