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ACTUEL / Elections 2019

Migraines socialistes

I l y a peu, le président du PS suisse se félicitait de sa capacité de résistance, comparée à la déroute de la social-démocratie en France, en Italie, et dans plusieurs autres pays européens. Moins d’euphorie aujourd’hui. Gros soucis à l’approche des élections de l’automne. En raison du flottement face au dossier Suisse-Europe, de la concurrence des Verts, des mécontentements qui se manifestent dans les ailes gauche et droite du parti

Une image a choqué nombre d’électeurs du PS. Lors d’une récente Arena de la TV alémanique, Christoph Blocher et le conseiller national socialiste Corrado Pardini ont ferraillé, côte à côte, contre l’accord prévu avec l’UE. C’en était trop pour les pro-Européens. Une parlementaire zurichoise connue, Chantal Galladé, a du coup changé de parti et est passée chez les Vert'libéraux. Un vieux poids lourd de la famille, Oswald Sigg, s’est fâché. Et la grogne fut telle que l’influent Roger Nordmann, conseiller national vaudois, et le président du PS, Christian Levrat, ont dû rectifier le tir avec le slogan «oui à l’Europe, oui à la protection des salaires». Le groupe de politique étrangère Foraus a suggéré une liste précise de mesures que la Suisse pourrait prendre pour maintenir la protection des salariés tout en acceptant l’accord. Le PS aurait pu faire ce travail lui-même autant plutôt que de peindre le diable sur la muraille en touillant les émotions. 

Mais la migraine va au-delà de ce tangage. Un récent sondage a sonné l’alarme. Avec 17,4% des intentions de vote, le PS n’est plus certain de dépasser les radicaux-libéraux. La pente sera dure à remonter. Depuis des décennies, une partie de l’électorat populaire – en plus de la droite traditionnelle – est passée à l’UDC. Celle-ci, qui n’a guère brillé dans les exécutifs, s’émoussera peut-être (elle perdrait 2,4 % des intentions de vote) mais elle se maintiendra à un haut niveau. Et les Verts sont en progression, souvent au détriment des socialistes.

Il n’y a pas que les chiffres qui doivent troubler la gauche. On perçoit de plus en plus, dans les classes moyennes – vivier habituel – une inquiétude montante (voir l’interview de Myret Zaki dans BPLT). Le pouvoir d’achat s’érode. Assurances, impôts, salaires stagnants, les prix qui grimpent notamment dans le duopole Migros-Coop, l’inflation cachée non compensée. Sans parler des peurs du lendemain: mutations technologiques, resserrement des effectifs partout, difficultés à trouver du travail pour des jeunes aux formations inadéquates et pour les quinquagénaires largués. Menaces à terme sur les retraites. Les super-riches voient leur fortune enfler chaque année et les classes moyennes sont à la peine. Qui peut croire que, comme les autres, les Suisses ne le savent pas? Ils sont dociles et conservateurs, d'accord, mais leur colère d'abord muette n'est pas loin et se fera entendre un jour.

Face à ce foisonnement de soucis, confus mais bien réels, la social-démocratie suisse, comme dans d’autres pays, ne propose aucune vision d’avenir large et concrète. Les socialistes suisses sont d’abord des gérants de l’immédiat. Ils sont bons dans l’exercice. Pas sûr que cela suffise. 

Zoom avant

Voyons de plus près où cela grince. L’équité fiscale n’apparaît quasiment pas dans les discours de la gauche gouvernementale. On ne parle plus des forfaits fiscaux qui permettent aux riches étrangers de se planquer dans de nombreux cantons, surtout romands, alors que ce machin a été supprimé à Zurich. Le cas vaudois est exemplaire. On y a adopté dare-dare un statut fiscal des entreprises qui, certes, comme l’exigent nos partenaires, abolit les faveurs choquantes aux étrangers, mais fixe un taux très bas (13,79% des bénéfices). Il n’y guère que l’Irlande et Chypre qui sont légèrement en-dessous. Ce fut salué par le PS, main dans la main avec le PLR au nom du «compromis dynamique». Pour compenser les pertes (128 millions), les particuliers paieront. Nombre de communes, victimes de l’exercice, s’arrachent les cheveux. Cela n’empêche pas la candidate socialiste au Conseil d’Etat d’insister sur son désir de «continuité». Elle ne cesse de répéter que tout va bien dans le canton, qu’il ne faut rien changer. Perspective mobilisatrice pour un parti dit de gauche? 

