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CULTURE / Poésie

Hissa Hilal, voix féministe d’Arabie Saoudite

D e passage à la Bâtie à Genève, Hissa Hilal, poétesse en niqab qui avait fait sensation à la télévision saoudienne en clamant des vers émancipés, revient sur son combat de femme pour dénoncer le patriarcat et l’extrémisme religieux.


«Lui, celui qui n’a pas de conscience te hait

Dans sa noirceur il s’immerge, il ne voit pas ta lumière.

Quel bénéfice pour la racaille qui se met sur ton chemin?

Vous avez des ailes flottantes, vous ne serez pas trompées par les ciels ouverts.

Apportez les bonnes nouvelles à celui qui veut être votre allié.

Si vous volez, personne ne peut vous atteindre»

Traduction approximative d’un extrait d’un poème arabe d’Hissa Hilal.



Dans l’intimité de sa chambre d’hôtel chez Tiffany à Genève, Hissa Hilal n’est plus une Saoudienne cachée derrière un niqab - long voile islamique dissimulant le visage d’une femme à l’exception des yeux – mais une mère de famille de 49 ans réveillée par le décalage horaire. Une journaliste, une artiste controversée qui, le regard courageux et la chevelure ébène, accueille à bras ouverts son invitée. Elle porte une touche de rouge à lèvre rose. Un détail coquet que seul le privilège d’être du même sexe permet d’être révélé.

Son visage doux porte en lui plusieurs vies. Sa vie de petite fille dans une tribu de Bédouins au nord-est de l’Arabie Saoudite. Sa vie de finaliste dans l’émission de TV réalité Million’s poem, une sorte de Nouvelle Star des poètes suivie par 70 millions de téléspectateurs. En 2010, elle est la première femme à être allée aussi loin dans l’aventure. Dans ses petits yeux amandes apparaissent aussi sa vie de féministe, mise en images dans un documentaire ovationné au festival de Locarno en 2017: The Poetess de Stefanie Brockhaus et Andreas Wolff.

Célèbre aujourd’hui dans les pays du Golfe avec sa poésie nabati, une forme d’expression orale qui a traversé les déserts arabiques et les générations, Hissa Hilal dénonce par la métaphore l’extrémisme religieux et la condition de ses consœurs. Un exploit qu’elle a réitéré à Genève, devant le public de la Bâtie cette semaine lors d’une lecture musicale. Enfant déjà, la Saoudienne se rebellait, et décriait l’injustice. «Ce n’est que depuis quelques décennies que les femmes des tribus arabes doivent se cacher, se taire, se couvrir pour être soit disant protégées du monde extérieur», commence la militante. Ses aînées étaient même honorées dans les communautés bédouines. «Il faut retrouver notre statut et bâtir un meilleur avenir pour les nouvelles générations», affirme-t-elle en regardant avec fierté l’une de ces quatre filles qui assiste avec attention à l’entretien. «Vous savez, ma petite peint divinement mais elle va devenir médecin. Elle ira étudier à l’Université à Riyad et voyagera partout», explique la maman avec fierté. «Je ne vous cache pas que cela a été une souffrance de ne pas donner naissance à un garçon. Les hommes sont et seront toujours plus respectés»

Femme engagée mais en danger

Sans un homme, elle n’aurait pas pu s’exprimer ainsi. Son mari poète aussi a dû signer l’accord obligatoire afin qu’elle participe à la télédiffusion qui la mettra sur le devant de la scène en 2010. Un moment intense, se souvient Hissa Hilal. Face à des milliers d’hommes, elle clame en direct des poèmes révolutionnaires, dont «Le Chaos des Fatwas», un récit contre les avis religieux donnés par des spécialistes de la loi islamique. «Parfois avec le recul, je me dis mais comment j’ai pu faire ça devant tous ses hommes? J’étais très exposée, même dissimulée par mon niqab», souffle-t-elle. Huit ans plus tard, elle parle encore de «décision folle» mais nécessaire pour ouvrir le dialogue. Après son succès TV, elle publie deux œuvres: une compilation de ses travaux, Enlightenment et des archives de poèmes de Bédouines datant des années 50.

«Le monde moderne serait bien différent si on recommençait à écouter la sagesse des femmes arabes», ajoute-t-elle en pliant son tissu noir emblématique.

Un tissu qu’elle porte en permanence dès qu’elle sort de chez elle. Et quand on la lance sur les protestations des Iraniennes qui se dévoilent cheveux au vent sur les réseaux sociaux, elle répond. «Nous partageons les mêmes valeurs mais nos voisines osent davantage car une base féministe forte les soutient. Chez nous, nous choisissons plutôt de faire évoluer nos droits en argumentant», dit-elle en revenant sur le pouvoir des mots. «Elles sont quand même géniales», chuchote-t-elle plus tard. Elle rêve à son tour d’ôter son voile dans les rues de la capitale d’Arabie Saoudite.

Depuis l’ascension du prince progressiste Mohammed ben Salmane Al Saoud, l’espoir d’Hissa Hilal grandit. «Je conduis depuis cet été et j’adore ça», confie-t-elle. Et qu’idéalise-t-elle pour l’avenir du royaume? Que la liberté de choix soit accordée à tous. «Burqa ou non, que les femmes décident sans la pression sociale ou morale de leur famille. Nous avons les mêmes droits».

Entre deux voyages pour la sortie du documentaire qui retrace son parcours hors du commun, Hissa Hilal continue d’écrire. Mais la poétesse préfère rester secrète sur ses inspirations du moment. Pourquoi n’a-t-elle plus rien publié depuis 2011? Elle hésite. Et entoure finalement son propos de mystère. «Peut-être que qu’il faudrait diffuser mes nouveaux poèmes quand je ne serai plus là, à titre posthume». Sa fille réagit vivement. «Je le ferai!». Hissa Hilal craint-elle une d’être à nouveau exposée? Là aussi, elle évite de répondre. Elle avouera finalement être inquiète car depuis son passage à la TV à Abu Dhabi, elle est blacklistée par les islamistes radicaux. «Les extrémistes mais aussi certains politiciens, ils ne font que des dégâts dans notre société».

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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