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Les dessous de la politique

L’improbable mariage de la carpe et du lapin

L es vicissitudes et les observations d’un politicien de milice lors d’une séance d’un parlement d’une ville de taille honnête, Bienne.

Une fois par mois, quand je me rends un peu avant 18 heures dans la salle qui abrite les délibérations du parlement de ma ville, je me pose invariablement cette éprouvante question: ne serais-je pas plus utile à la société si je me contentais de cueillir des champignons et d’en revendre les plus comestibles au restaurant du coin pour qu’ils en fassent une sirupeuse omelette ou des croutes croquantes?

55 000 habitants, 60 élus

Chaque troisième jeudi de l’année, sauf au mois de juillet dédié aux vacances scolaires, nous sommes 60 à nous retrouver dans ce médiéval hémicycle de la vieille ville de Bienne, 55 000 habitants. Un quartier délicieux, dédié à la mobilité douce, mais si mal «vendu». Séparée du reste de la ville, par une route au trafic motorisé dense, cette vieille ville où on notamment vécu d’illustres personnalités comme Jean-Jacques Rousseau ou Johann Heinrich Pestalozzi, souffre d’un déplorable déficit d’image. Pourtant, il fait bon s’attarder la journée sur ses terrasses silencieuses ou écouter le soir des concerts de jazz ou de rock qui s’y tiennent régulièrement à ciel ouvert.


Quand mon emploi du temps le permet, j’ai pour habitude de me rendre au Parlement bien en avance. Quelques fois, les Jeunes UDC ou leurs contemporains du PS y distribuent des tracts. Mais les plus actifs actuellement, sont les militants et les sympathisants du POP, le Parti ouvrier et populaire. Depuis le début de la législature, après trois décennies d’absence, ils y siègent à nouveau grâce à une élue, une trentenaire idéaliste qui a le pacifisme et le multiculturalisme chevillés au corps.

Presse et politique

Simple coïncidence ou clin d’œil du destin? Mon siège se situe juste devant les places réservées à la presse. Surtout éviter toute forme de connivence avec «ces gens-là». Ne pas répercuter le vieux cliché affirmant que politiciens et journalistes sont «cul et chemise», même si personne en cet endroit n’ignore que je travaille à temps partiel pour l’hebdomadaire du coin dans lequel je m’interdis bien sûr d’aborder le moindre sujet de politique locale ou cantonale. Un devoir de réserve hypocrite, car pour peu de respecter la stricte séparation des faits et du commentaire, cette incompatibilité imposée me semble injustifiée.


Vaste débat.

Tutoiement

Nous nous tutoyons tous. Moi qui déteste ce manque de courtoisie, il m’avait fallu du temps pour me plier à cette pratique. Mais il fallait bien d’y céder afin de prouver ma volonté de m’intégrer. Alors, je dis «tu» à tout le monde, même au maire – qui est de mon parti, ça aide. Une jeune élue écologiste arrive pieds-nus. Il lui arrive souvent de dormir dans des squats et parfois même dans la rue. Il n’est pas rare de la voir débarquer au parlement avec un sac de couchage. Elle dit se satisfaire de cette vie. Dans ma ville, la mouvance «alternative» est très active et solidaire. Elle ne devrait donc pas avoir de difficulté à trouver un toit où passer la nuit.


Le président du Conseil de ville débarque, l’air un peu engoncé dans son costume-cravate. L’aboutissement d’une carrière pour ce politicien au relief incertain, moniteur d’auto-école dans le civil. La «protection» des automobilistes était d’ailleurs devenues sa principale préoccupation. Jamais je n’occuperai le «perchoir» présidentiel. On me l’a pourtant proposé. Dans cette ville multiculturelle, quel beau symbole serait mon accession au titre honorifique de «premier citoyen», moi l’enfant du coin handicapé, franchement basané et musulman. Mais présider un hémicycle signifie se taire durant tout un exercice. Or si j’apprécie l’activité d’un politicien de milice, s’est aussi parce qu’il permet quelques jolies joutes oratoires.

Capillotracté

Tiens! Un autre président arrive sur son vélo, celui du Tribunal régional. Avec cet épicurien libéral-radical, nous nous lançons un défi au début de chaque séance: prononcer un mot plus ou moins «rare» depuis la tribune. En ce mois d’octobre, nous n’avons pas placé la barre très haut, puisque nous nous sommes simplement engagés à placer lors d’une de nos interventions l’adjectif «capillotractré». Au grand dam de la majorité de nos collègues alémaniques… et sans doute des francophones qui ne connaissent pas Pierre Desproges.


