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ACTUEL / Entretien

Myret Zaki: «Les chiffres économiques des pays ne reflètent pas la réalité»

E lle est sans conteste la plus grande journaliste économique actuelle de Suisse romande. D’origine égyptienne, Myret Zaki a fait ses débuts dans la banque genevoise Lombard Odier Darier Hentsch & Cie, avant de rejoindre le quotidien «Le Temps» en 2001 au sein des pages économiques et financières, puis le magazine économique «Bilan» en 2010, dont elle devient la rédactrice en chef en 2014. Auteur de publications éclairantes sur l’actualité financière suisse et mondiale tels que «UBS, les dessous d'un scandale» (2008) ou «La fin du dollar» (2011), elle se distingue dans le journalisme en recevant le prix de Journaliste Suisse 2008 de Schweizer Journalist. A trois mois de son départ de «Bilan», Myret Zaki nous reçoit dans son bureau pour aborder des thèmes essentiels de l’actualité. Sans tabou.

L’un des phénomènes concrets touchant à l’actualité économique suisse est l’accroissement de la classe moyenne inférieure. Les médias et les politiciens prennent-ils assez la mesure de cette réalité selon vous?

Il s’agit d’un phénomène croissant qui n’est à mon sens pas assez pris en compte. Les petits et moyens salariés voient leur pouvoir d’achat régulièrement rogné par des dépenses qui augmentent chaque année. Les couples perdent parfois des subventions s’il se mettent à travailler plus et les cas se multiplient où leur salaire, certes, augmente, mais leur gain réel, lui, représentera la moitié de l’augmentation de ce salaire. Ces personnes touchent en effet souvent des aides pour les assurances maladies, ou des bourses d’étude, par exemple, qu’ils ne toucheront plus sitôt qu’ils franchissent un seuil de salaire, pas très élevé. Couplez cela avec les impôts qui, logiquement, vont être à la hausse, et il ne vous reste au final que 50% de l’augmentation de salaire que leur travail leur a amené.

Cette catégorie de la population craint-elle une précarisation?

Oui. Surtout que les tarifs des primes maladies ne cessent de grimper: 200% d’augmentation en quinze ans, c’est énorme! Le paiement des primes maladies est l’une des principales dépenses dans le budget de n’importe quelle famille aujourd’hui, avec le logement. Or, il ne figure pas dans l’indice d’inflation. Il y a là un problème, l’inflation étant ce que les employeurs utilisent pour juger de l’augmentation ou non des salaires. L’indice d’inflation ne reflète pas la réalité. Les salaires en 2017 ont stagné et, de fait, ont même reculé si on prend en compte l’inflation. On ne devrait pas avoir en Suisse le sentiment que travailler plus ne fait pas gagner plus.

Travailler plus pour gagner plus: ce principe a-t-il jamais été vérifié ces dernières décennies?

Non, jamais. Au cours des dernières décennies, que ce soit en Suisse ou en France, les prélèvements ont été plutôt en hausse et les salaires ont plutôt stagné. Les revenus du capital, en contraste, ont explosé. On a affaire à une bourse qui monte et à des entreprises qui font le choix de verser beaucoup de dividendes aux actionnaires. Si je suis actionnaire, je touche déjà la hausse de la valeur de mon action, et en plus je touche des dividendes. C’est surtout cet écart entre la rémunération du capital et la quasi-non-rémunération du salaire qui est devenu invraisemblable.

Un chiffre qui fait par contre la fierté de la Suisse, c’est celui du taux de chômage, non?

Effectivement, le taux de chômage est très bas en Suisse en comparaison avec l’international. Toutefois, il faut remarquer que les 2,6% communiqués ne reflètent pas forcément la réalité, puisque le BIT, à titre d’exemple, parle de 4,6%, ce qui reste effectivement bas mais qui est tout de même un autre chiffre, qui prend en compte de nombreuses personnes non comptabilisées dans le premier chiffre. De plus, il y a eu beaucoup de délocalisation au cours des dernières années, ce qui s’est accentué depuis le franc fort. Des entreprises ont dû faire le choix de réaffecter des emplois peu qualifiés ailleurs, pour beaucoup moins cher.

