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Culture / Olivier Meuwly: «Troxler incarne le versant romantique du radicalisme»

Jonas Follonier

24 février 2021

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Dans la nouvelle et belle collection «Presto» des Editions InFolio, collection mettant en lumière des personnages ou thèmes suisses, l’historien Olivier Meuwly consacre une biographie politique à un homme du XIXe siècle du même parti que lui: le radical Ignaz Troxler (1780-1866). Peu connu de notre côté de la Sarine, ce médecin, philosophe et pédagogue natif de Lucerne a beaucoup de choses à nous dire sur la société d’aujourd’hui selon l’historien, qui nous en dit un peu plus dans cet entretien.



Bon pour la tête: De quand date votre rencontre intellectuelle avec Troxler?

Olivier Meuwly: Je m’intéresse à lui depuis longtemps. Quand j’avais travaillé sur l’avocat et homme politique Henri Druey, Troxler était incontournable. Ces deux penseurs radicaux du XIXe siècle sont à la fois très proches et très contradictoires. De même, Troxler est peu connu sous nos latitudes. En Suisse allemande, au contraire, il est thématisé dans certains travaux depuis quelque temps. Je l’ai ainsi toujours gardé à l’œil. Et quand j’ai sorti un livre dans la collection «Petit savoir suisse» en 2007 sur les penseurs politiques suisses, j’ai accordé un chapitre à Troxler. Je l’avais également intégré assez rapidement dans ma perspective de réflexion sur le rationalisme et le romantisme comme sources du libéralisme et du radicalisme qui se sont construits en Suisse. Troxler est fascinant parce qu’il incarne le versant romantique du radicalisme.

L’une des manifestations concrètes de ce «radicalisme romantique» que nous voyons encore aujourd’hui, c’est la présence d’une chambre des cantons, à savoir le Conseil des Etats, au sein de nos institutions. Expliquez-nous pourquoi et dites-nous dans quelle mesure Troxler a, selon vous, rendu possible sa création.

Le dispositif intellectuel qui sous-tend le mouvement radical et qui se met en place pour donner lieu à la Suisse moderne de 1848 est un dépassement hégélien du lien entre les Lumières proprement dites et le romantisme. Druey incarne et assume ce prolongement d’un héritage rationaliste, que d’autres avoueront seulement de manière indirecte. Or, c’est grâce à un Troxler que la dimension romantique est présente dans la symbiose de départ, que Druey perfectionne avec son hégélianisme. La chambre des cantons obéit à une exigence romantique car elle représente les organes d’un corps social. La Suisse n’est pas seulement rationnelle, avec un Etat central qui protège les libertés individuelles, elle est aussi organique, avec des cantons qui la composent. Voilà ce qui fait la complexité et la saveur de la nation suisse, incluant, conformément à l’idéal romantique, un peuple maître de son destin.

On peut également mesurer le romantisme de Troxler au fait qu’il n’est pas un radical façon «rad’-soc’» anticlérical.

Tout à fait. Troxler sera toujours mal à l’aise avec l’anticléricalisme le plus absolu de ses camarades radicaux. Lui-même assumera toujours son catholicisme ancré, dans le genre de l’historien Jean de Müler. Sur le plan purement philosophique, on est dans le sillage de Shelling, alors que le pôle plus républicain du radicalisme à la genevoise ou à la valaisanne des années 1820-1850 a plutôt pour référence l’Aufklärung d’un Kant.

Nos institutions suisses, les devons-nous alors autant à Troxler qu’à Druey?

Oui. J’avais écrit un petit essai juste après ma thèse, dans les années 1990, intitulé Aux sources du radicalisme. Les origines de la démocratie libérale. J’y avais hasardé une hypothèse qui n’a jamais fait l’objet du moindre débat, car tout le monde s’en moque. Cette hypothèse, que j’ai en fait toujours reprise depuis lors et à laquelle je tiens de plus en plus, c’est que la démocratie directe à l’helvétique se nourrit de deux sources: le système français de Condorcet, qu’elle va incarner avec sa constitution girondine, et le romantisme médiéval, que l’on retrouve dans la Landsgemeinde. Celle-ci n’est pas un modèle en soi, certains théoriciens ont donc raison de dire qu’elle n’est pas en ligne directe de notre système. Mais elle n’en demeure pas moins un modèle, un modèle auquel on tient, parce qu’on veut s’en différencier. Les Vaudois en parlent d’ailleurs clairement en 1845. On retrouve donc la permanence de la dualité rationalisme-romantisme, qui débouche sur une synthèse qui s’appelle la Suisse moderne.

