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ACTUEL / Diversité de la presse

Le média «Micro», nouveau pilier de bar

L ’équipe de «Micro» présentait lundi le numéro zéro de son nouveau média. J’ai rencontré le journaliste Fabien Feissli, membre fondateur du média. De cet entretien, je retiens surtout l’enthousiasme de ces anciens du Matin. Autour d’un concept nouveau en partenariat avec les bistrots, «Micro» intrigue tout en réveillant quelques craintes.

Il était une fois, des journalistes idéalistes…

Lundi, Fabien Feissli était évidemment tout enthousiasmé par le lancement de leur média. Et pourtant, l’histoire de Micro est partie d’un événement qui a bouleversé le petit monde médiatique romand: celle de la fin du titre emblématique du Matin. En effet, il y a une année, avant de former cette nouvelle petite équipe, les fondateurs et fondatrices étaient, pour la majorité, encore employé-es de Tamedia. C’est à cette époque, en sentant le vent tourner, qu’ils avaient commencé à imaginer le média de leur rêve.

Aujourd’hui, alors que bon nombre de leurs collègues manifestent toujours devant la tour Edipresse à Lausanne pour avoir un plan social décent, eux, tout en soutenant l’effort syndical, ont décidé de se plonger dans une nouvelle aventure nommée Micro. «Comme Serge Michel le dit, explique Fabien Feissli, la seule manière de contrer la disparition de titres, c’est d’en lancer de nouveaux.» (NDLR Serge Michel est en pleine construction d’un nouveau projet heidi.news.) Idéalistes, ils le sont. Peut-être parce que quand on est trop terre à terre dans le monde des médias, on fait comme Ch. Constantin avec son projet de magazine sportif: on abandonne.

… qui créèrent un concept nouveau…

Enthousiasme mis à part, sans concept, pas de journal. Le leur est simple. Un média qui doit pouvoir se lire avec le café du matin (ou le Goron de 11h) et qui parle aux Suisses romands: reportages de terrain, histoires locales, micros-trottoirs et portraits de parcours atypiques. A cela s’ajoutent quelques règles: rester ouvert à un peu plus d’enquêtes si cela se justifie (et si les finances le permettent), se distancier de l’actualité pure (sauf dans les dessins de presse tirés de La Torche 2.0) et parler d’à peu près tous les cantons dans chaque édition (on rappelle, le titre sera un trihebdomadaire).

… avec la nécessité de convaincre les bistrotiers…

Le résultat est plutôt prometteur. On commence avec Genève, où les journalistes sont partis visiter un laboratoire qui étudie les bébés. La narration est fluide, le sujet bien amené et les photos efficaces. On aimerait peut-être juste en savoir un peu plus sur les résultats obtenus par les chercheuses. Suivent quatre dessins de presse des crayons affutés de Ben, Vincent l’Epée, Pitch et Pigr: une autre manière de raconter la vie locale avec humour et justesse.

Ci-dessus les deux «Une» du numéro zéro. © Bon pour la tête

Particularité de la page située au milieu du journal: une deuxième «Une». Elle permet de moduler la couverture les matins où le journal ne sort pas (un jour sur deux). Pour ce «second journal», Micro propose le portrait d’un cantonnier fribourgeois, sculpteur de déchets. Le thème en lui-même pose de grandes questions sur la gestion de nos ordures et même si l’angle n’est pas celui de la critique sociétale, la vie de cet homme donne un joli aperçu de l’enjeu. Pour finir, et c’est peut-être la partie la moins convaincante, cinq habitants et habitantes de Penthalaz (Vaud) ont été interrogé-es sur «la grève des femmes» à venir. Si l’approche est fraiche, le contenu n’apaise pas la soif. Mais peut-être est-ce simplement agréable de voir quelques bouilles de la région se positionner sur la question.

