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ACTUEL / Sexologie

Masturbation: le dialogue de sourds

D ans un essai plus que jamais nécessaire, le sexologue et psychanalyste français Bruno Ponsenard explore le tabou de la masturbation, boîte de Pandore intime à ne jamais condamner, sous peine d’un accès à des déviances malheureuses.

Pourquoi en faire toute une histoire? Pourquoi en parler davantage puisqu’un livre sort (et s’en charge), brandissant un titre suffisamment littéral: La masturbation, si on en parlait?, que publie le sexologue et psychanalyste français Bruno Ponsenard. Allez, ça va. On connaît, la fameuse histoire du plaisir solitaire. Celle de ce plaisir à taire et à enfouir dans la moite tiédeur de nos chambres d’ados. Oui, on a cru qu’elle rendait sourd. Idiot, même. On a est allé jusqu’à dire qu’elle faisait jaunir nos mains coupables. On sait bien que tout ça est faux, mais alors pourquoi en parler? On sait que ça nous arrive. Que c’est normal, paraît-il. Pourquoi donc en faire tout un article?

Peut-être justement parce que le présent livre, publié sous l’égide de Brigitte Lahaie, qui dirige la collection des éditions La Musardine judicieusement intitulée Psycho-Love, n’est pas forcément un livre dont il est facile de se saisir, tranquille, dans une librairie. Le sourire de la caissière, en coin, ou l’absence de ce sourire qui fera trembler ses mains, est peut-être la meilleure des raisons d’en parler, pour une fois, de la masturbation. Pour le journaliste dont vous lisez actuellement les lignes, il a d'ailleurs été bien difficile, entre ses rendez-vous, de préparer ce papier virtuel autrement que dans l’intimité de son salon, la lecture de La masturbation, si on en parlait? dans les transports publics étant rendue absolument impossible par sa pudeur toute protestante. Eh oui.

Pour une interdiction d’interdire

Il est intéressant de s’arrêter un instant sur le fait que la Ménie Grégoire de nos travers refoulés, la Macha Béranger de nos frustrations intimes, qui montre sa caboche vendeuse sur la couverture cet essai décomplexé, est l’initiatrice de ce jet d’encre nécessaire. N’a-t-elle pas récemment été vouée aux gémonies en précisant qu’à l’issue d’un viol, une femme pouvait tout de même jouir, bien malgré elle? Le tollé qui s’en est suivi, et qui a fait verser des larmes à l’animatrice radio sur l’antenne de TV5 Monde, est aussi significatif que l’est notre réticence encore toute fraîche à causer de branlette sans complexe. Dans le climat électrisant de la libération de la parole des femmes quant aux pressions et agressions sexuello-sexistes qu’elles subissent sans cesse, une tendance s’est (sainement) inversée qui a toutefois fabriqué un nouvel interdit: celui de tenir tout propos, quand bien même celui-ci serait exact, qui pourrait freiner le progrès social en cours. Abscons et tordu, le lien avec la masturbation? Pas tellement. Car comme l’explique Bruno Ponsenard, ce sont les interdits culturels, religieux et sociaux qui vissent un couvercle délétère sur notre libido. Même si la masturbation est décriée depuis la Bible, il n’est pas vrai, même erroné de penser qu’elle est nocive, pis: qu’elle est à passer sous silence. Attention donc aux interdits, nouveaux et anciens. Ils gomment une partie de notre vérité, asphyxient notre nature humaine et accentuent surtout la faiblesse de notre chair.

Bon, alors, on en parle?

Même notre auteur et sexologue, décidé à nous libérer du tabou, parle d’un «sujet inattendu», comme s’il lui échappait. Il est tenace, le regard des autres. Heureusement que la masturbation, ça ne s’affiche pas. Mais la mettre au centre du débat, selon ce livre qui décloisonne en douceur cette pratique dont l’évitement revient au mensonge, serait peut-être une arme contre bien des déviances, bien des écueils qui continuent de faire les gros titres actuellement. Car même si la masturbation est pratiquée par à peu près tout le monde, pour peu qu’on ne souffre pas d’un réel blocage psychologique (le blocage vient plutôt après, de la masturbation même), elle semble parfois être synonyme de vilaine manie d’autant plus assassine qu’elle ne semble pas permise.

Le refrain est connu: tout commence depuis l’enfance. Car l’interdit quel qu’il soit, et c’est là le postulat principal de l’essai de Bruno Ponsenard, évite la question primordiale de notre animalité. Trop humains, nous l’avons oubliée. En séparant notre règne de celui dont nous descendons, et nous prenant pour les maîtres d’un monde à diriger, nous avons délaissé la question de nos pulsions, ces petits territoires difficiles à gouverner, en les laissant aller un peu dans tous les sens…

Apprivoiser son corps

En faisant l’effort de combattre, sinon l’interdit, notre pudeur à l’idée de dialoguer avec les enfants sur leur désir qui n’apparaît pas subrepticement, mais est façonné dès la naissance, la possibilité qu’ils assouvissent leurs pulsions sans heurts (en évitant ainsi que nos pulsions nous soumettent) est plus grande. Selon Bruno Ponsenard, «une éducation pédagogique et permissive» est en effet la clef d’une sexualité correctement vécue, où la masturbation peut se vivre et s’assumer, qui permettra ensuite l’apprivoisement de notre propre corps. Un corps à connaître et à écouter, à ne surtout jamais brimer pour qu’il comprenne tout seul, en laissant libre cours à ses fantasmes, ces partenaires fictifs de nos premières séances autoérotiques, où se situe notre identité sexuelle.

Paraphilies

Ce sont eux, donc, les frotteurs du métro! Ils sont la pointe «light» de l’iceberg, ouvrant la marche du terrible cortège où se pressent exhibitionnistes, pédophiles, masochistes, sadiques, voyeurs, fétichistes et quelques autres praticiens d’un sexe dont les comportements sont qualifiés, par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, comme «intenses et récurrents, sexuellement fantaisistes», le Manuel parlant encore de «grandes envies sexuelles impliquant généralement objets inanimés, souffrance et humiliation de soi ou d’un partenaire». Ces «états d’aliénation», sont pour Bruno Ponsenard les risques que représente la contrariété des pulsions. Ces injonctions qui jalonnent l'enfance façonnent durablement la vie sexuelle.

S’il écume tous les sujets, de la masturbation anale aux sextoys, en passant par la réduction du stress grâce à l’«onanisme» et en balayant quelques peurs plus innocentes, telle celle du risque de stérilité à cause masturbation trop fréquente, Bruno Ponsenard, en abordant l’épineuse question de l’éjaculation précoce, éclaire encore mieux son approche scientifique, tordant le cou à la prudence idiote autour d’une pratique qui mériterait davantage de lumière. En ne dissociant pas le corps de l’esprit, le sexologue explique en effet que l’homme qui aborde fébrilement ses rapports sexuels, de peur de jouir trop vite, est un homme dont la pulsion prend le pas sur la partie désirante, donc humaine, le contraignant à se ruer sur une satisfaction qui n’est que la sienne, jouissant donc tristement sans avoir contenté l’autre. Car l’autre est la finalité de la masturbation. L’autre à qui l’on s’imagine donner du plaisir lorsqu’on assouvit le sien, en solitaire, l’autre avec qui la sexualité, à terme devient normale, débarrassée du risque d’enfermement psychique. Un repli sur soi toujours guetté par de violentes saillies où l’autre devient objet, et non plus le sujet consentant d’un désir partagé. 


La masturbation, si on en parlait? de Bruno Ponsenard, La Musardine, 200 pages

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