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ACTUEL / Financement

Start-ups: le grand décrochage des cantons périphériques

U ne carte des 50 start-ups suisses les mieux financées depuis 2015 fait ressortir de profondes disparités par région. En Suisse romande, aucune entreprise en développement des cantons de Fribourg, du Valais et du Jura n’apparaît dans ce classement dominé par les grands technopôles. Une analyse de la vitalité entrepreneuriale des terreaux. A nuancer?

Sur une carte de la Suisse, qui recense les 50 start-ups ayant levé le plus de fonds de fin 2015 à avril 2017, les cantons romands considérés comme périphériques – Valais, Jura et Fribourg – sont aux abonnés absents. Sans surprise, les success stories s’accumulent sur l’axe Genève-Lausanne-Zurich. Avec leurs écosystèmes performants – laboratoires, incubateurs, écoles polytechniques, chaires de recherche fondamentale et appliquée –, ils ont convaincu des investisseurs à hauteur de 1,4 milliard de dollars au total.  

Ce chiffre est tiré d’une étude exhaustive et téméraire sur les flux de financements, menée par Tatjana de Kerros, spécialiste en politique d’entrepreneuriat et capital-risque. Une mordue du climat start-up qui s’est fait la main dans l’environnement économique des pays du Golfe (lire son portrait ci-dessous). De retour dans son pays natal, elle a dressé une liste des écosystèmes régionaux en mesurant le trafic d’investissement. «Comprendre l’environnement et ses fluctuations permet aux entrepreneurs d’être guidées dans le meilleur hub – centre d’exploitation – en fonction de leur projet», précise la nouvelle employée du laboratoire d’innovation RicoLab à Zurich.

Une barrière à l’entrée de 1 million de dollars

Les déséquilibres géographiques sont palpables. Ce n’est pas à proprement parler une surprise, mais plutôt une confirmation concrète et cruelle. «Je ne dis pas qu’il n’y a pas une étendue de savoirs dans les régions qui ne sont pas dans le Top 50. Au contraire. Une grande différence persiste en revanche entre ces savoirs et leur implémentation sur le marché.»

A noter que ce classement de l’attractivité des start-ups est réservé à une certaine caste de players. La barrière à l’entrée ne pointe-t-elle pas à 1 million de dollars. Une échelle que les cantons du Jura et du Valais avouent ne pas avoir encore atteinte malgré des initiatives de qualité. «Cette année, nous sommes en train de négocier un coup à 2,5 millions. Une première pour notre canton. Mais je ne peux pas encore révéler le nom de la société», souffle Cédric Luisier, responsable marketing et communication à CimArk (l’appui intégral des entreprises en Valais).

La chercheuse diplômée de la Goldsmiths-Université de Londres interprète pourtant ce manque de dynamisme cantonal comme une claire volonté de suivre les tendances du marché. «Chaque canton a des compétences locales uniques, des domaines de spécialisation, mais tous veulent se diversifier. En suivant trop souvent des activités qui fonctionnent ailleurs, comme les cryptomonnaies à Zurich, au lieu de se concentrer sur des segments existants et efficients», suggère-t-elle.

Données incomplètes, start-ups oubliées

Un argument que réfutent conjointement les cantons concernés, au nom des bonnes connaissances des forces de leur écosystème précisément. L’étroite collaboration avec le tissu économique régional en particulier. La diffusion de cette enquête sur le réseau social LinkedIn a suscité une pluie de réactions. «Certaines start-ups m’ont contactée pour me signaler un oubli. Comme dans chaque méthodologie, je ne suis pas à l’abri d’erreurs», reconnaît Tatjana de Kerros. Ses recherches passent par des bases de données internationales comme CB Insights et Mattermark, ainsi que les rapports locaux de la SECA (Swiss Private Equity & Corporate Finance Association). «J’ai également recouru à mon réseau pour collecter le maximum de datas.»

Une entreprise fribourgeoise manque pourtant à l’appel, proclame aussitôt Grégory Grin, directeur de Fri Up, association soutenant les entrepreneurs du canton. Morphean et son analyse de sécurité vidéo, qui ont levé 5 millions de francs l’an dernier via Swisscom Venture et Securitas Group. «Nous n’avons pas à rougir», ajoute-t-il en parlant également de Bcomp et de ses matériaux composites en fibres naturelles, qui a tout de même levé 3 millions francs en juin dernier (hors période d’analyse de l’étude).

