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L'authentique histoire des fausses citations (6/8)

«Tu quoque mi fili»

E lle aura fait la joie de Goscinny et d’Uderzo qui ont rarement loupé une occasion d’y faire allusion dans leurs BD ou dans le film «Les Douze Travaux d’Astérix: la phrase lancée à Brutus par un César mourant est sans doute l’une des citations latines les plus célèbres. Mais si l’amertume et la déception qu’elle exprime face à la trahison sont passées à la postérité, la formule pose plusieurs problèmes, à commencer par celui de sa véracité.

Cet article, signé Jean-Christophe Piot, a été publié sur Mediapart le 10 août 2019


Nous sommes en 44 avant Jésus-Christ, toute la Gaule est envahie et à Rome, Jules César a pris ses aises. La guerre civile n’est pas terminée, certes, mais voilà bien cinq ans que Jules distribue des baffes à ce qui reste du camp de Pompée depuis la mort de celui-ci, en 48.

Il se paye même le luxe d’être magnanime et pour citer Suétone, «c’est surtout pendant la guerre civile et après ses victoires qu’il fit admirer sa modération et sa clémence». Dans la longue liste de ceux que César choisit de ne pas découper en deux, plusieurs grands noms dont celui de Brutus qui n’a guère de raison de se plaindre de son sort: pardonné, il a aussi été nommé commandant de la Gaule cisalpine, puis prêteur.

Un traitement de faveur qui fait de Brutus une figure incontournable dans la vie politique romaine, mais une figure qui commence à trouver que la clementia Caesaris n’excuse pas tout et que le dictateur (au sens romain) commence à prendre un peu trop ses aises, voire à viser un pouvoir absolu.

Une série de symboles ont irrité les défenseurs de la République traditionnelle, comme le fait qu’on rebaptise le mois de juillet en l’honneur de César, ou qu’on l’autorise à s’asseoir sur un siège doré quand il siège au Sénat. On commence à le traiter en roi, un tabou à Rome – surtout pour Brutus, descendant de la famille qui a chassé de Rome son dernier roi, Tarquin le Superbe.

  • «Prends garde aux ides de Mars!»

Les rumeurs de complot remontent bien aux oreilles de César, mais celui-ci ne s’en inquiète guère, refusant d’entendre que Brutus en serait le chef désigné. Peu superstitieux, le quinquagénaire ne prête aucune attention aux présages qui s’accumulent comme lorsque le devin Spurinna lui lance une phrase célèbre: «Prends garde aux ides de Mars!» Ou quand sa femme fait un rêve où elle le voit mort, assassiné.

Un extrait du «Devin», le dix-neuvième album de la série Astérix de René Goscinny et Albert Uderzo. © DR

La suite est célébrissime: le matin du 15 mars, César se rend au Sénat à pied, sans arme, vêtu de la lourde toge romaine. Marc Antoine l’accompagne, mais des complices s’arrangent pour les séparer. Un premier sénateur s’approche de César pour lui demander un service. Il pose la main sur sa toge et tâte pour vérifier l’absence d’armure.

Surpris, César le repousse une fois, puis deux, en s’exclamant: «Cette fois-ci, c’est de la violence!» Soudain, vingt-trois sénateurs se ruent vers lui, poignard en main. Les coups pleuvent. Submergé, César chute sur le sol et un peu de son sang gicle sur une statue voisine – celle de Pompée…

Les conjurés s’acharnent. Parmi eux, Brutus qui porte a priori le coup fatal et… C’est là que les sources divergent.

  • Pas de tu quoque

On pourrait résumer l’affaire en disant qu’a priori, non seulement César n’a pas prononcé un mot1, mais qu’il l’a dit en grec.

Résumons: aucune source antique ne donne la formule latine «tu quoque mi fili». Littéralement aucune: on ne la voit apparaître qu’en… 1779, dix-huit bons siècles après le meurtre, sous la plume d’un religieux, l’abbé Lhomond qui publie une biographie de César où figure cette phrase: «Quum Marcum Brutum, quem loco filii habebat, in se irruentem vidisset, dixit: Tu quoque fili mi!» («Quand il vit Marcus Brutus, qu’il traitait comme son fils, se précipiter sur lui, il dit: 'Toi aussi, mon fils!'»).

