keyboard_arrow_left Retour
ACTUEL / Pérou

Máxima Acuña Chaupe n'est pas à vendre. Pas même pour tout l'or de la BNS

M áxima Acuña Chaupe, paysanne péruvienne analphabète, se bat depuis six ans contre la destruction de son habitat qui regorge d'or. Pas de quoi émouvoir la Banque nationale Suisse qui, en quatre ans, a investi 177... millions de dollars dans la maison-mère minière. L'enquête de Doménica Canchano Warthon.

Créée en 1992, la société Minera Yanacocha, détenue en majorité par l'une des plus importantes entreprises productrices d’or au monde, la Newmont Mining Corporation, par la société péruvienne Compañia Peruana Buenaventura et par la Banque Mondiale, commence par acheter de grands terrains entre les provinces de Cajamarca et de Celendín, dans le nord du Pérou, afin d’y développer son projet d’exploitation minière.

Les provinces de Cajamarca et de Celendin, dans le nord du Pérou. © Google Earth

C’est sur ces terres que vit Máxima Acuña Chaupe, paysanne analphabète, la seule qui n’est pas à vendre et dont personne d’ailleurs n’a pu acheter la dignité.

Elle s’installe avec toute sa famille en 1994 à Tragadero Grande, à plus de 4 000 mètres d’altitude, après avoir patiemment réuni l’argent nécessaire à l’acquisition d’une parcelle de 25 hectares. Ensemble, ils y construisent une maisonnette faite de boue, de tôle et d’«ichu» (une graminée qui pousse dans l'Altiplano andin), commencent à cultiver la terre, à élever des poules et des cuyes (cochons d’Inde). Une famille certes pauvre, mais qui vit dignement au cœur d’une région où se cache dans le fond des lacs et dans le ventre des montagnes une énorme quantité d’or et de cuivre; des métaux précieux et semi-précieux qui servent à la défense des intérêts économiques de nombreux pays même lorsqu'ils terminent entassés dans les sous-sols de leurs banques.

La Suisse parmi les commanditaires

Parmi ces commanditaires: la Suisse où se trouvent les plus importantes raffineries du monde et où la demande des consommateurs est très forte. Acteur significatif dans l’extraction d’or, la Suisse possédait en effet en 2016 un portefeuille de 156 millions de CHF en actions achetées à l’entreprise américaine Newmont Mining par le biais de sa banque nationale, la BNS. Dans cette activité minière, les droits humains ont été maintes fois bafoués, comme le dénonce dans son rapport «El oro no brilla para todos» la Société pour les peuples menacés (SPM) dont le siège est à Berne. «Le cas “Chaupe” est devenu emblématique, non seulement parce qu’il met en évidence une lutte absolument asymétrique entre une compagnie multinationale et une petite famille paysanne qui résiste pour défendre son terrain, mais aussi parce qu’il remet directement en cause un droit élémentaire pour les communautés: le Droit au Territoire». L’activité minière n’a pas fait qu’affecter la famille de Máxima, mais des communautés paysannes entières et leurs droits fondamentaux. «Les ressources naturelles qui composent ce territoire, comme par exemple l’eau, sont devenues propriété de l’entreprise et son accès n’y est plus libre», ajoute la SPM.

1991-2015: Yanacocha avant et après l'arrivée de la Minera. © DR

Le 7 août 1993, à quelques kilomètres de chez Máxima, entre 3 500 et 4 100 mètres d’altitude, l’entreprise Yanacocha produit son premier lingot d’or; dès lors, les zones rurales connaissent des changements radicaux, à commencer par la disparition du lac éponyme, dont aujourd’hui ne subsiste qu’une grande fosse grise du fond de laquelle retentissent des détonations d’explosifs. Les opérations s’étendent sur des centaines de kilomètres carrés; en un seul jour, Yanacocha déblaie plus de 500 000 tonnes de terre et de roches. Selon la population locale, les tortues et les grenouilles ont disparu des cours d’eau, les moutons crachent de l’écume et les poissons morts se ramassent à la pelle.

