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Actuel / Livre

Quand l’Allemagne manipulait le djihad

C ’est une face méconnue de la Première guerre mondiale: l’Empire allemand a tout fait pour susciter une révolte religieuse des musulmans contre la France, la Grande-Bretagne et la Russie. Le projet échoua. L’historien français Jean-Yves Le Naour publie un livre fouillé et étonnant sur le sujet: «Djihad 1914-1918» (Ed. Perrin). Un siècle plus tard, d’autres puissances occidentales ont joué avec le même feu en soutenant les mouvances islamistes contre l’Etat syrien. Il semble bien que ce soit aussi un échec. Y aurait-il des leçons à tirer du passé?

L’histoire a commencé bien avant la guerre. En 1898, l’empereur allemand Guillaume II débarque en grandes pompes à Constantinople et embrasse le sultan Abdülhamid II dont les troupes ont massacré trois cent mille Arméniens chrétiens les années précédentes. L’Allemagne cherche un allié. La Turquie peut être un allié précieux, économique et politique. Le monarque à l’ample moustache de Berlin ira aussi à Jérusalem et à Damas où il tient un discours remarqué: «Les 300 millions de musulmans dispersés sur la Terre peuvent être assurés que l’empereur allemand sera toujours leur ami et leur protecteur».

Lorsque la France et la Grande-Bretagne scellent leur entente en 1904, l’Allemagne s’inquiète et étend son projet de mobilisation islamique au-delà du Moyen-Orient, en direction des colonies françaises d’Afrique du nord. «Placer le cimeterre rouillé de l’islam au service de la guerre moderne et mijoter dans le vieux pot du djihad une soupe germanique d’un goût radicalement nouveau, tel est l’objectif de Berlin», écrit Le Naour. Derrière cette ambition, un homme: le baron Max von Oppenheim, né dans une famille de banquiers, fasciné par l’Orient, bourlingue dans tout le monde arabe, apprend la langue, finance des fouilles archéologiques en Syrie, envoie des centaines de mémoires à Berlin où il préconise «l’insurrection islamique». Le personnage enturbanné, nommé consul au Caire où il vit dans son harem, intrigue et inquiète les Anglais et les Français. Georges Clémenceau écrit en 1913: «Je souhaite ardemment que l’avenir puisse me donner tort. Nul n’ignore cependant qu’en cas de guerre nous aurons sur les bras une formidable insurrection en Algérie et au Maroc, sans parler de la Tunisie.»

Cela n’arrivera pas. En 1914, la mobilisation des Nord-Africains se déroula sans heurts. L’Allemagne pourtant mettait le paquet. D’un côté, elle poussait l’Empire ottoman à entrer en guerre à ses côtés, ce que le sultan Enver Pacha fit en échange de cinq millions de livres turques en or. Par ailleurs von Oppenheim, à Berlin, se lance dans une intense «agit-prop». Il édite des centaines d’opuscules pro-djihad envoyés secrètement sur les pays visés. En passant parfois par la Suisse pour brouiller les pistes: «via une Société d’études musulmanes, créée à Lausanne en 1915 avec de l’argent d’outre-Rhin», affirme Le Naour.

Sur les champs de bataille, les Allemands font des prisonniers d’origine nord-africaine. Ils les traitent particulièrement bien et tentent de leur donner le virus anticolonial, sans grand succès. Dans l’autre camp, les Français, pour s’assurer de la fidélité de ces troupes importées d’outre-Méditerranée, leur concèdent la possibilité de se nourrir et de se faire enterrer selon leurs rites. Leur laissent entrevoir qu’au retour, ils auront en fin des droits face aux colons. Promesse qui ne sera bien sûr pas tenue.

La plan allemand d’un djihad contre la France, la Grande-Bretagne et la Russie échoua bien vite pour plusieurs raisons. Le sultan ottoman fut affaibli par une expédition hivernale folle dans les montagnes où les Russes triomphèrent. Il échoua aussi à chasser les Anglais du canal de Suez. Des envoyés spéciaux allemands connaisseurs de ces régions tentèrent aussi de s’allier les Iraniens et les Afghans… ce qui inquiète les Turcs. Manœuvre ratée encore.

La propagande élaborée en Allemagne n’eut jamais prise dans les populations nord-africaines. Seules les tribus de l’actuelle Lybie, les Senoussis, jouèrent le jeu. Plus par volonté anticolonialiste que par passion religieuse. Les Italiens qui y avaient pris pied furent battus. Et 1915, les sous-marins allemands peuvent établir une base sur cette côte.

Et enfin, la grande erreur, c’est d’avoir vu dans l’islam une entité unique avec un sultan à sa tête. Cette religion n’est pas hiérarchique, on le sait maintenant, et très diversifiée. Les Arabes n’appréciaient certes pas l’emprise coloniale française et britannique mais n’avaient aucune envie de se retrouver sous l’emprise ottomane et peut-être un jour, sous l‘autorité allemande. Le 10 juin 1916, c’est la faillite totale du plan berlinois: le chérif de La Mecque bascule dans le camp allié et désigne les Turcs comme traîtres à l’islam. Le monde musulman se trouve en fait éclaté en plusieurs morceaux. Britanniques et Français organisent un pèlerinage en Arabie saoudite avec de grands discours sur le respect de l’arabité.

Et dès le lendemain de la guerre, en 1918, ces deux puissances se partagent les rôles dominateurs en Afrique du nord et au Moyen-Orient. Mais c’est une autre histoire. Qui, elle, résonne encore aujourd’hui plus qu’on ne le pense.


Jean-Yves Le Naour, Djihad 1914-1918, La France face au panislamisme, Perrin.


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