keyboard_arrow_left Retour
EN IMAGES

Le pèlerinage des Gens du Voyage

A u Sud de la France, depuis Arles, nous suivons la route rectiligne qui mène aux Saintes Maries de la Mer, cœur de la Camargue, où se déroule chaque année, le 24 mai, le pèlerinage des Gens du Voyage. Cette terre faite d’argile, de sable et d’alluvions est née de l’eau, avec ses lagunes et ses canaux. Au fil du temps, le perpétuel affrontement entre la mer et le fleuve l’a modelée. Formant ainsi le deuxième plus grand delta de la Méditerranée après le Nil, le Rhône y divaguait à sa guise jusqu’à ce qu’on l’endigue, pour créer propriétés, pâtures et rizières. La nature préservée de ce delta peu peuplé, mais par des hommes respectueux de ce lieu unique comme les gardians (manadiers), les bergers et les pêcheurs, est souvent balayée par le fameux vent, le mistral. Les emblématiques chevaux blancs et taureaux noirs symbolisent parfaitement cette terre de contrastes.

Stephan Engler a réalisé ce reportage au fil des ans et de ses visites aux Saintes Maries de la Mer. Le pèlerinage attire chaque année entre 10 et 20'000 personnes. Cette année, par mesure de sécurité, les cérémonies sont annulées et le village demeure la dernière zone entièrement confinée de France.


Après avoir parcouru une trentaine de kilomètres, nous apercevons au loin le point culminant de cette région, le clocher de l’église des Saintes Maries de la Mer. Avant d’arriver dans ce village de 2500 habitants, il y a un premier terrain.

Les Saintes Marie de la Mer, vue depuis le toit de l’église. © Stephan Engler

C’est là que nous avons rendez-vous au milieu des caravanes. Nous nous approchons, et déjà nous distinguons plusieurs visages familiers. La famille Zanko, avec Lisa, la mère, et Vania, le père, qui chaque année nous reçoivent avec cette chaleur propre aux gens de leur communauté. Après avoir pris des nouvelles des uns et des autres, nous partageons le repas en compagnie du Père Claude Dumas, responsable du pèlerinage. Surnommé «Rachail», (ce qui signifie prêtre en Romanès), il travaille parmi eux depuis longtemps. Il est un des leurs, de cette famille élargie qui va de la fratrie au clan, du clan au peuple. 

L’intérieur d’une caravane. © Stephan Engler

Sur le toit de l’église, presque seul. © Stephan Engler

Sur la route de l’église nous longeons la Place des Gitans près de la Mairie, qui comme chaque année accueille un joyeux bazar à ciel ouvert. Dans les ruelles étroites du village, nous croisons beaucoup de familles de Voyageurs ainsi que des touristes en quête d’images ou de shopping.

Collier nostalgique. © Stephan Engler

Aux Saintes (diminutif usuel des Saintes Maries de la Mer) la Place de L’Eglise est le lieu de tous les rendez-vous. Les journées sont rythmées par les baptêmes, les messes et les veillées de prières dans l’église romane fortifiée. A l’intérieur, la foule défile en silence devant les statues en bois polychrome des deux Marie, dressées parmi les exvotos. Mais c’est dans la petite crypte, dans une chaleur étouffante, entourée de fidèles, que brille la statue noire de Sainte Sara parée d’étoffes et de bijoux dans la lueur tremblante des cierges.

Près de l’église, baptême en musique. © Stephan Engler

Danse devant l'église. © Stephan Engler

Sur le terrain, le matin du 24 mai, tous se préparent pour cette journée particulière, qui débute par la messe d’ouverture du pèlerinage. Parmi eux, les anciens, sont vêtus de leurs plus beaux habits pour faire honneur à leur Sainte. Comme nous, en début d’après-midi déjà, les Tsiganes se placent dans l’église. Ceci afin d’être au plus près lors de la descente des châsses, qui contiennent les reliques des Saintes. L’attente devient vite interminable d’autant plus que l’espace se restreint de plus en plus avec l’arrivée de nouveaux pèlerins et curieux.

La crypte et la statue de Sainte Sara. © Stephan Engler

Après l’allocution d’un prêtre, la tension et la température montent encore d’un cran dans cette bâtisse du XIIème siècle. Les Gens du Voyage brandissent des cierges qui illuminent le cœur de l’église et apportent une lumière mystique à cette cérémonie. Lentement, les châsses descendent accompagnées par des louanges de: "Vive les Saintes Maries! Vive Sainte Sara!", l’émotion est à son comble et les larmes coulent. 

Bouquets suspendues depuis la «Chapelle Haute». © Stephan Engler

Ferveur de la foule lors de la cérémonie. © Stephan Engler

Cierges pointés vers les Châsses. © Stephan Engler

Les plus chanceux parviennent à éteindre leurs cierges sur les châsses, leur vœu sera exaucé dans l’année à venir. Ensuite, dans une cohue générale, la statue de Sainte Sara est portée hors de sa crypte à travers la foule. Une lente procession traverse ensuite le village en direction de la plage. La Sainte est accompagnée par un concert de louanges et des vivats, les mains se lèvent vers Sara-la-Kali.

L’escorte des fiers gardians sur leurs chevaux de Camargue n’est pas de trop pour réserver un accès à la mer. Les porteurs de la statue et la foule compacte sont portés par une immense ferveur jusqu’à la mer. 

Soudain comme par enchantement, la tension accumulée se dissout dans l’eau qui a vu arriver les Saintes sur leur barque. Lentement, les pèlerins regagnent leurs caravanes et après un repas, à la tombée de la nuit les feux commencent à éclairer les terrains. Spontanément la fête prend ses droits, un homme prend sa guitare, puis un autre se met à chanter, une femme commence à danser, cette nuit sera Tsigane ou ne sera pas! 