Ces belles performances restent évidemment très en-deça du Top 1 en Suisse romande: ADC Therapeutics à Lausanne, qui avait obtenu 104 millions de francs au total en octobre 2016 selon le dernier Swiss Venture Capital Report.

Stratégies alternatives des «ruraux»

Valais, Jura et Fribourg s’empressent d’ailleurs de souligner que le financement n’est pas le seul paramètre à prendre en compte quand il s’agit d’observer la puissance entrepreneuriale d’une région. Surtout lorsqu’elle ne bénéficie pas des mêmes infrastructures, ni de la même médiatisation que les zones «non rurales». Des aspects comme la création d’emploi ou la durée de vie des start-ups sont à prendre en considération lorsque l’on aborde le foisonnement local. «80% de nos entreprises subsistent après 5 ans d’existence», ajoute Cédric Luisier.

S’inspirer des stratégies des grands centres d’exploitation comme l’Ecole polytechnique de Lausanne (EPFL), qui table sur ses jeunes étudiants, n’est pas la solution. C’est Daniel Ruegg qui le dit, directeur de Creapole, espace de l’innovation et de création d’entreprises à Delémont. «Cette approche n’a pas fonctionné pour nous. Le Jura et l’EPFL n’ont pas la même culture s’agissant de susciter l’intérêt des investisseurs. On tente d’autres voies, en lien avec les entreprises matures de notre région.» Fribourg s’est beaucoup concentré de son côté sur la proximité urbaine, la diversité culturelle, le bilinguisime. «Diversity is power», lit-on sur le tag de l’un des anciens murs du site Cardinal transformé en parc technologique sous le nom de blueFACTORY.

Cercle vertueux pour les uns, vicieux pour les autres

Membre du comité de l’association Business Angels Switzerland, qui met en relation investisseurs et start-ups, Frank Gerritzen n’est pas surpris. «Le choc est normal, il était prévisible. Il serait intéressant de voir plus précisément d’où viennent ces entreprises, et de suivre leur parcours.». De nombreuses idées émergent en périphérie et migrent ensuite dans les grands technopôles pour se réaliser. Frank Gerritzen y voit surtout un système qui s’auto-alimente.

Comment modérer la force d’attraction des incubateurs de Lausanne et de Zurich? «Les intervenants publics tentent d’équilibrer certains effets. Dès qu’elles ont atteint un minimum de visibilité, les start-ups délocalisent pourtant dans les grands centres. Puis finissent par quitter la Suisse pour les Etats-Unis!» Cercle vertueux pour les uns, vicieux pour les autres. Frank Gerritzen conclut tout de même sur le mode pragmatique: «Vous savez, si une start-up perdue dans la montagne invente le nouvel fil à couper le beurre, je peux vous dire que les investisseurs seront au rendez-vous». L’œil et les comptes bancaires toujours à l’affût d’innovations.


Lire l’article de Tatjana de Kerros: «The 50 best-funded startups in Switzerland in one map (and what it means for the startup ecosystem)»


Portrait de Tatjana de Kerros

#Entrepreneure #Stratège start-up #Focus écosystèmes innovants

Hyperactive et globetrotteuse. Avant d’avoir posé ses valises dans le laboratoire de recherche RicoLab à Zurich, Tatjana de Kerros a accumulé les expériences pendant une décennie dans les pays du Golfe. Avec son programme pilote de lancement de start-ups pour le pétrolier Saudi Aramco, elle est l’une des premières femmes de moins de 40 ans à avoir collaboré avec le gouvernement en Arabie Saoudite. Diplômée en économie à la Goldsmiths - Université de Londres, la Suissesse a un long parcours dans l’univers des jeunes pousses et de la création de valeur. Elle a par exemple fondé Tagmemics au Bahreïn en 2015, entreprise d’analyse sémantique arabo-anglaise, cédée huit mois plus tard à un acquéreur.  

Passionnée d’écosystèmes entrepreneuriaux, elle devient consultante pour de grands groupes et institutions comme KAUST (King Abdullah University for Science and Technology) ou Masdar Institute à Abu Dhabi. Son nom apparaît dans plusieurs revues internationales dont TechCrunch, VentureBeat et Arabian Business. Elle alimente en parallèle un blog: Boudkov.com.


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