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ACTUEL / Banlieues françaises

Antoine Menusier: «La honte des pères a créé la haine des fils»

D u jamais vu. Un écrit fouillé, original, nuancé et sans tabou sur la question des immigrés maghrébins dans les banlieues françaises. «Le livre des indésirés» (2019) d’Antoine Menusier publié aux Editions du Cerf relève d’un travail de terrain s’étendant sur des années et des années. Rencontre.

Son ouvrage est dense, passionnant. Il est le fruit d’une dizaine d’années d’observation. Le journaliste Antoine Menusier, qui a grandi en Suisse, a été rédacteur en chef du Bondy Blog, créé par L’Hebdo pendant les émeutes de 2005 dans les banlieues françaises. Ayant pour vocation de faire parler les quartiers sensibles, ce site d’actualité basé en Seine-Saint-Denis est toujours en activité. Avec une ligne éditoriale toutefois bien différente de celle qu’avait connue Antoine Menusier quand il y écrivait encore.

Son intérêt pour le sujet des banlieues date cependant d’avant l’apparition de ce média en ligne. Marchant dans les rues de Neuchâtel, il m’avoue de manière générale avoir toujours eu plus d’attirance pour la civilisation de l’huile d’olive que pour le Nord et sa mythologie que l’on retrouve dans Game of Thrones. Journaliste mi-classique mi-gonzo, ayant participé au Nouveau Quotidien et à l’Hebdo, entre autres publications, mon interlocuteur du jour est d’une rare amabilité, mais sa mine sérieuse rappelle la gravité du sujet dont nous allons parler.

Le livre des indésirés compte plusieurs points notables, à commencer par son titre: une véritable trouvaille. Les enfants de la colonisation, ces enfants que la France aime bien mais qu’elle n’a pas vraiment désirés. Indésirés d’abord comme immigrés, ensuite dans la société civile: la politique, les hautes études, le monde professionnel. «Tout ce que je demande, c’est qu’on ne m’humilie pas», s’exprime l’une des voix du livre. Sur l’échec des «territoires perdus de la République», on ne peut que partager le constat de Menusier. Ou plutôt devrait-on parler des territoires oubliés, comme il préfère les nommer. Car pour lui, tout n’est pas encore perdu.

Pourtant, tout est allé déjà tellement loin dans l’inacceptable. Car si ces enfants que la France ne savait voir se sont retrouvés déclassés, il y a eu également à un moment donné de leur côté un manque de désir de France. Cette rébellion contre eux-mêmes a des racines que Menusier nomme expressément: le ressentiment et la haine sociale, dont se sont emparés des prêcheurs fréristes et indigénistes – Frères Musulmans, imams, indigènes de la République,… – non pas pour les apaiser, mais pour les exacerber à des fins idéologiques. Cette histoire des Maghrébins des cités, complexe, tragique, Menusier nous la livre, en une forme inédite.

BPLT: On compte énormément de livres sur l’islam et la question des banlieues, particulièrement ces derniers temps. Ce sont souvent des essais, des pamphlets. Vous avez choisi de ne pas vous placer en prescripteur, mais en descripteur.

A.M: Les quelques jugements que je peux émettre dans ce livre sont effectivement entre les lignes, je n’ai pas souhaité être péremptoire. Le principe de départ a été de me mettre à la place de ceux qui, en principe, devraient parler. Il s’agit, pour résumer à gros traits, de la deuxième génération de l’immigration maghrébine en France. J’ai réalisé quelque chose qui, selon elle, ne se fait pas, à savoir parler à sa place. C’est là le grand interdit: toute personne qui n’est pas de leur condition ni de leur origine n’aurait pas à parler à leur place. Pour ma part, je me suis affranchi de cet interdit qui dit quelque chose sur leur difficulté à aborder ce qu’eux-mêmes appellent les vrais sujets: le ressentiment postcolonial, le malaise social, l’islam politique, etc. Si je fais remonter mon ouvrage à l’affaire Merah (2002), c’est que j’ai vu qu’un blocage inquiétant s’est installé suite à ces assassinats. Parmi les victimes, il y avait des enfants juifs, mais aussi des militaires supposés musulmans, et donc traîtres à la cause islamique selon le tueur et son idéologie. Les banlieues n’ont alors pas tiré les conséquences de ce drame inédit.

Comment ne pas tomber dans le paternalisme et la compassion? Vous avez dû être conscient de ce risque pendant tout le processus d’écriture.

