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L’authentique histoire des fausses citations (3/8)

Einstein, Churchill, Clemenceau, ou aucun d'entre eux

«Les États-Unis d’Amérique sont le seul pays passé de la barbarie à la décadence sans jamais avoir connu la civilisation.» Cette phrase est en général attribuée à Albert Einstein. Non seulement c’est faux, mais retrouver l’origine exacte de la formule tient du casse-tête.

Cet article, signé Jean-Christophe Piot, a été publié sur Mediapart le 31 juillet 2019


L’idée que les États-Unis se comportent parfois comme des brutes décadentes, chez eux ou à l’étranger, n’a pas commencé avec Trump. Reste que l’arrivée de l’actuel président à la Maison Blanche, dont le goût marqué pour tout ce qui brille n’est un secret pour personne, offre tous les jours ou presque de nouvelles occasions de voir ressortir cette formule un rien caustique, sous des formes qui peuvent varier à quelques mots près.

En ligne de mire, le goût réel ou supposé des Américains pour, en vrac: le mauvais goût, le bling-bling, le culte du flingue et du Dieu dollar, la bêtise, l’absence de culture réelle et d’ouverture au monde, le racisme, le non-respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales…

Bref, dès qu’il s’agit de se payer les Yankees, la formule est toute trouvée: «Les États-Unis d’Amérique sont le seul pays passé de la barbarie à la décadence sans jamais avoir connu la civilisation.» Et comme on ne prête qu’aux riches, on l’attribue à toute une collection de célébrités connues pour avoir l’esprit vif, la dent dure et le don de la formule cruelle.

Albert Einstein donc, mais aussi Mark Twain, Churchill, Clemenceau, Oscar Wilde…

En revanche, dès qu’il s’agit de savoir où et quand elle aurait été écrite ou prononcée, c’est tout de suite plus compliqué. Il est temps de tirer les choses au clair: cette fameuse phrase figure-t-elle quelque part, et si oui, chez qui?

Une formule qui visait ailleurs

En farfouillant un brin, on constate qu’une première version de la citation apparaît en 1841 et, cocorico: c’est à un Français qu’on la doit: l’immortel Hippolyte Roux-Ferrand, dont chacun connaît évidemment l’œuvre majeure, une Histoire des progrès de la civilisation en Europe qu’on trouve en ligne gratuitement.

Bon, on se moque mais l’idée de ce passage direct de la barbarie à la décadence y est déjà exprimée, du moins en partie: «Il fit passer son pays sans transition de la barbarie à la décadence, de l’enfance à la caducité.»

Seul problème: ce bon vieil Hippolyte ne parle pas du tout des États-Unis mais de la… Russie, dans un passage consacré à Pierre le Grand, tsar de toutes les Russies au tournant du XVIIe et du XVIIIe siècles.

Manque encore l’allusion à l’étape intermédiaire, mais la punchline est assez marquante pour qu’on puisse en reprendre le concept en changeant de cible. En 1878, l’écrivain Henry James – né américain et mort anglais – compare son pays natal à un fruit qui serait passé directement de la branche de l’arbre à la putréfaction, sans passer par une phase de maturité qui l’aurait rendu comestible.

Treize ans après la fin de la guerre de Sécession, l’auteur du Tour d’écrou évoque une nation qui en serait au stade de la décomposition sans être passée par une phase intermédiaire: «Chez les Américains, en effet, la vulgarité et la pourriture sont identiques et simultanées.» Sympa. Ceci dit, la formule qu’on trouve partout aujourd’hui n’y est pas encore – seule l’idée est là.

En 1926, on la retrouve en revanche mot pour mot dans le Sunday Times of London, à la rubrique des arts et des spectacles. Et comme ça tient décidément du running gag, c’est à nouveau la Russie qui est visée…

Dans un commentaire assassin de la pièce Ekaterina, de Leonid Andreïev, le critique James Agate écrit que tout ce qui arrive aux personnages ne peut que paraître répugnant à un Anglais soucieux de sa santé mentale (si si, tel quel). Et d’ajouter: «On serait tenté de plaindre la Russie, laissée hors de l’Empire romain et donc passée de la barbarie à la décadence sans jamais connaître la civilisation.»

Coïncidence ou plagiat, la formule apparaît à nouveau en France en 1932, dans le journal La Liberté, cette fois sous sa forme actuelle et à nouveau dirigée contre les États-Unis.

Agacé par les positions du président américain Herbert Hoover en matière de politique étrangère, une plume anonyme écrit que «les États-Unis d'Amérique sont la seule race (sic) directement passée de la barbarie à la décadence sans jamais connaître la civilisation».

On ne prête qu’aux riches

Reste à savoir comment la vacherie d’un auteur du XIXe siècle, peaufinée par un critique anglais et finalement reprise dans un journal français, s’est retrouvée attribuée à Einstein, Oscar Wilde ou Clemenceau. Réponse: par la grâce du buzz, version années trente.

Reproduite aux États-Unis par Time Magazine et le Washington Post, la phrase y fait vite son petit effet: régulièrement citée dans les années qui suivent, généralement attribuée à «one of those witty Frenchmen» («un de ces Français spirituels»), elle permet de se scandaliser du mépris d’un vieil allié – ou offre un aphorisme commode quand l’Amérique décide à l’inverse de donner dans l’autocritique.

On la retrouve régulièrement, vilipendée par les uns ou reçue comme un reproche en partie justifié par les autres.

Petit à petit, la phrase commence à vivre sa propre vie. Rapidement, on attribue la phrase anonyme à des célébrités en vue plutôt qu’à un Français certes piquant, mais anonyme. Un premier magazine, The Golden Book, décide de l’attribuer au romancier John O’Hara en 1934 – allez savoir pourquoi.

En 1945, c’est autour d’un caricaturiste danois célèbre, Hand Bendix, d’inventer un auteur: dans un essai consacré à son séjour aux États-Unis, il cite à nouveau la fameuse sentence, attribuée cette fois à Georges Clemenceau. Sans aucune raison valable: si l’on connaît l’ironie mordante du Tigre, il n’existe aucun témoignage, aucune trace de la formule dans ses articles ou ses écrits – pas plus que dans le cas de Churchill, d’Einstein, d’Oscar Wilde ou des autres.

À la décharge des internautes qui prêtent de bonne foi la formule à l’un ou à l’autre, la citation traîne littéralement partout à la rubrique États-Unis, sur les dizaines de sites spécialisés dans le business de la citation, pas toujours très sourcée.

Même le très réputé Times s’est fait avoir en 2008 en publiant une liste des dix meilleures citations d’Oscar Wilde, comme le Telegraph en 2015. Idem du côté du Monde, qui l’attribue à Einstein (et vous fournit en prime une police de caractère abominable).

Évidemment, aucun ne donne jamais de sources précises, et pour cause…


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