Le bon abbé ne fait en l’occurrence que traduire une source antique, Suétone en l’occurrence, qui écrit dans sa Vie de César que le dictateur «fut ainsi percé de vingt-trois coups: au premier seulement, il poussa un gémissement, sans dire une parole. Toutefois, quelques écrivains rapportent que, voyant s’avancer contre lui Marcus Brutus, il dit en grec: καὶ σὺ, τέκνον [kai su teknon]. 'Toi aussi, mon fils!'».

Mais il y a un hic. Outre que Suétone écrit ces lignes quatorze ou quinze décennies après l’assassinat et ne fait que rapporter des propos anonymes («quelques écrivains»), la fameuse formule n’aurait donc pas été prononcée en latin, mais en grec.

Même chose chez Dion Cassius, encore un petit siècle plus tard: s’il estime que César est mort sans dire un mot, il évoque cependant la version alternative: «Certains, cependant, ajoutent à cet endroit le trait suivant. Alors que Brutus lui portait un coup violent, il lui aurait dit: 'Toi aussi, mon fils!'»

© DR

Et c’est tout. En dehors de Suétone et de Dion Cassius, aucune autre source antique (Appien, Plutarque) ne mentionne une quelconque réaction de César face à Brutus. On sait en revanche qu’il eut un ultime et étrange mouvement: il se recouvrit le visage en rabattant un pan de sa toge, comme pour mourir derrière cet abri dérisoire.

Un geste qu’on voit dans la série Rome, qui choisit d’ailleurs de suivre l’idée – dominante chez les historiens – que César n’a rien dit2.

  • Le sens du grec

Bon: en admettant que César ait dit quelque chose au moment de casser sa pipe au beau milieu du Sénat romain, pourquoi en grec? En l’occurrence, le mystère est plutôt facile à lever: le grec était la langue des élites romaines cultivées. À l’instant suprême, qu’il puisse retrouver la langue de son enfance tient du possible.

En revanche, le mot choisi, teknon, n’est pas anodin; il peut certes désigner un fils légitime ou adoptif mais pas seulement: c’est un terme qu’un homme âgé peut employer pour s’adresser à un autre plus jeune. La différence est un peu la même que pour boy et son en anglais. Le mot le plus logique serait plutôt παῖ (paï).

Et ça change tout parce que c’est à ce terme traduit par filius, fils, qu’on doit le cliché tenace qui veut que Brutus aurait été adopté par César – ce qui est parfaitement faux. Si l’affection de César pour Brutus est indéniable3, il n’en jamais fait son fils adoptif – ça, c’est Octave.

Et la formule grecque signifierait plutôt quelque chose comme «Toi aussi, mon garçon». Et là encore, c’est tout le sens de la phrase qui change. Au lieu de la surprise et de l’amertume de voir un proche le trahir, c’est peut-être une menace voilée qui s’exprime, quelque chose comme «Tu finiras comme moi, mon garçon».

Alors pourquoi la formule (mal) traduite par l’abbé Lhomond s’est-elle imposée dans la mémoire collective? Peut-être pour une raison toute bête qui rappellera quelques cauchemars aux anciens latinistes : elle fournit un bel exemple grammatical de deux vocatifs irréguliers, mi et fili, ce qui explique que la citation se retrouve dans tous les manuels de latin de France et de Navarre pendant des décennies, puis dans une série de films, de pièces et de livres qui l’ont installée une bonne fois pour toutes…


1En dehors de «Argh».
2La pop culture ne cesse de revisiter l’assassinat politique le plus célèbre de l’histoire. Ainsi, la mort de Jon Snow dans la saison 5 de Game of Thrones est une référence plus qu’assumée: le dernier coup est porté par le jeune garçon qu’il a pris sous son aile. Et Jon tombe sans un mot.
3Il existe cela étant une minuscule chance que Brutus ait été le fils naturel de César, sa mère Servilia ayant été la maîtresse du dictateur. Mais c’est hautement improbable: leur liaison commence à être évoquée par les auteurs contemporains alors que Brutus a déjà 20 ans.


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