Le discours sur la légitimité de l’auteur est une manière de culpabiliser toute personne non-musulmane ou non-arabe d’apparence. Or, dans un régime de libre parole et de pluralisme, chacun peut s’exprimer sur n’importe quel sujet! Encore dernièrement, j’ai interpelé un élu d’extrême-gauche de Saint-Denis sur Twitter en lui demandant comment cela était possible qu’un élu de gauche puisse soutenir des thèses intégristes. Il m’a répondu sous forme inversée en me demandant comment un journaliste dit progressiste pouvait s’exprimer dans un journal réactionnaire (il s’agissait du FigaroVox). La joute étant lancée. Il me dit alors: «Ne parlez pas à la place des concernés». Il ne faut surtout pas accepter cela. J’ai cherché à explorer l’histoire des Arabes des banlieues au plus proche d’eux. Je me sens totalement légitime.

Le sujet n’en demeure pas moins très sensible.

Oui, ce qui fait que j’ai parfois écrit avec la boule au ventre. La récompense de cette peur, c’est au moins de pouvoir dire ce que j’estime être vrai. Nous nous trouvons actuellement dans une situation totalement déraisonnable. Il me pressait de chercher les raisons pour lesquelles nous en sommes arrivés là. Pour ce faire, il était nécessaire de me mettre à leur place pour comprendre ce qui a pu se passer. Cela étant, et c’est là que je me différencie radicalement du gauchisme, ce n’est pas parce que ce qui a eu lieu a eu lieu, à savoir la colonisation, qu’il faut être partisan d’une politique publique qui nous ferait entrer dans une société nouvelle, de type communautariste. En revanche, tout doit être entrepris pour éradiquer les discriminations à l’embauche, le racisme qui subsiste encore dans certains endroits, etc. Tout cela, sans que les sociétés occidentales se renient elles-mêmes.

Entrons donc dans le cœur de votre analyse. La figure du père apparaît souvent quand vous décrivez le changement d’état d’esprit entre la première génération d’immigrés d’Afrique du Nord et la deuxième. En quoi a-t-elle été fondamentale dans la gestation des tensions?

Je pense que la dimension psychologique est centrale dans cette affaire. C’est ce que j’appelle les affects. S’il y a bien quelque chose à «déradicaliser» avec la religion, ce sont justement les affects identitaires. Au départ, pour dire les choses simplement, il y avait un complexe d’infériorité. Les personnes de la deuxième génération, celles qui ont 40-50 ans aujourd’hui, ont eu honte de leurs parents: de leurs habillements, de leur accent blédard, etc. Et elles ont eu honte d’avoir eu honte. Elles ont bien compris que la France, étant une démocratie, permettait qu’on lui fasse des procès. La France avait été colonisatrice et, dans une suite de récits, exploiteuse avec les pères qui travaillent à l’usine et avec les mères qui étaient femmes de ménage. Leurs enfants ont retourné à la France la boule de remords qu’elle avait en elle vis-à-vis des parents. A mon sens, l’un des principaux ressorts du ressentiment vient de là. Comme je l’écris, «la honte des pères a créé la haine des fils.»

A la honte a succédé la haine et, sur un tout autre plan, le modèle de l’assimilation à laissé place à celui de l’intégration. Dans votre ouvrage, vous leur donnez une dimension inattendue: l’assimilation, au contraire de l’intégration, se faisait naturellement, par la force des choses.

Il faudrait discuter plus avant des termes, mais je souhaitais effectivement prendre le contre-pied de cette idée reçue que l’assimilation est un modèle français qui demandait beaucoup d’efforts de la part des immigrés, tandis que l’intégration est un modèle plus inclusif. Il s’agit d’un acte naturel. L’être humain s’imprègne toujours de l’univers dans lequel il vit. La question ne se posait pas à l’époque où l’habitat était vraiment multiculturel – ce qui n’est plus le cas aujourd’hui, les Blancs et les juifs ayant déserté les cités, quoi qu’en disent les statistiques sur les nombreuses nationalités pour noyer le poisson. Les gens écoutaient à peu près la même musique et mangeaient à peu près la même chose. Ce qui est intéressant, c’est que la deuxième génération a fait de ce temps-là son âge d’or, alors même qu’il y avait beaucoup plus de crimes racistes que maintenant.

Succédant à une assimilation qui ne fonctionnait plus, puisqu’il n’y avait presque plus que des Arabes, il y eut dans les banlieues un élan de «désassimilation» à la France. Qu’est-ce qui a rendu possible un tel phénomène? Après tout, il n’y a pas besoin d’avoir des origines françaises pour être Français.

La désassimilation a été portée par le mouvement indigéniste, se manifestant aujourd’hui notamment par le Parti des indigènes de la République. Il est apparu l’idée de conserver l’identité arabo-musulmane léguée par les parents, de la développer et de la vivre de manière totalement décomplexée. La première génération s’est sentie subordonnée aux Blancs, expliquent les indigénistes; il s’agit de se désaliéner du Blanc, l’assimilation étant considérée comme une nouvelle colonisation, mais des esprits cette fois-ci. Or, j’estime que l’aliénation peut être tout autant, sinon plus, dans ce parti-pris de la désassimilation.

