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Analyse


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Aventuriers, blogueurs, conférenciers, tout cela sur quatre continents différents, la famille Pasche fait l’éloge de la simplicité de leur mode de vie nomade. Un discours qui fait écho à un autre collectif faisant, depuis quelques temps, l’éloge du nomadisme et de la non-propriété : le World Economic Forum de Davos, dont l’édition 2022 s’est terminée le 26 mai dernier. Explications.



Par Nicolas Depraz, diplômé en géographie et animateur à Radio Libre, partenaire de Bon Pour La Tête.


Ces dernières semaines, la famille Pasche, plus connue sur les réseaux sous le nom de «famille nomade à vélo», est revenue en Suisse quelques temps pour donner des conférences sur leur parcours et faire la promotion de leur livre. Partis depuis plus de 10 ans sur les routes du monde, Xavier et Céline ont conçu leurs deux filles en route. Ils ont parcouru en famille quatre continents à vélo et ont vécu ce qu’ils nomment eux-mêmes «une vie de simplicité». En écoutant avec attention l’une des présentations de ce couple formé d’un photographe et d’une anthropologue (même si leurs casquettes sont multiples), il est surprenant de constater des ressemblances avec un autre discours qui fait l’actualité en ce moment, celui porté par ceux que le politologue américain Samuel Huntington a décrit en 2004 comme «l’homme de Davos1».

Pourtant, à première vue, rien ou presque ne permet d’apparenter le mode de vie de notre sympathique famille nomade à passeport helvétique à celui des financiers, politiques et entrepreneurs parties prenantes de la vision «davosienne» du monde. En effet, pendant que nos voyageurs essaient de vivre simplement, en respectant le plus possible l’environnement, les cycles naturels ainsi que le partage avec les cultures autochtones, l’élite davosienne accumule de plus en plus de richesses, de capital et de propriétés (voir le dernier rapport d’Oxfam) et donc de facto consomme énormément de ressources, tout en faisant culpabiliser les classes moyennes et populaires occidentales par rapport à leur propre impact sur la biosphère. L’exemple le plus caricatural de ce genre de discours restant Bill Gates, qui est à la fois l’être humain qui a le plus consommé de ressources sur la planète individuellement mais aussi un «philanthrope» qui écrit des livres et donne des conférences autour de la nécessité de la sobriété des sociétés occidentales au nom de la lutte pour le climat. 

Difficile, donc, de faire plus éloignés au sein de la sphère occidentale que nos protagonistes de la semaine. Cependant, il y a un élément-clé qui fait la jonction: nos deux groupes, pourtant si différents dans les conditions purement matérielles de vie, pensent comme des nomades, donc par définition, en opposition aux sédentaires. 

Quelle que soit la vision du nomadisme mobilisée – basée sur la découverte, la bienveillance et le partage ou sur la prédation économique et la disparition des structures étatiques – toutes sont tributaires du travail des «sédentaires» du monde entier pour prospérer. Sans les agriculteurs, ouvriers, artisans, scientifiques, commerçants, policiers, etc. des territoires sur lesquels ils se déplacent, impossible pour eux de faire leurs affaires. Et notre famille nomade l’explique très bien, notamment quand elle évoque ses différents partenaires. Fabricants de tentes, de dynamos, matériel de camping ou de cycles, mais également tout le matériel et la nourriture dont ils ont besoin pour leurs voyages et leur mode de vie nomade provient d’un travail nécessairement sédentaire. De même pour nos chers membres du World Economic Forum (WEF) de Davos, qu’on peut définir comme représentants de l’«hyperclasse» mondialisée, classe sociale extrêmement privilégiée qui possède des pieds à-terre ou lieux de villégiatures dans plusieurs pays et continents, qui vivent en grande partie de la finance, des trusts ou de rentes, des activités économiques typiquement nomades qui rappellent les pillages effectués dans les grands centres urbains d’Asie, du Proche-Orient ou d’Europe par les hordes de cavaliers venues des steppes. Sauf qu’au lieu de piller les champs, les bibliothèques ou les palais, nos hordes de costards cravates s’accaparent les richesses industrielles, touristiques, culturelles des pays et même une partie de leurs territoires dans des cas extrêmes (on se souvient de la vente d’îles grecques à des structures financières ou des grandes fortunes par le gouvernement grec alors ruiné en grande partie à cause de Goldman Sachs2). 

