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ACTUEL / Europe et migration

Le flegme trompeur de la Suisse

J amais la controverse entre Européens n’a été aussi vive. La question de la migration s’enflamme à la veille d’une importante réunion des 28. Entre Paris, Rome, Berlin, Madrid, Athènes et Budapest, on s’envoie des flèches… tout en disant de chercher une position commune dont, pour l’heure, on n’entrevoit pas les contours. Et la Suisse? Elle ne dit rien sur le sujet. Elle a le nez collé sur le proche accord institutionnel avec l’UE, elle pinaille sur les mesures d’accompagnement à la liberté de circulation des personnes. Sans voir ce qui va se passer. Les accords de Dublin (qui prévoient que les demandes d’asile soient déposées dans le premier pays abordé) et les accords de Schengen (moins de contrôles aux frontières) vont être révisés. C’est inéluctable, d’autant plus qu’en réalité, ils ne sont pas vraiment appliqués aujourd’hui. Or, nous en sommes signataires. Alors quoi, on se tait?

Dès que l’on aborde cette question, les émotions contradictoires obstruent le débat de fond. D’un côté les grands cœurs qui veulent ouvrir la porte aux malheureux, de l’autre ceux qui craignent une vague migratoire et rêvent de boucler les frontières. A noter au passage que ni les uns ni les autres ne disent comment on pourrait appliquer vraiment ces politiques sur le terrain. 

Mais il y a des gouvernements qui réfléchissent plus froidement au défi, pas toujours d’accord, mais en cherchant des solutions viables. A Paris et Berlin notamment. Trois idées, très controversées, sont dans l’air.

1) D'abord, fin du principe de Dublin; l’Italie et la Grèce ne peuvent pas porter seules la charge des arrivants. Il doit y avoir des critères européens communs pour accorder ou pas l’asile. Ensuite, ceux qui en bénéficient doivent être répartis entre tous, peut-être avec des exceptions, mais ce serait la ligne directrice. Si c’est adopté, les effets pour la Suisse seront immédiats. Chaque jour, les garde-frontières refoulent des migrants à la frontière italienne en se basant sur l’accord de Dublin. Ce ne sera plus possible. Et il est sûr que l’UE demandera à la Suisse de participer au «triage» commun et à la répartition des personnes agréées. 

2) Renforcement des frontières extérieures de l’Europe. Un consensus semble se dessiner entre tous les membres de l’UE. On ne peut plus laisser les passeurs larguer les migrants dans les eaux internationales pour que les bateaux humanitaires viennent les chercher et les amener dans les ports européens. Ce trafic humain rémunérateur dit être combattu. Pour cela, il faut plus de moyens pour la force Frontex. On parle de 10'000 hommes en plus. Fort à parier que la Suisse, aussi concernée que les membres de l’UE, sera sollicitée. 

3) Créer des centres d’accueil, sur le territoire européen ou à la périphérie, peut-être en Afrique même, où les migrants seraient décemment reçus et entendus. En coopération avec l’OIM (Office international des migrations). Les cas de persécution politique seraient distingués et transmis aussitôt à l’organisme européen nouveau pour octroi du droit d’asile. Les cas des migrants économiques (de loin les plus nombreux) seraient aussi examinés. Ceux qui paraissent aptes à l’intégration (niveau d’éducation, état d’esprit) auraient une chance d’entrer des quotas admis par les pays européens qui ont besoin de nouveaux venus, notamment en raison de la baisse démographique. Un peu sur le modèle de la distribution des «green cards» US, accordées notamment au Sénégal. Pour les jeunes Africains, ce serait une lueur d’espoir. Et une incitation à l’éducation. Les autres seraient aidés à rentrer chez eux. Si les filières de passeurs sont vraiment combattues, cela peut convaincre nombre d’entre eux. 

A quand un passage à l'action?

Tout cela se discute. Mais une politique européenne s’impose et la Suisse, au cœur du continent, doit prendre sa part. Rien ne sert de se rassurer en constatant que les flux de migrants ont fortement diminué. Le mouvement repartira à la hausse à la première occasion, enfonçant les pays de départ et provoquant des drames et des crises politiques en Europe.

Surtout ne pas fermer les yeux. Il était frappant de constater le peu d’écho qu’a eu le voyage de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga en Tunisie et au Niger, en septembre passé. Elle avait pu voir la réalité de près. Elle a apporté son appui au centre d’accueil des migrants revenus de Libye et désireux de rentrer chez eux. Qui l’a entendue? C’était une goutte d’eau dans l’océan de souffrances, mais bienvenue. Que le Conseil fédéral tout entier s’engage maintenant. Car ce problème concerne aussi bien la politique étrangère, l’économie et la défense… et l’humanitaire. 

S’émouvoir devant les images de bateaux chargés de migrants, c’est bien. Réfléchir et agir, c’est mieux. 


Précédemment dans Bon pour la tête

Sabine Gisiger: «C'est un film qui parle de nos représentations mentales» – Norbert Creutz

La ruée des Européens vers les côtes nord-africaines – Bon pour la tête

Entrez en matière, avec les accords de Dublin – Joséphine Le Maire

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