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ACTUEL / Rire

«Dès l'instant ou une vanne blesse quelqu’un, ce n’est plus de l’humour»

L e livre «Leçons d'humour» de Bruno Humbeeck, auteur belge et docteur en psychopédagogie, retrace l'histoire du rire, son développement depuis notre venue au monde et explique en quoi le rire, rassembleur, peut être également destructeur. Loin de prôner l'utilisation d'un humour qui ne serait que bienveillant, l'auteur soutient que nommer les choses est la clé pour parvenir à distinguer l'humour de la moquerie et pour savoir quand utiliser l'un ou l'autre: «Si vous confondez tout, vous allez devenir violent sans même le vouloir. Le fait de nommer moquerie, sarcasme, ironie, c'est peut-être le seul intérêt du bouquin». Et c'est lui qui le dit.

Quel diagnostic posez-vous sur l'utilisation de l'humour aujourd’hui, notamment dans les médias?

Il y a une grosse confusion. Je dirais même plus qu’un mélange, un salmigondis. Tout est mélangé parce qu’on utilise le même mot «humour» pour des actes qui étaient, à l'origine, plus subtilement séparés. Ce qui crée la confusion entre les deux formes de rires (bienveillant ou agressif), c’est qu’on nous présente un cadre ludique dans lequel on se dit qu’il ne va rien nous arriver de dommageable, et c’est ce cadre apparemment sécurisant qui va permettre de soutenir que les attaques qui y sont proférées ne sont que de l’humour. C’est le cas pour les émissions de Ruquier, d’Hanouna, pour tous les «systèmes de la déconne». Par exemple dans une émission comme «On n'est pas couché», on prétend être dans un espace bienveillant avec un présentateur qui est plutôt conciliant avec les invités («On est entre nous, tout va bien») mais il est toujours accompagné d’acolytes qui, eux, ne sont pas là pour rire. Si vous observez Christine Angot, elle n’essaie pas d’être drôle, elle défend simplement son territoire qui est celui de l’écriture en déchargeant de l’agressivité sur les invités, pour les démonter et faire sensation. C’est le contexte qui joue sur cette confusion entre l’humour agressif et l’humour bienveillant, que nous, les Belges, connaissons mieux.

L'humour serait-il donc plus bienveillant ou rassembleur en Belgique?

Il ne faut certainement pas tout généraliser mais sur le plan des médias, par exemple, les chroniqueurs n’ont pas cette fonction corrosive qui prévaut en France, notamment parce que le jeu politique y a depuis longtemps été séparé entre gauche-droite, deux territoires qui s’affrontent, alors qu’en Belgique, on a réussi à faire un gouvernement avec 8 partis différents. Et les humoristes belges, quand ils sont chroniqueurs, sont souvent trop tendres. Ce n’est pas qu’ils sont gentillets: on peut tout à fait être critique par rapport au modèle social mais critiquer non pas la personne mais ce modèle social en lui-même.

Comment vous expliqueriez que dans les médias, il y a toujours plus d’attaques (humoristiques) ad hominem et toujours moins envers les institutions en elles-mêmes?  
Une des raisons est probablement le fait que les institutions deviennent de plus en plus liquides, elles perdent de leur force. Aujourd’hui, on ne se dit plus: «Je reste avec toi parce qu’on est mariés et que c’est immuable», on décide de ça parce qu'on s'aime, ou pas. Face à cet affaiblissement, on se tourne alors vers les personnes qui représentent et portent les institutions pour les tourner en dérision et en rire. Si s’opposer à une institution quand elle est forte, c’est du courage, s’opposer à une institution faible, c’est de l’opportunisme et s’opposer à un individu faible, c’est de la cruauté et c’est vers cela que l'on tend aujourd'hui. C’est pour ça qu’il faut agir: personne ne doit être blessé individuellement parce qu’il ou elle représente une institution.

Est-ce que l'humour n'est pas devenu une simple forme utilisée pour divulguer des informations, forme qui aurait perdu la charge critique dont elle est initialement porteuse?

Si on utilise de l'humour pour dire: «Attention, c'est sérieux, mais ce n'est pas grave pour autant», ça reste sérieux. L'entertainment, c'est-à-dire le fait de tout passer sous forme de jeu, c'est la dérive qui conduit à la conséquence dramatique que l'on observe aujourd'hui: une personne issue de ce sérail-là, quelqu'un qui ne méritait pas d'être pris au sérieux, est devenu président (Trump, ndlr). Si vous suivez l'actualité francophone en Belgique, il y a RTL et la RTB qui garantissent du sérieux dans leurs émissions d'information. TF1, elle, a décidé qu'elle peut tout mettre dans un TJ. Son journal est devenu un fourre-tout où l'important n'est non plus d’intéresser mais d'amuser. Certes, on peut intéresser en amusant, mais pas amuser puis éventuellement intéresser. C'est là toute la dérive des médias qui gagneraient à produire une vraie information qui suscite une vraie réflexion et qui ne cède pas à l'amusement pour provoquer des émotions faciles. Il y a, je crois, une place pour un humour plus subtil qui permet de donner à penser.

Que pensez-vous de l’idée selon laquelle l’humour et son foisonnement seraient une jauge démocratique? Plus on rit, plus ce serait gage d'une société démocratique, d'une parole libérée, du tout-oser.