Le radicalisme de Troxler est aussi romantique du fait qu’il n’est pas opposé à l’idée d’unité. Comment comprendre cette unité sur plan politique?

L’unité romantique, c’est le tout et la diversité comme le théorisera aussi Denis de Rougemont à sa manière à travers l’amour occidental de l’homme et de la femme. C’est l’ensemble des petits touts qui font le grand Tout. C’est à travers sa communauté que le grand Tout se constitue, formée d’alvéoles qui, mises ensemble, s’irriguent mutuellement. On le retrouve dans l’article 1 de la Constitution fédérale, qui définit la Suisse comme composée du peuple et des cantons. L’un ne va pas sans l’autre.

«Dans le projet de Constitution que Troxler rédige, il a les yeux tournés vers le modèle des Etats-Unis d’Amérique: la souveraineté cantonale ne s’oppose pas pas à la souveraineté nationale.» (extrait de Troxler. Inventeur de la Suisse moderne)

Il n’empêche, les cantons ont bien changé depuis le XIXe siècle. Et donc la Suisse aussi. Qu’est-ce que Troxler dirait de nos débats d’aujourd’hui, notamment celui sur la règle de la majorité des cantons?

Que le déséquilibre démographique entre de petits cantons ruraux et de grands cantons urbains n’est pas le problème. Que la Suisse se constitue par ses cantons. Que ce n’est pas la Suisse qui crée les cantons, mais les cantons qui créent la Suisse. Que c’est donc un présupposé, un passage obligé sans lequel il n’y a pas de Suisse.

Troxler était un touche-à-tout: médecin, philosophe, homme politique... Est-on aujourd’hui en manque de ces humanistes, en particulier pendant le covid-19?

Oui, c’est certain. D’ailleurs, je mentionne dans le livre que Troxler s’était illustré en ayant une vision réformiste de la médecine lors du traitement d’une épidémie de fièvre à Lucerne en 1805-1806. C’est la vision romantique de la médecine: elle ne doit pas être restreinte à l’auscultation de la physiologie humaine, à l’observable, elle doit aller au-delà. Sa vision a été novatrice pour les recherches sur le crétinisme ou le magnétisme, par exemple. Freud fut une prolongation de cette conception de la science qui va au-delà du sensible. Troxler, pour qui cette Übersinnlichkeit était si importante, nous dirait aujourd’hui que la santé n’est pas seulement corporelle. Il nous dirait aussi, on peut toujours rêver, que ce ne sont pas seulement les règles de trois des épidémiologistes qui doivent être étudiées, mais aussi la société dans son ensemble, comme un corps vivant. Il dirait enfin qu’il est tout aussi populiste de dire «la santé avant tout» que «il faut tout rouvrir tout de suite».

Troxler était un intellectuel radical qui réfléchissait beaucoup aux institutions et à la représentation politique. Vous êtes en quelque sorte du même bois. Estimez-vous que notre siècle sera celui de la crise de la représentation?

Je le pense hélas. Presque deux siècles après Troxler, nous constatons plus que jamais que la démocratie est vivante et que la Constitution peut, doit, toujours être discutée, entre autres choses. Il y a des éléments qui ne sont pas inintéressants dans les modèles de tirage au sort, par exemple, sur lesquels j’ai notamment discuté avec l’éthicien Johan Rochel dans le cadre de recherches communes. Pour relever ce genre de défis, l’histoire, la pédagogie et la pensée restent de mise.


Olivier Meuwly, Troxler. Inventeur de la Suisse moderne, inFolio, 2021, 58 pages.

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