On parle souvent de la classe moyenne, mais bien moins souvent des plus pauvres. Pourquoi?

Parce que c’est la classe moyenne qui paye le plus d’impôts et qui donc supporte la société. N’importe quelle nouvelle politique qui consiste à accroître les dépenses, c’est dans la poche de la classe moyenne qu’elle va aller les chercher. C’est pourquoi le vote de la classe moyenne est important – et la convaincre tout autant. Or, elle a montré à toutes les dernières votations qu’elle n’est pas prête à sortir un seul centime de sa poche parce qu’elle craint de glisser vers la pauvreté.

Parlons-en donc, de la pauvreté. Quelle est la situation en Suisse?

Déjà, il faut dire que la Suisse romande est plus touchée par la pauvreté que la Suisse alémanique. Le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale est en continuelle augmentation depuis 2005. Il s’est accru de 45% à Genève entre 2005 et 2013 et de 40% sur Vaud, ce qui est énorme. Les prestations complémentaires pour les retraités et les invalides ont, elles aussi, beaucoup augmenté ces dernières années. La Suisse compte 590'000 pauvres, dont 175'000 en Suisse romande. S’y ajoutent 270'000 romands exposés à la pauvreté: concrètement, cela veut dire que si, à un moment donné, il y a une dépense imprévue ou une grande dépense, ils peuvent être dans l’incapacité de l’assurer.

Parmi ces personnes, quelle est la part d’étrangers?

Un quart des résidents suisses exposés à la pauvreté sont des étrangers extra-européens. Cela veut dire que ces derniers profitent beaucoup de l’aide sociale. Il ne faut pas éviter systématiquement d’aborder ce sujet. L’aide sociale doit aussi desservir une bonne part de populations d’étrangers non-européens, ce qui fait que la caisse de l’aide sociale est très sollicitée. Et celle-ci est limitée. C’est un fait. Quand vous essayez de donner des subsides pour les assurances maladies à une partie de la population, vous vous retrouvez à devoir enlever dans la caisse sociale – et inversement. Ce sont des vases communicants. Et au final, c’est le contribuable qui paie. Il y a plus d’un demi-million de romands qui ont reçu des subsides à l’assurance maladie en 2013. C’est gigantesque! Et cette pression, nous la ressentons tous. Parce qu’en plus de payer toujours plus pour notre assurance maladie, nous contribuons par nos impôts à aider ce demi-million de personnes. Si en face de fait, vous avez des salaires qui n’augmentent pas, il ne faut pas s’étonner qu’une fracture sociale se crée.

Les «gilets jaunes», en France, est-ce une manifestation de cette fracture-là?

Tout à fait. C’est la France périphérique qui a le plus pâti de la globalisation. La France elle-même semble avoir été l’une des grandes perdantes de la création de l’Union européenne. Il s’agit également d’une confrontation entre la base et les élites, qui est née sous les présidences qui ont précédé Macron. L’impôt sur la taxe carbone a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, on l’a compris. Mais ce qui est important de voir globalement est que les politiques économiques qui se sont succédé ces dernières décennies ne se sont pas faites dans l’intérêt de ces populations-là, qui ont été sorties de l’équation.

Comment?

Depuis des années, les chiffres économiques des pays ne reflètent pas la réalité. Nous sommes passés d’une ère de reporting comptable où les gouvernements publiaient des chiffres qui devaient informer de la situation économique du pays à une ère de marketing où il faut embellir les chiffres, minimiser l’inflation, minimiser le chômage, etc. Nous sommes entrés dans une logique très fâcheuse de comparaison entre les pays. Les méthodes statistiques elles-mêmes changent, aux Etats-Unis comme en Europe: le taux de chômage des années quatre-vingt n’est plus du tout le même que celui des années nonante, qui à son tour n’est plus de tout le même que celui des années 2000. Si vous utilisez les méthodes d’avant, vous avez un taux de chômage actuel qui double. Publier des chiffres qui ne représentent plus les réalités sociales et économiques d’un pays, voilà un bon moyen pour ne pas prendre en compte la France périphérique, par exemple. C’est ainsi que le crac social vient nous réinformer de la réalité.