Autoriser à tout dire, ce n’est pas autoriser à blesser les autres. Dès l'instant ou une vanne blesse quelqu’un, on n’est plus dans l’humour. Il faut que ce soit le récepteur qui puisse déterminer si c’est de l’humour ou pas. A partir de là, on a une définition qui permet de catégoriser humour et moquerie dans des espaces différents. On peut moquer en démocratie. Mais on doit le faire pour résister à l’écrasement des institutions ou pour permettre aux dominés de sortir de leur position en tournant en dérision, par exemple, les dominants. Dans un de mes cours, en médecine, des étudiants sont entrés dans l’auditoire avec une casquette à l’envers. Je leur ai demande pourquoi. Ils m'ont répondu: «Ça n’a rien avoir avec votre cours». Ils se rendaient ensuite à une soirée dite «ronny», une soirée pour se moquer des habitants de Charleroi ou de La Louvière, moins favorisés socialement. C’est du mépris de classe généralisé. Ils ne s’en rendent pas compte, ils se disent: «Bah! On fait ça pour rigoler. Et puis ce ne sont que des barakis (personnes sans manières, qui s’habillent mal et parlent mal le français, ndlr)». Reste que derrière, il y a un message de discrimination fort. Il est important de les conscientiser sur ce qu’ils sont en train de mettre en place, sur ces mécanismes de mépris de classe. Les gens de Charleroi rient des bobos, mais ça c’est quelque chose de positif, ça leur permet de souligner chez eux une identité, mais une identité positive. Que des dominants écrasent des dominés en singeant leur manière d’être n'est pas un bel aspect de la démocratie.

Vous dites que lorsque l’humour de l’émetteur lui déplait, le récepteur doit pouvoir dire: «Moi, je ne trouve pas ça drôle, ce que tu dis me blesse». Mais n'est-il pas justement aujourd’hui très difficile de le dire sans être moqué ou critiqué?

C’est pour cela qu’il faut absolument permettre des espaces qui libèrent la parole, et qui la protègent. Pour protéger une parole, il est primordial de donner aux émotions un statut particulier: les émotions ne se contredisent pas, l’émotion de qui que ce soit vaut celle de qui que ce soit d’autre. C’est quelque chose de fondamental en démocratie. Si vous dites à quelqu’un: «Je suis triste parce qu’on s’est moqué de moi» et qu'on nuance votre émotion en rétorquant: «Mais ce n’est pas de la moquerie, c’est de l’humour, c’est toi qui n’est pas drôle», vous devenez coupable trois fois: coupable d’avoir justifié ce trait humoristique, de l’avoir reçu et de ne pas savoir vous en défaire parce que vous n’avez soi-disant «pas d’humour». C’est catastrophique.

Coco, une des dessinatrices de Charlie Hebdo, avait dit sur une radio que ceux qui ne comprenaient pas le second degré des dessins de Charlie devraient en gros s’acheter un cerveau et «lire les dessins avec leur tête et pas avec leur cul». Une position pour le moins radicale...

C’est une manière épouvantable de prendre le pouvoir. Si je me définis comme «irrésistiblement drôle, pour tout le monde», c’est une prise de pouvoir absolu.

... d’autant que le second degré est éminemment culturel, non?

Absolument. Il y a quelque chose de très clair: les pays capables d’autodérision ou de second degré sont les pays qui ont un PIB important, comme en Belgique. Au Darfour, il n’y a pas d’autodérision. On ne peut proposer de l’autodérision qu'à certaines personnes qui notamment ont une estime d'elle-même stable. Il est dangereux de l'imposer à tout le monde. Je travaille beaucoup dans le harcèlement, notamment scolaire, et j’ai toujours en tête une petite fille qui se faisait appeler «boulette». Résultat: elle a inventé elle-même une chanson dans laquelle elle s'auto-tournait en dérision avant de s’effondrer dans mon bureau en me disant: «C’est horrible, je vis un enfer mais je suis obligée d’y participer parce que sinon on va dire que je n'ai pas d’humour». Et elle continuait à chanter sa petite chanson dans laquelle elle s’appelait «boulette». Quand «l’humour» conduit à cela, attention: sortir des vannes ok, mais en restant attentif aux émotions qu’on provoque autour de soi.

Si l'humour est culturel, est-ce illusoire de croire qu'il peut rapprocher des gens de milieux, de croyances ou de pays différents?
Il faut faire la part des choses entre l’humour et le sens de l’humour. Le rire est naturel et vous le trouvez dans toutes les sociétés. Cependant la manière de convoquer le rire (le sens de l’humour) est culturel et comporte, notamment, un certain nombre de tabous, qu’il faut savoir respecter. L'humoriste belge Pie Tshibanda l'a superbement démontré. Parti vivre en Haïti, il a dû d’abord apprendre le sens de l’humour des Haïtiens afin de ne pas imposer le sien de manière dictatoriale. En clair: il a utilisé le sens de l’humour de l’autre pour nourrir le sien. La France a un peu ce problème-là. Un pays démocratique dont les mouvements de pensées sont paradoxalement très proches de ceux des dictatures: «C’est moi qui pense. Et vous qui acceptez notre système de pensée». Cela peut conduire, par exemple, à considérer l’humour africain comme un sous-humour, alors qu'il est pourtant très très drôle, mais «pas assez subtil» parce que n'allant directement au but et n’utilisant pas «notre» second degré.

Votre livre a-t-il été accueilli de façon identique en France et en Belgique?

J'ai reçu des échos très positifs de l'un comme de l'autre. Peut-être plus prononcés en France où j'ai entendu ceci: «C'est bien de nous dire ça, on en a marre aussi». L'agressivité est fatigante pour ceux qui sont agressés mais aussi pour ceux qui s'obligent constamment à se montrer agressifs.


«Leçons d'humour – Rire pour rebondir, L'humour comme instrument de vivre ensemble», de Bruno Humbeeck, éditions mois.

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