Comme dit dans l’introduction, l’autre point-clé qui rapproche notre famille nomade et les oligarques occidentaux (mais pas que!) c’est le discours. En effet, le lobbyiste en chef de Davos, Klaus Schwab le dit très bien lui-même: «Vous ne posséderez rien et vous serez heureux3». L’explication derrière cette phrase choc étant de dire qu’en renonçant à la propriété et en laissant les états dans un gouvernement mondial et centralisé pourvoir à vos besoins, vous vous enlèverez des soucis et vous vivrez plus heureux. Bien entendu, notre ami allemand parle de notre droit de propriété, pas de celui de la classe qu’il représente, là est toute l’astuce. On voit mal en effet des privés fortunés, des entreprises ainsi que des organisations payer plusieurs millions pour quelqu’un qui souhaite redistribuer leurs nombreuses possessions et propriétés à la collectivité. 

Mais ce discours «vous ne posséderez rien et vous serez heureux» se rapproche énormément de celui tenu par la famille Pasche. Vivant comme des nomades, ses membres ne possèdent guère plus que leurs vélos, tentes et petit matériel de survie et d’éducation des enfants. Dans leur conférence, Celine et Xavier nous encouragent d’ailleurs à se rapprocher de ce mode de vie et de «se concentrer sur l’essentiel». Certes, le message peut être inspirant pour de nombreuses personnes en manque de repères dans des sociétés occidentales en plein délitement, mais il faut remarquer que le mode de vie qu’ils proposent n’est absolument pas reproduisible à large échelle. Vivant de blogs, conférences, ventes de photos et de tests d’appareils pour le camping ou la survie par exemple, très peu de familles dans le monde peuvent se permettre de vivre comme ils le font. Et assez peu le voudraient quand on s’aperçoit des nombreux sacrifices qu’impose leur mode de vie. Le plus triste, c’est que leur exemple et leur discours servent les objectifs poursuivis par l’hyperclasse davosienne. 

En effet, par l’exemple de cette famille équilibrée et plutôt heureuse, pour les avoir rencontrés en personne, le WEF peut démontrer que la propriété, la «sédentarité», l’inclusion dans une culture et un territoire n’est qu’une source de soucis qui vous rend malheureux. Alors que la liberté, c’est de déléguer le pouvoir et les responsabilités à des structures supranationales et vivre uniquement de locations afin d’être libre de pouvoir bouger «où l’on veut, quand on veut», à l’exemple de la famille Pasche!

Ce discours est à la fois dangereux, liberticide, irréaliste mais également traître car il cache les véritables buts qui sont derrières: légitimer la concentration de plus en plus rapide du capital dans le monde occidental et justifier la mise en place d’une société de la surveillance généralisée «à la chinoise». Et dans ce monde-là, voulu par les hommes de Davos, il est intéressant de se demander comment notre famille nomade, fervente «défenseur des médecines naturelles et alternatives», pourra passer de pays en pays sans justifier d’une identité électronique ou d’un certificat vaccinal auprès des grandes entreprises pharmaceutiques, qui, pour boucler correctement le tout, font partie des partenaires privilégiés du WEF.


1Référence ici. 

2Lire ici.

3Klaus Schwab, World Economic Forum 2016, 8 predictions for the world in 2030.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

2 Commentaires

@Christophe Mottiez 03.06.2022 | 14h46

«article très pertinent.
merci.»


@simone 04.06.2022 | 12h06

«Précieux réalisme. Merci.
Suzette Sandoz»