Ce phénomène marketing ne touche-t-il que les gouvernements?

Evidemment que chez les entreprises, on constate le même phénomène. Lorsque j’ai commencé ma carrière de journaliste économique, les rapports annuels des entreprises ressemblaient à de la comptabilité de l’Europe de l’est: ils étaient sobres, simples, clairs, avec des tableaux de pertes et de profits. Aujourd’hui, vous avez beaucoup de chance de tomber sur un dépliant marketing avec de superbes images et trois lignes de texte, où il faut tourner 400 pages pour obtenir la première information sur l’état des finances de l’entreprise en question. C’est alarmant.

Et qu’en est-il de la bourse?

Elle participe elle aussi du même genre de supercheries. La bourse ne reflète pas du tout les fondamentaux économiques. Depuis des années, on sait que les banques centrales ont décidé d’administrer la bourse. Les Etats-Unis ont d’abord acheté des obligations, puis ils ont acheté des actions. Ensuite, l’Union européenne a commencé à faire la même chose. De plus, le cours de l’or, qui aurait dû être l’expression des sanctions de ce que valent les monnaies fiduciaires, ne l’est plus, puisque le fixing de l’or est manipulé depuis des années. Ainsi, la bourse nous ment, les chiffres nous mentent et c’est un mouvement social qui vient nous informer de la réalité: ces gens n’arrivent plus à boucler leurs fins de mois. Ce n’est pas d’être de droite ou de gauche que de le dire. C’est simplement avoir un minimum de probité au niveau de l’information.

Cela rejoint un papier que vous venez de publier, où vous mettez en garde contre la désinformation que pratiquent les Etats. Dans la conclusion de cet article intitulé «La désinformation, l’arme numéro un», vous appelez la société civile à s’organiser pour s’informer. N’est-ce pas aussi et d’abord la responsabilité des journalistes d’investigation?

Oui, tout à fait. A la base, c’est au journaliste d’informer, de réinformer et de vérifier les faits. Mais le problème est le suivant: les journalistes eux-mêmes peuvent pratiquer la désinformation, au même titre que les gouvernements. Il s’agit donc pour les citoyens que nous sommes de multiplier nos sources d’information. Celle-ci est à notre disposition, il faut cependant s’assurer de puiser dans le plus de sources possible. Naturellement, cela demande du temps.

Votre magazine Bilan a publié récemment un excellent dossier sur les lobbies. Là, c’est le manque d’informations qui est frappant. Les lobbies sont-ils encore plus opaques en Suisse qu’ailleurs?

L’opacité qui règne autour des lobbies en Suisse est très inquiétante, d’autant plus que nous n’avons aucun accès à ce qui se fait hors des murs du Palais fédéral. Je pense qu’il s’agit d’une part non négligeable du lobbyisme suisse. Cela dit, notre pays a la chance d’avoir une diversité de lobbies. Le pluralisme qui fait notre richesse se répercute aussi sur les groupes d’intérêt. A Bruxelles, en revanche, j’ai pu constater que la situation était vraiment concentrée sur quelques grands groupes, surtout des multinationales, qui ont la possibilité de multiplier des rencontres avec des ministres. Certains arrivent en délégations de vingt-cinq personnes: c’est une force de frappe ahurissante! Un rapport récent d’une ONG indépendante a montré que les politiques des différents Etats membres étaient devenues les porte-paroles des lobbies d’entreprises.

Le fossé entre la base et les élites a-t-il remplacé l’opposition gauche-droite?

Oui, et je pense que ce sera l’élément déterminant pour les élections fédérales qui approchent. Cela ne m’étonnerait pas que les partis du centre au sens large, disons du PS au PDC, perdent des plumes. A force de délaisser les questions socio-économiques brûlantes au profit de thématiques LGBT, climat ou autres, ils perdent le vote de la base qui ne se sent plus écoutée.

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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