Le responsable des Finances débarque, le visage serein. Nous allons pourtant débattre du budget communal, avant de le soumettre en votation populaire. En général, ce scrutin ne déplace pas plus de 20% du corps électoral. Mais cette année, l’exercice ne présente aucun suspense. A égalité parfaite – 30 élus chacun – la droite et la gauche ont tacitement décidé cette année de ne pas mener de combats inutiles. Seul un ex-soixante-huitard vert libéral propose un amendement visant à augmenter l’aide municipale à un lieu culturel exploité par une figure bien connue de la scène culturelle. Son lobbying et ses arguments sont tellement capillotractés qu’ils avaient failli faire capoter le projet. Heureusement, les verts-libéraux peuvent parfois compter sur les voix de la gauche.

Ecriture inclusive

Les lourdeurs de la fameuse «écriture inclusive». Faut-il au nom de la nécessaire et évidente égalité entre femmes et hommes ainsi mutiler la langue française que je chéris tellement? Une de mes camarades répond de manière affirmative en commençant son intervention par un épouvantable: «Chères collègues, chers collègues». A moins que ce ne soit l’inverse? Mon pote président du Tribunal et moi secouons la tâte. Il n’a pas encore placé son mot…


Après deux heures de débat, place à une pause d’une petite heure. Chaque groupe parlementaire a son restaurant attitré. Le nôtre est un établissement assez haut de gamme qui comporte une magnifique cave voûtée. Chacun a pris soin de passer commande durant la première partie de la séance. Sauf moi. Un besoin viscéral de décrocher un moment. De m’aérer les poumons et l’esprit. Et de préparer ma prochaine intervention. Je ne les écrits jamais mais tente de les réciter dans ma tête, comme un comédien amateur. La prochaine cause à défendre me tient à cœur. Elle résume presque à elle seule les raisons de mon engagement politique, qui est avant tout pour moi citoyen.

Pétition citoyenne

Au début de l’année, la toute puissante guilde des commerçants de la principale artère commerçante de Bienne avaient obtenu des autorités que les marchands forains en soient expulsés et obligés à un exil forcé non loin de là, sur une des places les plus hideuses du monde. Un espace triste et gris où presque personne ne se rend. L’indignation montait auprès de la population, mais pour des raisons obscures, le conseil Municipal ne semblait pas disposé à faire machine arrière. Jusqu’à ce jour où tout s’était emballé sur la page Facebook d’un citoyen. Jusqu’à ce que la carpe et le lapin décidassent de travailler main dans la main (c’est une image audacieuse…).

ASIN et NOMES réunis

Elle, jeune politicienne UDC membre de l’ASIN, l’Action pour une Suisse indépendante et neutre, proche du comité d’Egerkingen qui avait fait aboutir l’initiative anti-minarets et moi, vieil europhile irréductible membre du NOMES militant antiraciste résolu. Pareillement indignés par le triste sort de ces marchands forains, nous avions alors imaginé une opération de communication: lancer une pétition contre cette décision et aller nous-mêmes récolter les signatures. L’accueil réservé par la population fut démentiel. Les gens venaient spontanément signer notre texte. Pour ce qu’il revendiquait. Mais aussi parce qu’ils étaient presque heureux de voir deux élus que presque tout oppose être capable de travailler ensemble. «Zäme schaffe!», en dialecte alémanique. Résultat: un millier de signatures récoltées en deux jours.

Victoire

Retour au parlement. Il est plus de 22 heures. La question des marchands forains figure enfin à l’ordre du jour. Après des mois de posture incompréhensible, le Conseil municipal fait enfin marche arrière: les marchands forains pourront enfin réintégrer cette artère commerçante et retrouver leur dignité. La carpe et le lapin se font un clin d’œil complice (c’est encore une image!). Dès la prochaine session, nous pourrons à nouveau nous opposer quasi systématiquement, au risque de transformer notre assemblée en un cirque dès que nous devons parler d’asile, de politique des transports ou de fiscalité locale.


Minuit approche. Le président du parlement décide enfin d’interrompre les travaux et de renvoyer au mois de novembre la moitié de l’ordre du jour qui n’a pas pu être abordé. Comme dans nombre d’autres exécutifs locaux, nous autres élus avant la fâcheuse tendance de multiplier les interventions parlementaires au contenu parfois douteux. Un conseiller de ville vient par exemple de déposer un postulat urgent réclamant la distribution de petits récipients pour empêcher les fumeurs de jeter leurs mégots par terre. Il n’y a pas de futiles combat.


Il est trop tard pour rentrer en transports publics et ma santé précaire m’empêche de marcher jusqu’à mon gourbi. Allons-y pour le taxi. Grâce à mon jeton de présence (moins de 100 francs par séance), je peux m’offrir ce luxe. Sur le chemin qui mène à mon lit où je mettrai comme d’habitude beaucoup de temps avant de trouver enfin le sommeil, je commence à réfléchir au prochain mot que mon pote président du tribunal et moi devrons placer lors de la session de novembre: «somniloquent».


J’ai passé cette nuit-là à somniloquer!


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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