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ACTUEL / Après la mort du «Matin»

Le poison qui tue la presse: la redondance

O ui, quoi que l’on pense de ce titre, la disparition du «Matin» est un événement qui blesse la Suisse romande. Ce journal populaire est lu dans tous les cantons. Or, les médias qui font circuler informations et débats à travers cet espace se font plus rares. Chacun est invité à se recentrer peu à peu sur son horizon régional. Comme autrefois. Au-delà des arguments économiques cent fois rabâchés sur les raisons d’arrêter tel ou tel titre, éditeurs et journalistes pourraient s’interroger davantage sur la substance de leurs publications. A-t-elle évolué avec l’envahissement des gratuits et de l’internet? Par tradition, par habitude, les rédactions ne seraient-elles pas passées à côté de certaines attentes non dites du public? L’indignation et la solidarité s’imposent dans une telle situation, mais le moment est venu aussi de réfléchir plus avant. Notamment au phénomène des rédactions industrielles.

La presse dite de boulevard, tant décriée par les âmes sensibles – et hypocrites –, est un outil de liberté. Mais sous cette étiquette, tant de réalités différentes. Le Matin ne ressemble pas au Blick qui lance des campagnes, met en scène la politique avec panache, joue avec les émotions mais éclaire aussi des dossiers compliqués. Son cousin romand est plus «soft», comme on dit. Mais outre sa couverture remarquable du sport, il a su maintes fois raconter petites et grandes «affaires» avec une liberté de ton que les journaux «sages» avaient peine à trouver. Néanmoins, ses chances de survie ont fondu dès lors qu’apparut la puissante machine de 20minutes. Le gratuit, c’est autre chose. C’est la platitude absolue. La futilité érigée en système. Pas d’enquêtes, pas d’idées, pas d’émotions fortes non plus, ni coups de gueule ni coups de cœur. Un magma de nouvelles d’agences et de potins, un choix de faits divers minuscules et pasteurisés. A noter: les trois quarts des infos «people» sont nord-américaines, fournies précuites par les agences. Comme si c’était notre monde. Comme s’il manquait, près de chez nous, d’histoires et de personnages piquants.

Là, on ne peut plus parler de journalisme, tout juste d’un bruit de fond. Tout est passé à la moulinette de l’ultra-raccourci. Une forme de décervelage doux. On nous dit qu’aujourd’hui Le Matin survivra par le net. Espérons. Sans illusions; dans leur forme actuelle, ses pages électroniques ressemblent trop à celles de 20minutes pour lui laisser une réelle chance.

Sauter pour mieux reculer

Et là, on touche à un point crucial de l’évolution de la presse suisse. Les éditeurs ses sont mis en tête, il y a plusieurs années déjà, qu’il fallait, pour réduire les coûts et mieux utiliser les compétences, construire des «newsrooms», de grandes fabriques rédactionnelles livrant leur matière à plusieurs titres. Le pas a été fait en Suisse romande chez Tamedia, le processus s’étend outre-Sarine. Des rapprochements étaient parfois nécessaires. Mais là, on en est au stade de la potée universelle. On vit ainsi Le Matin se rapprocher de plus en plus de son concurrent-maison gratuit. Il suffit de comparer les sujets retenus sur l’un et l’autre site: plus de la moitié sont les mêmes.

Cette obsession de la rationalité industrielle ne fait qu’accélérer le déclin de la presse. Parce qu’elle tend à émousser l’identité propre de chaque titre (print ou net). Parce qu’elle crée un effet mortel pour les médias: la redondance. Le public, bombardé de toutes parts, a l’impression qu’on lui offre partout et à longueur de journée, sur tous les supports, les mêmes informations, les mêmes tonalités. D’où une impression de banalité. D’inutilité. Alors, pour vibrer un peu, on file sur les réseaux sociaux où là, c’est l’inverse, le règne des éclats de voix, des formules simplistes, des clins d’œil personnalisés.

La politique des rédactions industrielles n’a de loin pas fait ses preuves. Economies? C’est à voir. Un journaliste impliqué à fond dans une petite équipe se sent responsable de ce qui paraîtra. Dans une usine à journaux, il se ressent tel un rouage, remplit sa case et laisse le bateau flotter. Et à bord, les officiers et sous-officiers se multiplient sur les passerelles, alors qu’en soute les matelots sont de moins en moins nombreux. Quant aux frais techniques, ils dévorent une part sans cesse croissante du budget avec le développement des rédactions online, et leur armée d’informaticiens et de brasseurs d’infos sur écran. Tout cela ne rapproche pas du terrain mais en éloigne. C’est en arpentant villes et campagnes, en tendant l’oreille partout, que les journalistes trouvent de bons thèmes hors du champ des mastodontes googliens, pas en restant le nez collé à l’ordinateur toute la journée.

Certains l’ont compris. Un exemple, pas unique: 24heures. Le grand journal vaudois, sous la houlette d’un excellent rédacteur en chef, a retrouvé son indépendance éditoriale face au pouvoir, et révèle des faits que l’on a cherché à cacher. Comme les petits cadeaux fiscaux que se font les conseillers d’Etat. L’envie revient de s’abonner, sur papier ou sur écran. Il faut aussi relever la belle résistance de titres régionaux comme La Liberté et Le Nouvelliste, attachés malgré les difficultés économiques à défendre le journalisme avec des équipes modestes mais motivées.

Gueule de bois et peur au ventre

Enfin Le Temps est toujours là, plus indispensable que jamais. Il parle beaucoup de ses succès online. Très bien. Mais lui non plus n’échappera pas à une remise en question de sa manière de faire, de ses exigences éditoriales. Certains chuchotent qu’il pourrait, comme Le Matin, ne plus paraître sur papier la semaine et se concentrer sur le net. Ce serait un suicide. A preuve, tous les titres, dans le monde, qui ont fait ce pas ont échoué et sont réduits à la mendicité. Les éditeurs rappellent peu que la manne publicitaire, même en raréfaction, reste beaucoup plus importante sur le papier que sur leurs sites journalistiques.

Les journalistes romands ont toutes les raisons d’avoir la gueule de bois et la peur au ventre. Mais ceux qui, par rage, par défi, par plaisir, voudront se dépasser, faire toujours mieux leur métier, en prenant des risques, en captant l’attente du public, en sachant à la fois écouter et parler, ceux-ci trouveront leurs débouchés. Ils devront pour cela bousculer des éditeurs à la pensée schématique. Mais ils y parviendront. Sous les vieilles enseignes ou sous les nouvelles qui apparaîtront tôt ou tard. Les Romands ne laisseront pas anesthésier leur curiosité.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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