Ci-dessus, le principe des «MicroAnnonces»: une manière pour les responsables des établissements de faire la promotion de leur repas gambas à gogo
ou de leur soirée «petits billets» et celle pour les clients et clientes d’annoncer un vélo à vendre ou la recherche d’un ou une baby-sitter. © Bon pour la tête

Cet objet de table a été élaboré en étroite collaboration avec les bistrots romands qui ont été consultés dès le début du projet. Eux ont validé le petit format du nouveau titre (A5), ont ajouté un système de petites annonces à écrire à la main dans chaque édition (voir ci-dessus) et ont négocié le prix de l’abonnement. Un dernier mot avant de passer au point «finances»: toute l’équipe se réjouit de trainer dans les bistrots pour glaner les bonnes histoires, «faire du journalisme à la grand-papa» et se réunir en séance de rédaction (ouvertes aux lecteurs et lectrices) autour du Stammtisch traditionnel.

… financé majoritairement par les abonnements-restaurants…

Dans la majorité des bonnes idées, c’est le financement qui inquiète. Le média Micro table lui sur deux axes. Le premier: un financement participatif qui doit réunir au minimum 90'000 CHF pour que le projet voie le jour à partir de mai. «Mais avec 250'000 CHF on serait plus confortables», précise Fabien Feissli. Et le deuxième: des abonnements contractés par des personnes (à 300 CHF) et, plus majoritairement, par les bistrots (à 200 CHF annuel pour un seul exemplaire).

Le partenariat avec ces établissements divers se développe comme suit (accrochez-vous, ce n’est pas instinctif). En contractant un abonnement, le patron ou la patronne offre en parallèle des bons de 10 CHF à Micro qui servent de réduction pour des consommations. Le journal redistribue ensuite ces chèques-cadeaux aux abonnés «individuels» (30 pièces au maximum). «Les abonnés individuels et les restaurateurs sont donc les deux gagnants. En fait, avec le montant total des bons, c’est comme si les lecteurs et lectrices n’avaient pas vraiment payé leur abonnement (NDLR: 30 x 10 CHF = 300 CHF, le prix de l’abo). Et pour les restaurants, c’est un abonnement un peu moins cher et de la clientèle en plus qui fréquente leurs établissements et qui consommeront probablement pour davantage que 10 CHF chacun.» Un financement astucieux pour créer une sorte de communauté entre Micro et bistrots.

Pas de sponsoring ni de mécènes en parallèle. Au total, pour tourner au début, Fabien Feissli compte sur 1000 abonnés-restaurants (soit environ un budget mensuel de 15’000-16'000 CHF). Aujourd’hui, quelques établissements se sont montrés prêts à signer tout de suite et beaucoup d’autres paraissent intéressés, selon le président de l’association. «Les prochains mois seront décisifs. Si nous n’arrivons à convaincre que 50 restaurateurs ou restauratrices, on n’est pas fou non plus, on devra renoncer», ajoute-t-il.

… et qui, on l’espère, vivra longtemps.

Des craintes face à un tel projet, forcément, il y en a. En tant que média indépendant basé sur des abonnements, Bon pour la tête le sait bien, c’est rarement aussi simple qu’imaginé.

D’abord, il faut évidemment espérer que les bistrots suivent. Alors qu’ils payaient plus de 500 CHF par année pour Le Matin, le prix de 200 CHF pour Micro est évidemment alléchant. Pourtant, le titre de Tamedia sortait tous les matins et avait une tout autre épaisseur. Avec Micro, c’est quatre gros articles tous les deux jours. Cela étanchera-t-il la soif médiatique des Romandes et Romands?

Ensuite, des doutes sur le caractère «populaire» du média. Populaire, c’est important, parler à tout le monde, c’est louable, mais proposer aux gens majoritairement des reportages ou de belles histoires, est-ce que cela sera suffisant pour nourrir le terreau médiatique qui a grand besoin de renouveau, de diversité et d’audace? 

Conclusion, ce média vaut-il la peine d’être soutenu? Oui, je répondrais. Mais un peu comme lorsqu’on signe une initiative populaire: sans connaître encore tous les tenants et aboutissants du projet, mais simplement pour que le débat ait lieu et que la population puisse se prononcer.


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