En un seul jour, Minera Yanacocha peut déblayer plus de 500 000 tonnes de terre et de roches. © DR

Un des plus grands désastres environnementaux se produisit l’après-midi du vendredi 2 juin 2000, à Choropampa, à 61 km de Cajamarca. Quelques jours auparavant, dans une rue parallèle à l’avenue centrale qui partage le village en deux, un petit cirque était arrivé pour divertir petits et grands avec de la magie et des illusions. Entre 16h et 18h30, alors que les paysans et les écoliers commençaient à rentrer chez eux, un camion avançait dans la rue principale, transportant 151 kilos de mercure liquide appartenant à la Minera Yanacocha. Personne ne peut encore expliquer comment cela se passa vraiment, mais, sous leurs yeux, 27 km de route furent baignés de cette substance hautement toxique. La population commença à se réunir dans les rues où gisaient des petites boules argentées. Ils commencèrent à les récolter une par une, à les mettre dans leurs poches ou dans des récipients. Les femmes pensaient qu’il s’agissait d’un produit naturel qui leur serait peut-être utile pour soigner leurs enfants. Ils allèrent jusqu’à frotter ces petites sphères d’argent sur leur peau; certains s’aventurèrent jusqu’à tester leur saveur. Les gens du cirque songèrent même à en faire un négoce et encouragèrent les enfants à les ramasser en échange d’une entrée à leur spectacle.

2 juin 2000: 151 kilos de mercure liquide se déversent d'un camion à Choropampa. Voyant ces petites boules argentées, les villageois les ont récoltées une à une avant d'apprendre la vérité.

Quelques heures après l’accident, des employés de l’entreprise Yanacocha proposèrent quelques pièces pour récupérer le métal liquide, augmentant encore les conséquences tragiques de la contamination. Femmes, hommes et enfants récoltèrent le mercure à mains nues sans savoir de quoi il s’agissait et sans imaginer à quoi ils s'exposaient. Dans les heures suivantes, 755 habitants sur les 2000 que compte le village durent recevoir des soins d’urgence pour intoxication; certains d’entre eux furent hospitalisés. Le rapport de l’Ombudsman de la Banque Mondiale démontre que «les bouteilles de mercure transportées depuis la mine n’avaient pas d’étiquettes indiquant leur contenu et la nature dangereuse du produit et que… la Newmont Mining Corporation, en tant que principal actionnaire de la compagnie, n’appliquait pas les normes légales nécessaires au maniement et au transport de matières dangereuses dans sa mine de Yanacocha». Pour sa part, Minera Yanacocha écrivit entre autres sur son site web que ses «principales préoccupations concernent la santé de la population et l’assainissement environnemental. Deux objectifs atteints de manière exemplaire».

Colère et sarcasme à Yanacocha. © DR

L’autre vérité est que dix-sept ans plus tard, Choropampa continue de rapporter les graves séquelles de sa population: la jeune Juana a déjà d’importantes pertes de mémoire; Manuela ne marche plus, mais se traîne au sol; Jose, quant à lui, perd peu à peu la vue; d’autres souffrent de tremblements, d’insomnie, d’irritabilité puis de dépression. Des pensées morbides traversent leur esprit pour abréger les douleurs et oublier la tromperie vécue. Comble du cynisme: il reste encore des personnes à indemniser. Ou quand le cirque des illusions devient théâtre de désillusions.

Manuela (à droite), paysanne de Choropampa, est l'une des victimes du déversement de mercure. Depuis 17 ans, elle ne peut plus marcher mais juste se traîner par terre pour se déplacer. © Doménica Canchano Warthon


Dans un article du quotidien espagnol El País daté de mai 2015, on peut lire que depuis 1993, la production d’or de Yanacocha a dépassé les 35 millions d’onces et lui a rapporté 2,75 milliards de dollars. Une enquête du journaliste péruvien Raúl Wiener et du comptable Juan Torres Polo présentée en 2014 au Forum International sur les flux financiers illicites a révélé qu’il y a eu «gonflement des coûts qui aurait permis à Yanacocha d’éviter de payer, pour la seule année 2013, 136 millions de dollars d’impôts». L’entreprise minière génère d’immenses richesses, mais pas pour tous: depuis 5 ans, la région de Cajamarca est la plus pauvre du pays.

Vivre en paix sur ses propres terres

Máxima Acuña en fait partie. Sur ses épaules, elle porte une «lliclla» (couverture andine) remplie de patates, de courges, de carottes et d’herbes aromatiques. Il lui faut presque un jour de transport avant d'arriver, avec une charge d’environ 50 kg, sur un marché de Cajamarca et vendre ses produits pour subvenir aux besoins de sa famille. L'an dernier, la paysanne analphabète a gagné le Prix Goldman, le «Prix Nobel vert». Le jury qui l’a sélectionnée a reconnu son combat pour le droit à vivre en paix sur ses propres terres, situées en face de la Laguna Azul, empêchant ainsi le développement du projet minier Conga et l’assèchement du lac.

Le combat de Máxima Acuña contre l'assèchement du lac Azul (entre autres) lui a valu le «Prix Nobel vert» en 2016.