Et cela ne va pas s’arranger non plus sur le plan fédéral. Le PS appuie la nouvelle mouture dite RFFA: impôts sans distinction entre les entreprises suisses et étrangères, entre grandes et petites – comme le demande l’Europe – plus une aide de deux milliards à l’AVS pour faire passer la pilule. Mais là encore, les taux seront très bas: entre 13 et 14%. La Suisse reste un paradis pour certains… et un enfer pour beaucoup d’autres. Si on ajoute à cela, pour nombre de cantons et pas d’autres, l’impôt sur la fortune qui prend en compte l’outil de travail (cela ne se fait dans aucun autre pays d’Europe!), on voit que nombre de PME sont pénalisées. Et le secret fiscal qui reste intact pour les contribuables suisses qui «oublient» une part de leurs comptes dans les banques locales! Ils sont des dizaines de milliers à sortir du bois… parce qu’ils craignent la transparence instaurée au plan international, alors qu’ils ont une part de leur fortune à l’étranger. Il en reste beaucoup qui se planquent encore à l’abri du droit helvétique intérieur. Qui en parle? Pas grand monde. 

Assurance-maladie: du bricolage

Oui, le parti s’engage pour alléger la charge devenue insupportable de l’assurance-maladie. En demandant à limiter les cotisations à 10% du revenu. Du rafistolage. C’est tout le système qui est malade et injuste. Mais le PS ne dessine aucune autre proposition globale. La Suisse est le seul pays d’Europe où ce coût n’est pas proportionnel au salaire. Au moins faudrait-il le dire et s’en indigner pour préparer le terrain à une réforme de fond. Se battre pour le maintien des subventions aux familles modestes, c’est bien, mais ce n’est pas la solution à long terme. Quand en plus c'est un conseiller fédéral socialiste qui annonce l'augmentation de la franchise obligatoire (une provocation de la droite!), cela n'aide pas à crédibiliser son enseigne. 

Oui, le parti s’engage pour des mesures écologiques. Mais sans grande réflexion. C’est la popiste Anaïs Timofte qui sort des schémas en disant qu’il faut cesser de culpabiliser les particuliers, exiger d’abord des entreprises industrielles de se mettre à l’ouvrage, trouver des solutions technologiques innovantes. Il est probable que les électeurs qui font du sujet leur priorité se tournent vers les Verts. On préfère souvent l’original à la copie. 

Oui, le parti s’engage dans la cause des femmes, du mariage pour tous, des migrants misérables. C’est sa dignité. Mais la social-démocratie ferait bien de ne pas ignorer qu’une grande partie de la population nourrit d’autres préoccupations. La sécurité de l’emploi, le revenu au bout du mois. Et sur ce terrain, les propositions socialistes sont maigres. Le combat pour l’application obligatoire des conventions collectives de branche reste mou. Les idées concrètes pour protéger les travailleurs âgés manquent encore. 

Oui, le parti commence, ô combien tardivement, combien timidement, à se préoccuper des enjeux économiques de la scène numérique dominée par les géants américains. Quand réclamera-t-il haut et fort une taxation des GAFAM?

A force de gouverner, même très convenablement, le nez dans le guidon, les leaders du parti perdent de vue à la fois certaines détresses au quotidien et la vision de l’avenir. C’est risqué. D’autant plus inquiétant pour nous tous que ce n’est pas la droite qui empoignera ces sujets.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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