De nos jours beaucoup de Gens du Voyage sont sédentarisés, mais il leur reste le plus précieux: une âme d’homme libre.

Les Gardians escortent la procession. © Stephan Engler

Qui est Sara la Kali?

Après avoir assisté à la mort de Jésus ainsi qu’à sa Résurrection, beaucoup de ses disciples furent condamnés au supplice. Sainte Marie-Jacobé et Marie-Salomé furent vouées à l’exil avec quelques autres dont Lazare, Marthe, sa sœur, Maximin… La tradition provençale dit qu’elles furent emmenées jusqu’au port de Joppé (Jaffa) pour y être embarquées sur un bateau sans voile ni rame. L’autre hypothèse nous apprend que selon la coutume de l’époque, sur un navire de lignes régulières, les marins avaient pour ordre de les emmener sur un lointain rivage d’où elles ne puissent pas revenir. En tout cas, c’est à l’embouchure du Rhône qu’elles furent débarquées et reçurent l’hospitalité de la part de la colonie juive qui s’y était établie. Mais Sara, selon la légende chrétienne n’est qu’une humble servante naviguant dans la même embarcation. Dans la tradition camarguaise, elle n’était pas du voyage, mais la reine d’une tribu nomade du delta du Rhône. Une autre version nous parle de Sara l’Egyptienne, abbesse d’un couvent en Lybie. Aujourd’hui encore, le mystère persiste autour des origines de Saint Sara la Kali, Sara la Noire, patronne des Gens du Voyage. 

Un symbole, Sainte Sara et une guitare. © Stephan Engler

Arrivée de la procession dans la mer, au loin le clocher de l’église. © Stephan Engler

Une danseuse sur la Place de l’Eglise. © Stephan Engler

L'origine du pèlerinage de Sainte Sara

La première trace écrite de la présence des Tsiganes dans ce lieu sacré date de 1855, mais bien avant déjà ils y convergeaient. Un droit très ancien leur donnait la possibilité de venir vénérer la statue de Sara. Sous le chœur de l’église, une petite porte discrète sur le côté de la crypte leur donnait un accès. Mais ils restaient exclus des cérémonies du pèlerinage. C’est le marquis Folco de Baroncelli qui se battra pour leurs droits. Ami des Gitans, il insista auprès de l’archevêque d’Aix en Provence pour qu’ils aient leur pèlerinage. Dès 1935, une procession jusqu’à la mer fut instituée en l’honneur de Sainte Sara. Depuis, la capitale de la Camargue, ce lieu entre ciel et mer accueille chaque année quelques 15'000 Tsiganes pour le pèlerinage du 24 mai. 

La journée du 25 se déroule de manière similaire, pour Sainte Marie-Jacobé et Marie-Salomé. Le jour suivant, une cérémonie intimiste en hommage au marquis de Baroncelli est organisée sur sa tombe non loin du village.

Frère et sœur. © Stephan Engler

Les Gens du Voyage

Ce peuple que l’on appelle Tsiganes ou Gens du Voyage sont dispersés principalement en Europe. Les ethnies s’appellent Rom, Gitans, Manouches, Sinti ou Yénish. C’est vers l’an 900 que l’on situe leur départ du Nord-Ouest de l’Inde. Les causes exactes de celui-ci ne sont pas connues. Les théories et légendes les plus répandues évoquent une invitation du roi de Perse qui cherchait 10'000 musiciens pour distraire son peuple, ou la fuite devant des envahisseurs. 

Contrairement aux idées reçues, les Gens du Voyage ont des métiers bien définis (malheureusement en voie de disparition) en fonction de leur provenance géographiques tels que ramoneur, ferrailleur, vannier, étameur, chaudronnier… Ces occupations sont sûrement moins connues que celles de diseuses de bonne aventure ou chineur…

Guitariste sur un terrain. © Stephan Engler

La musique tient une place prépondérante dans leur société, c’est un don que possèdent toutes les ethnies. Enrichie au fil des générations et des rencontres elle a donné naissance à des artistes célèbres: les musiciens Django Reihnardt, Cameron, Yoska Nemeth, Manitas de Platas, Stephan Eicher, les Gipsy King, ou encore les danseuses de flamenco Carmen Amaya, la Chunga ou la Nina de las Penas. Lors du pèlerinage, il suffit de se promener un soir pour entendre des mélodies s’envoler au-dessus des terrains. Quant à la culture et la langue, le Romanès pour les Rom, le Kalo pour les Gitans d’Espagne ou le Manouche pour les Sinti, elles sont transmises oralement de père en fils depuis toujours. La famille est la clef de voûte des Tsiganes: le solitaire n’existe pas. On partage tout, les peines comme les joies. Leur façon de vivre, différente des sédentaires, a souvent suscité crainte et incompréhension. Lors de la deuxième guerre mondiale ils ont payé au prix fort leur différence, avec la disparition d’environ 500'000 des leurs dans les camps de la mort. Pour ne pas se souvenir de cette terrible époque, depuis, ils préfèrent appeler le lieu de rassemblement des caravanes non pas un camp mais un terrain

Aujourd’hui encore les Gadjé (non Tsiganes) ne tolèrent pas leur manière de vivre, ce qui provoque d’inutiles tensions et tracasseries.

Pourtant, au fil de l’intégration de nouveaux pays dans l’Europe, les Gens du Voyage sont devenus la plus grande minorité européenne.

Le soir après le baptême, la mère et l’enfant. © Stephan Engler

Portrait d’une Tsigane. © Stephan Engler

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

© 2020 - Association Bon pour la tête | une création WGR