Surtout qu’une autre aliénation vient s’y ajouter: celle d’un destin commun avec les afro-américains, créée par des prédicateurs tels que Tariq Ramadan.

Effectivement. Ce que je soutiens, c’est qu’il y a des choses artificielles dans le fait d’aller chercher des correspondances dans l’histoire afro-américaine. Il peut y avoir des similitudes, mais il y a quelque chose qui sonne faux et qui est instrumentalisé. Déjà en termes comptables, les crimes racistes sont beaucoup moins nombreux en France, même si la police peut ou a pu parfois avoir une attitude condamnable. L’islam politique occidentalisé d’individus comme Tariq Ramadan est une forme d’islam politique soft qui a pour vocation de ne s’adresser qu’à un public musulman. Le reproche que je fais à cet intellectuel, c’est d’avoir mené en bateau des jeunes à partir de principes dont lui-même ne tenait manifestement pas compte. Il n’a pas fallu attendre d’avoir des preuves de ses infidélités conjugales pour se dire que ses discours sur la sexualité, entre autres, ne tenaient pas la route. Le fait d’avoir placé des individus dans des dilemmes potentiellement ravageurs a été à mon avis sa faute. Ce n’est d’ailleurs pas le seul à l’avoir fait. Ces gens-là ont une responsabilité dans le déboussolement d'une partie de la deuxième génération.

Le pire, c’est qu’ils se disent progressistes.

Totalement. Historiquement, les islamistes – à dissocier des terroristes, qui ne sont qu’une partie des islamistes – ont toujours été progressistes. Tout en ayant un ADN de gauche, les prédicateurs à la Tariq Ramadan ont adhéré à des propositions qui nous paraissent intégristes. Cela participe de l’idée de préservation de l’islam, qui est vécu comme étant le seul domaine restant où la nouvelle génération peut se sentir souveraine, tous les autres ayant été préemptés par l’Occident. Ce domaine est identitaire plus que politique.

Vous êtes pourtant optimiste sur un point dans les cent dernières pages du livre: cet islam identitaire paraît reculer depuis les attentats.

En effet, les différents prêcheurs des cités semblent avoir vu qu’il n’y avait pas d’avenir dans ce qu’ils véhiculaient comme message. Le Vatican II de l’islam, aussi absurde que puisse paraître cette expression tant elle a été utilisée à tort et à travers, est selon moi en train de s’opérer progressivement. Parmi les imams, mais aussi parmi les fidèles. J’en veux pour preuve que, selon mes observations, les jeunes femmes qui portent le voile aujourd’hui le font plus dans un but de pudeur spirituelle que de pudeur sexuelle. A mon avis, on tombe ici dans un syncrétisme islamo-chrétien où on ne porte plus le voile mais on le prend.

Cependant, avec la prudence qu’ont imposé les attentats de part et d’autre, ne risque-t-on pas d’avoir affaire à une forme de «dissimulation»?

Vous touchez là à quelque chose de juste. La question identitaire, après être sortie par la porte, revient par la fenêtre. On n’entend pas beaucoup de musulmans prendre parti contre des expressions de l’islam qui restent très marquées par le patriarcat et le sexisme. On le voit notamment avec la question du voilement des fillettes. Dire que ça n’a pas de sens de sexualiser le corps d’une fille pré-pubère, cela peut être tout de suite taxé d’islamophobie! Alors même que cette pratique est minoritaire, la difficulté à la critiquer empoisonne le débat public. Pour autant, je ne parlerai pas nécessairement de dissimulation. Simplement, la paix civile étant souhaitable pour tout le monde, tout le monde a peur de la confrontation. J’attends le jour où Libération publiera une tribune pour affirmer que les femmes ont certes le droit de porter un burkini, mais qu’elles ont surtout le droit au plaisir de sentir de l’eau sur leur peau!1

Pensez-vous que l’islam, avec la dimension politique qui l’accompagne, peut être compatible avec la République française?

Oui, j’en fais le pari, ce qui me distingue d’Eric Zemmour par exemple. Même si je pense que la guerre civile est effectivement possible à moyen ou long terme, j’estime aussi que cette religion a la capacité de s’adapter à un régime démocratique pluraliste. Pour cela, il faut qu’elle abandonne sa dimension totalisante. Je crois qu’une prise de conscience a débuté en ce sens.


1Depuis la date de l'entretien, Libération a publié une tribune anti-burkinis.


Antoine Menusier, Le livre des indésirés - Ed. du Cerf 2019, 340 pages

Jonas Follonier

Etudiant, journaliste et musicien, Jonas Follonier est le rédacteur en chef de la revue mensuelle «Le Regard Libre», ...

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