keyboard_arrow_left Retour
A VIF / Presse

Merci aux confrères du «Matin», vaillants résistants au clivage social

A propos du Matin qui meurt samedi. Et puisque l’actualité de la presse force notre regard vers le rétroviseur, voici un souvenir personnel concernant le quotidien orange. Et pourquoi sa disparition va creuser le clivage social en Suisse romande.

C’était dans les premières années 1990, j’étais journaliste au flambant neuf Le Nouveau Quotidien, qui avait élu rédaction à Montelly, quartier populaire de Lausanne. Nous étions super fiers de notre nouveau canard – si beau, si élégant, si passionné. J’y peaufinais l’art du deuxième degré dans des chroniques destinées aux seuls lecteurs pour lesquels j’aie jamais écrit: des gens socio-culturellement comme moi.

Tous les matins, au bistrot du coin, il y avait un couple de retraités, habitués de la table d’angle. La femme lisait Le Matin à haute voix à son homme. Pas trop vite, avec arrêts fréquents pour commentaires ou éclaircissements. Elle ne lisait pas que des histoires de chats, hein! Aussi des nouvelles du monde et des affaires publiques suisses. Il était clair que si elle arrivait au bout des articles, c’est qu’ils étaient rédigés, sur 30 ou 40 lignes, dans un langage simple et sans chausses-trappes à prétention spirituelle.

C’est seulement en observant la scène tous les matins que j’ai pleinement pris conscience de ceci: en tant que journaliste, parler à tout le monde exige discipline et renoncements. Avec mon deuxième degré et mes papiers à rallonge, je fais plaisir à pas mal de gens à commencer par moi-même, mais je claque d’emblée la porte au nez de milliers de lecteurs.

Le Matin a joué ce rôle et il mérite notre profonde reconnaissance. Il laisse un vide béant...

Heureusement, il existe une presse dite populaire, qui se donne pour mission première – au-delà même des thèmes qu’elle choisit ou non de privilégier – de ne pas perdre un seul lecteur en route. Heureusement pour la démocratie. C’est même une condition sine qua non à une démocratie digne de ce nom.

Le Matin a joué ce rôle et il mérite notre profonde reconnaissance. Il laisse un vide béant, et qu’on ne vienne pas me parler de 20Minutes, ce produit de synthèse hors-sol, totalement inutile à la compréhension de la réalité de ce pays.

Pendant toutes les années ou j’ai travaillé pour des journaux dits «de qualité», des lecteurs ont cru me faire plaisir en me disant leur mépris pour la presse dite «de boulevard». J’aimerais dire ici à mes confrères – même si ça leur fait une belle jambe! – que j’ai toujours refusé d’entrer dans cette stupide connivence et répété ma haute estime pour le rôle joué par le quotidien orange. J’ai même souvent conclu: «Si je quitte Le Nouveau Quotidien/ Le Temps/L’Hebdo, c’est pour aller au Matin». Je bluffais un peu: je n’aurais probablement pas été capable de sortir à ce point de ma zone de confort.

Merci à ceux qui l’ont fait. Je leur redis ici, très vainement, très désespérément, mon admiration. Sans eux, la Suisse romande sera un peu plus clivée socialement. Un peu moins démocratique.

VOS RÉACTIONS SUR LE SUJET

9 Commentaires

@Merco 20.07.2018 | 17h59

«Si bien écrit ! et dit»


@Bogner Shiva 212 21.07.2018 | 12h18

«Un vide béant...oui et un silence assourdissant de nos élus, qui comme d'habitude démontrent leur incapacité crasse, leur impéritie, leur vision à géométrie variable et leur incapacité à prévoir et à réagir. Ils s'agitent mollement 1 ou 2 jours, se fendent de commentaires creux , fleurants bon la mauvaise foi lorsque notre employé de pompes funèbres qui officie au Téléjournal, leur pose des questions convenues d'avance....»


@JeanPaul80 21.07.2018 | 12h18

«Je me souviens avec nostalgie de la Tribune, du "Dimanche en travers" avec les dessins d'André Paul et de la petite bande dessinée nommée Schnouki-Putzi, la call girl du Bundeshaus, du pauvre Georges Hardy et de tous les excellents quotidiens d'alors, écrits par des plumes ne dépendant pas de Zurich. Il faudrait sérieusement revoir la politique journalistique romande et essayer de généraliser l'expérience, en plus grand et en version papier, de cette publication intéressante qu'est devenue Bon pour la Tête. »


@gindrat 21.07.2018 | 17h51

«Comment pouvez-vous croire qu'un financier peut comprendre Mme Lietti ?»


@MS68 21.07.2018 | 17h51

«C'est à pleurer...»


@Mafalda 22.07.2018 | 12h05

«C’est si joliment dit! C’est vrai qu’on a besoin de cette presse. Le clivage social ne fait que se creuser de jour en jour.
Cependant, moi qui travaille avec des personnes souvent dans la précarité , je donne toujours un coup d’oeil au 20min dans le train, dans ma journée je vais voir une personne qui pour amorcer un entretien me dira «  vous avez vu, dans le 20 min ce matin ...,,, » et a moi de répondre: oui et alors qu’en pensez vous?...,,,
J’adore les croniques de Mme. Lietti, son mordant, son deuxième et troisième degré, sa vivacité et sa manière si gênereuse et pleine d’humour de partager avec nous ses découvertes et ses coups de cœur . »


@marenostrum 23.07.2018 | 13h30

«Merci Mme Lietti, j'adore vos papiers ... mais la question de la liberté et de la qualité d'information de la presse restent ouverte, plus que jamais, avec ou sans journal Orange.»


@Clodal 23.07.2018 | 13h53

«encore une fois, le résultat de l’arrogance des zurichois shootés au profit et à la croissance financière... qui aura un jour les couilles pour réagir ? »


@pelerin 01.08.2018 | 18h20

«Les politiques vaudois, réveillez-vous !!!!»


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

© 2018 - Association Bon pour la tête | une création WGR