«Depuis, ma vie ne s’est pas améliorée, bien au contraire; je subis encore des abus, nous explique Máximam au téléphone, cette fois. Il y a un peu plus d'un mois, le 11 octobre passé, des employés de l’entreprise Yanacocha sont entrés sur mon terrain et ont arraché mes pommes de terre. Ils me laissent sans nourriture et ce n’est pas la première fois». Cela fait maintenant plus de six ans que la Minera Yanacocha tente de la déloger de force. En incendiant sa maison à trois reprises, en battant des membres de sa famille, en tuant son chien et ses moutons, en faisant disparaître ses «cuyes» et en menaçant son fils. Yanacocha l’a accusée d’«usurpation aggravée de territoire». Le Tribunal a donné gain de cause à Máxima. En mai 2017, la Cour Suprême l’a innocentée et a déclaré infondé le recours en cassation de l’entreprise minière. «Avant d’arracher mes patates, les employés de Yanacocha ont insisté pour me parler et régler la situation. Je leur ai répondu que je voulais d'abord voir comment ils se comportent, s’ils allaient changer d’attitude. Mais ce n'est pas le cas et maintenant je crains pour ma vie.».

Le projet Conga, d’une valeur de 4,8 milliards de dollars, est une extension de la mine Yanacocha. Pour le développer, quatre lacs sont en péril dans une région où l’approvisionnement en eau est un problème chronique. C’est la raison principale pour laquelle la population locale s’oppose au projet.

On viole si bien les droits humains

Il y a deux mois, Máxima Acuña Atalaya de Chaupe et sa famille ont déposé, via l’organisation EarthRights International, une dénonciation à la Cour Fédérale de Delaware contre la Newmont Mining Corporation et trois de ses filiales aux USA. «Dans cette plainte, les deux demandes principales sont l’arrêt du harcèlement et des agressions en violation des droits humains à l’encontre de la famille Chaupe ainsi que des réparations pour les souffrances physiques et psychologiques à leur encontre», informe depuis Washington l’organisation qui soutient la paysanne. «Ce cas ne traite pas de la dispute pour la possession du terrain où vit Máxima. Il y a déjà un cas civil à la Cour péruvienne qui donnera le verdict final».

En avril 2016, Roque Benavides, président de Minas Buenaventura qui détient en partie la Minera Yanacocha, a déclaré lors d'une conférence que «le projet Conga n’a pas pu être poursuivi car il n’est pas viable pour le moment, socialement parlant». Conga avait été paralysé en 2011 après d’importantes protestations sociales contre le transvasement de quatre lacs. Ces affrontements s’étaient soldés par cinq morts.

Cela n'a pas empêché la Banque nationale suisse (BNS) d’investir deux ans plus tard 100... millions de dollars dans la Newmont Mining Co. Le 3 janvier 2017, son portefeuille est passé de 156 à 177 millions, selon les chiffres de la SEC (Securities and Exchange Commission), organisme fédéral américain de contrôle des marchés financiers.

Quid de l'éthique de la BNS?

Mais combien de citoyennes et de citoyens connaissent les investissements de la banque qui représente la Confédération? Transparence et cohérence morale, c’est ce que demande le collectif AAA+ (Assemblée des Actionnaires Actifs Positifs). «Un collectif de citoyens qui sentent qu’il y a quelque chose qui cloche dans le système monétaire actuel. L’Assemblée Générale de la BNS est le lieu principal de notre action». «Jusqu'à maintenant, explique l'un d'eux, Bernard Dugas, la BNS refuse de publier les comptes-rendus des assemblées générales, ce qui est encore un manque de transparence regrettable».

La Banque Nationale a-t-elle une charte éthique en lien avec ses investissements? «Elle possède une charte sur l'environnement, mais selon le Conseil de Banque, elle ne s'applique pas aux investissements de la BNS, même si certains points sont repris dans sa “politique de placement”.»

Cette année, le collectif a présenté à l’Assemblée Générale de la Banque Nationale sept propositions pour mettre en lumière le fonctionnement du système. L’une d’entre elles traite de la gestion éthique des actifs «afin que les éléments importants de la charte soient directement intégrés dans la loi sur la BNS. Cette proposition a été censurée par le Conseil de Banque», ajoute Bernard Dugas.

Peut-on dire que la BNS n'a pas connaissance de ce qu'elle achète? «C'est ce que nous a répondu la banque, en ajoutant qu'elle investit sur les indices. Toutefois, un membre de la direction de la BNS, Andréa M. Maechler, a affirmé ceci: "Le concept général que nous avons est que nous prenons notre rôle en tant que grand investisseur au sérieux, nous exerçons nos droits d'actionnaires tant qu'ils ne nous entraînent pas dans des débats politiques"».

Le moment d’ouvrir le débat est peut-être enfin arrivé.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2019 - Association Bon pour la tête | une création WGR