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L'année qui a changé le monde / L'Arménie

Les pièges de l’indifférence

L a pandémie nous a rendus égocentriques. Obsédés par cette actualité inouïe, nous ne nous sommes guère intéressés à une série d’événements qui pourtant changent les rapports de force, la nature des menaces, des dangers du futur. Tentons en quelques articles de les rappeler.

La première tragédie nous renvoie à l’indifférence coupable des Européens: l’Arménie

© GNU

La guerre entre ce grand peuple ancré dans l’histoire du christianisme et l’Azerbaïdjan lié à la Turquie se prolonge depuis des décennies, larvée ou violente. Faut-il rappeler qu’en 1915-1916, les trois quarts des Arméniens furent massacrés sur le territoire turc?  Le génocide fut tardivement reconnu par la communauté internationale démocratique mais dans les temps qui suivirent l’Europe resta incapable de protéger ce peuple martyr.

Le conflit latent s’est cristallisé sur le Haut-Karabakh, un embryon de république majoritairement peuplé d’Arméniens, attribué par Staline à l’Azerbaïdjan. Son indépendance auto-proclamée à la chute de l’URSS n’a pas été reconnue. Les maîtres de Bakou n’ont eu de cesse d’en reprendre le contrôle. Avec, entre autres drames (blocus, catastrophes humanitaires…), une guerre qui a fait 30 000 morts dans les années 90. Depuis, ce pays minuscule appelé aussi Artsakh (150 000 habitants) vivait sous la relative protection de l’Arménie, sa mère, sa sœur. Or, en septembre 2020, le dictateur d’Azerbaïdjan, soutenu militairement par la Turquie, a passé à l’offensive. Il écrasa toute résistance en quatre semaines. C’est la Russie qui réussit à imposer un cessez-le-feu. Mais la plus grande partie de ce territoire disputé était tombé entre les mains des troupes azéris, des milliers de personnes chassées de chez elles. Bilan approximatif: six mille morts. Bilan politique: en Arménie même, le pouvoir démocratique et pro-européen est aujourd’hui insulté par une foule de citoyens qui lui reprochent la défaite.

Qu’apprendre de cette tragédie?

D’abord, l’effacement de l’Europe. Elle avait tenté, avec le processus dit de Minsk, d’apaiser la région en partenariat avec la Russie, mais là, ce fut la paralysie dans les chancelleries. Juste quelques discours affligés. Au nom d’une prétendue neutralité.

Ensuite l’ambition belliqueuse de la Turquie d’Erdogan. Encore en 2020, après avoir disputé les eaux de la Mer Egée à la Grèce et d’autres voisins, après avoir soutenu manu militari un des deux clans en conflit en Libye, le voilà qui est entré en guerre aux côtés de l’Azerbaïdjan. Dans la quasi indifférence des Occidentaux. Les sanctions rhétoriques récentes de l’UE ne sont pas de nature à le freiner. Il utilisera longtemps encore la fièvre nationaliste pour contrer l’opposition et le mécontentement intérieurs. Certes, «punir» Erdogan n’a guère de sens, la donne est complexe mais fermer les yeux sur son intervention dans le Haut-Karabakh donne le plus mauvais signal qui soit. Le «sultan pyromane», comme dit Le Monde, se veut le champion de l’islam, se pose en rival de l’Arabie saoudite, manipule certaines factions djihadistes. Mais au-delà du fait religieux, il se pose en héritier de l’empire ottoman déchiqueté en 1918, il rêve de le rebâtir pièce par pièce, dans une version à la fois moderne et mégalomane. Folie? Les Occidentaux veulent le croire. Ils feraient bien néanmoins de garder cette dimension à l’esprit dans leur relation avec la Turquie, devenue une puissance si active en dépit de toutes ses fragilités intérieures. Il est possible de lui faire front par un discours clair et une diplomatie active. Erdogan est un équilibriste qui tente de jouer avec tous ses interlocuteurs internationaux. Il est plus fragile qu’il ne le paraît avec ses harangues agressives.

Ceux qu’intéressent les questions militaires ont noté aussi ce qui est plus qu’un détail: le succès rapide des Azéris/Turcs face à la modeste armée arménienne a été largement dû à l’usage de drones offensifs. Il existe, en France et en Allemagne notamment, des dispositifs sophistiqués qui permettent de les brouiller et de les neutraliser. L’Arménie n’en avait pas. Et en Suisse? Nous feignons de croire à l’efficacité de nos coûteux avions-bombardiers. En retard d’une guerre.

Pour en revenir à notre indifférence − due au Covid ou pas − face aux agissements de l’Azerbaïdjan, il faut s’interroger sur ses causes. Cette nation, beaucoup plus puissante et plus riche que sa voisine ennemie, sait manier les armes… et le lobbying. On connaît la musique: invitations de presse, contacts parlementaires, écoute vigilante de ce qui se dit et s’écrit, offensive de charme auprès des milieux économiques. Les diplomates azeris ne chôment pas.  Leur doit-on le fait que les médias européens ont été si retenus lors de cette sanglante opération militaire? En plus, ils ont le droit international pour eux puisque, formellement, le Haut-Karabakh leur appartient. Si l’on considère que les Occidentaux se montrent aussi indifférents au sort d’autres chrétiens d’Orient, notamment en Syrie, comment ne pas éprouver un sentiment de gêne? De honte peut-être?


Prochain article: Les faux espoirs d’apaisement au Moyen-Orient

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