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A VIF / Lucrèce Borgia, le 9 janvier au théâtre Pulloff

Première d’une subtile et tronitruante Lucrèce Borgia

A u Pulloff, Jean-Gabriel Chobaz donne à la tragédie de Victor Hugo des accents actuels qui ne trahissent pas ce texte implacable. Sensuel et dangereux.

Terreur et délice au Pulloff à Lausanne. Grâce à Jean-Gabriel Chobaz – c’est son habitude – le théâtre dit «de texte» subsiste dans la capitale vaudoise et ouvre 2018 (ainsi que la deuxième partie de la saison théâtrale) avec fracas. C’est pas qu’on soit bégueule, réac’ ou insensible aux charmes tonitruants des productions de Vincent Macaigne, pas du tout, mais on respire un peu de voir l’offre culturelle lausannoise complète et protéiforme, reflétant à peu près toutes les conceptions possibles du théâtre, qu’il penche vers la performance, qu’il tire vers l’art contemporain ou qu’il se mesure aux grands textes. Soulagement, à la première de Lucrèce Borgia, on n’a pas choisi pour nous. Au contraire, c’est le public qui a le choix.

Au même moment qu’au bout de la même cour du Vallon, le festival Singuliers Pluriel, initié par Michel Sausser du 2.21, donne à voir des solos audacieux, et qui sont autant de pistes à suivre sans hésiter pour apercevoir des horizons neufs – BourBon du musicien et compositeur Camille-Alban Spreng, coécrit avec la comédienne Claire Deutsch, est à n’y manquer sous aucun prétexte – l’écurie Chobaz s’attaque à Victor Hugo et sa Lucrèce Borgia. Un défi à bien des égards, évidemment. Le poids du chef-d’œuvre, mais surtout l’impossibilité de se réfugier derrière l’éclat inaltérable de la tragédie versifiée. Dans ce mélodrame situé dans l’Italie du 16ème siècle, on est en prose et face à un certaine idée du grotesque qui prête à rire, ce que le public a abondamment fait en ce soir de première.

On rit, car cette tragédie, si elle est délestée de codes bien connus, a toutefois tous les attributs d’un drame de palais. Lucrèce Borgia (une Isabelle Bosson qui attaque un peu vite avant de parvenir à rythmer ses accès de haine), gorgone acerbe, empoisonneuse au cœur asséché, fait exécuter quiconque la gêne, mais est bientôt chamboulée par une bande de jeunes gens qui l’exècrent et la narguent en toute insouciance. Gennaro (un Frank Michaux habité), capitaine vertueux, est du nombre. D’abord troublé par cette femme élégante, aiguë, qui se cache derrière son masque vénitien, il entre avec elle dans un chassé-croisé où il apprend qui elle est, à quel clan sanguinaire elle appartient, mais sans jamais se douter qu’elle est en fait sa mère.

Les ficelles sont grosses, presque éculées. Il revenait donc à Chobaz d’inscrire ces scènes fatales et stridentes dans une mise en scène sobre et actuelle, mais qui n'affaiblirait pas la superbe de ces retentissements impossibles à adoucir. C’est réussi. Sur ce plateau où les reflets d’eau rappellent ce venin qui infuse, les comédiens surgissent d’une ombre inquiétante, tous vêtus de noir façon musiciens de cold wave, et profitent des coupes salutaires que Chobaz a opérées dans le texte original pour faire galoper ce drame et nous précipiter dangereusement vers son issue implacable.

On aura même reconnu quelques ajouts, un collage qui convoque Baudelaire et d’autres mots de Victor Hugo, tirés des Travailleurs de la mer, permettant à Paola Landolt une entrée fracassante en fin de spectacle, mais dont on aurait aimé qu’elle soit encore plus pernicieuse et sensuelle à la fois. La mention spéciale revient à Edmond Vuilloud, qui campe un Gubetta gouailleur et puissant, homme de main au bras long de Lucrèce. A dire vrai, il éclaire ce spectacle à tel point qu’il proposerait presque, malgré lui, une relecture de l’œuvre depuis son point de vue roublard, un agent double qui a accepté de se confondre au Mal qui fait rage.


Lucrèce Borgia au théâtre Pulloff jusqu’au 27 janvier

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