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CULTURE / Solo

Dans la lumière de Zouc, Tiphanie Bovay-Klameth

Z ouc nous manque, mais par bonheur Tiphanie Bovay-Klameth existe! A 33 ans, la comédienne vaudoise est la star des plateaux de théâtre romands avec «D’autres», un spectacle qu’elle rejoue à l’Arsenic ces jours et où elle dépeint les préparatifs d’une soirée de la société de gym de son village. A sa façon à elle bien sûr, même si on pense à Zouc, que l’on ne veut pas oublier.

Avec son nom à rallonge, on aurait envie de l’appeler «la nouvelle Zouc». Pour aller plus vite. Difficile de ne pas se laisser aller à la comparaison, d’autant que le talent de Tiphanie Bovay-Klameth a bien des choses à voir avec l’intensité qu’avait la dame noire du Jura sur les scènes suisses et françaises. Avec son spectacle «D’autres», créé à Lausanne et qu’elle joue depuis dans toute la Suisse romande, du Boulimie au Petithéâtre de Sion en passant par l’Arsenic, où elle a débuté une série de six soirées (encore quelques places, voir ci-dessous), Tiphanie Bovay-Klameth porte à la scène une manie de petite fille: l’imitation des autres. Alors que les enfants récitaient une poésie devant l’arbre de Noël, la gamine, elle, imitait les «Christine», ces dames du Bussigny de son enfance, réunies chaque fin d’année pour un spectacle de la société de gym qu’elle dépeint pendant une heure et demie d’un rire toujours guetté par les larmes. Car au milieu de ces préparatifs villageois, un deuil survient que ses personnages appréhendent comme ils peuvent, toujours désireux que la vie continue. Dans «D’autres», Tiphanie Bovay-Klameth arrache une portion d’humanité avec talent, et sans jamais se moquer ni forcer le trait. Comme chez Zouc, on reconnaît ses proches et on jubile, ce qui nous a donné envie de titiller la comédienne (une dernière fois!) au sujet de son grand modèle.

Cette comparaison avec Zouc est-elle agaçante?

Elle ne m'agace pas quand elle est liée à une forme de rapport au monde. Si on me compare en disant que c'est lié au fait qu'on joue des gens de notre quotidien et qu'on parle de l'humanité ça me fait plaisir. Si c'est parce que je suis ronde et que je m'habille en noir, je trouve ça réducteur et pas très intéressant, mais évidemment pour le jeu et l’énergie je suis flattée.

© Julien Mudry

Vous êtes-vous servie de son travail pour écrire ce spectacle?

Je n’ai pas revu ses spectacles avant d’écrire. Tout au plus je regarde un sketche de temps en temps parce que ça me fait du bien… Mais je me suis servie de mon entourage pour créer mes personnages. J'ai cherché longtemps à avoir autre chose qu'un costume noir, avec mon corps, le fait que je sois seule, que je fasse des personnages du quotidien... mais je m'habille toujours en noir. Et il m'a semblé complètement ridicule d'être autrement que moi dans la vie.


Quelle est votre parenté avec Zouc, votre lien?

Au moment où je travaillais encore avec les Deschiens, Denis Maillefer et Alexandre Doublet, qui ont obtenu la direction du théâtre des Halles à Sierre, m’ont proposé de venir faire un spectacle solo sur les gens de Sierre. Mais je n’y arrivais pas. Je passais mon temps à reproduire des chorégraphies de Michael Jackson… Oui, parce qu’on parle toujours de Zouc, mais j’ai aussi une grande fascination pour Michael Jackson. Ce sont mes deux idoles. On a fait des tableaux de réflexion qui partaient de l’un pour arriver à l’autre, et j’ai remarqué qu’ils se rejoignaient sur certains plans. Pour moi ce sont des gens qui sont entre des choses. Ce ne sont pas vraiment des hommes et des femmes comme on le pense. Ni des adultes. Ce sont des gens sans âge, sans sexe. Qui gèrent la violence du monde d'une manière très différente des autres. Zouc c'est très visible, elle s’énerve, elle expulse, Michael Jackson c'est dans la danse, dans ses petits cris, ses mouvements presque sexuels, et je me sens très liée à ces gens qui englobent beaucoup de choses de façon presque indistincte.


Et puis, c’est une urgence qui a fait naître finalement votre spectacle.

Oui, j’ai abandonné ces premières pistes. Mais un an après le décès de mon père, le Théâtre 2.21 de Lausanne m’a proposé de faire un seul en scène et de me programmer, mais il ne restait qu’un mois pour tout préparer. J’ai donc repris toutes ces ébauches et j’ai été forcée d’accoucher de quelque chose qui était là depuis toujours. J’avais d’ailleurs commencé mon école en pensant que je ferais de l’humour.

© Julien Mudry

D’ailleurs, à la fin de votre cursus à la Manufacture, vous faites un travail sur l’imitation et reproduisez un sketche de Zouc à l’identique.

Pendant mon cursus, on m’a souvent enquiquinée avec mon intériorité. En me disant qu’on voulait la voir transparaître. Je venais de l’impro et avais acquis beaucoup de ficelles de jeu grâce à ça, et au moment de trouver un thème à mon travail final, je me suis dit qu’en travaillant sur l’imitation comme méthode d’apprentissage, je pourrais montrer qu’en passant par quelque chose d’extérieur à soi on en vient à toucher sa propre intériorité. Pour ce qui est de choisir une imitation de Zouc, je me suis sentie autorisée à aborder son travail à l’école après avoir été surprise par Claude Régy en train d’imiter Jean-Quentin Châtelain. (Elle imite son phrasé solennel) «Une salle… Des cafards…» Ma classe se marrait, Claude Régy m’a alors demandé ce que je faisais, et a fini par me dire: «Toi, si tu veux imiter quelqu’un, imite Zouc.» C’était la première fois qu’une personne que je valorisais théâtralement et intellectuellement me parlait de Zouc, que je croyais uniquement connue par les Suisses. C’est ça qui m’a donné confiance dans le fait que je pourrais utiliser le talent d’une autre comme modèle. Mon présupposé, qui s’est révélé juste, consistait à dire qu’apprendre techniquement à jouer comme une autre révélerait des choses bien à moi. Regardez les peintres, c’est souvent en commençant par copier qu’ils apprennent leur technique.


Les gens du théâtre contemporain réputé sérieux la connaissent encore. Mais que restera-t-il de Zouc dans quelques années? Les supports manquent...

C'est très compliqué de voir Zouc à moins d'aller sur les archives de la RTS... En fait c'est drôle car comme j'ai connu ça parce que ma mère avait un livre d'entretiens, de photos et de sketches, où il y a aussi des peintures de Montandon, j'étais persuadée qu'une petite partie des Suisses connaissait, et plus j'ai intégré le milieu théâtral contemporain plus je me suis rendu compte que beaucoup de gens de théâtre la connaissent. L’héritage qu’on lui prête est tout bonnement incroyable. Même Philippe Caubère en parle dans son abécédaire, et dit l’importance qu’elle a eu pour les comédiennes.


Y avait-il une espèce de filon? Une filiation de Zouc qui fait que vous remplissez les salles?

Je ne le vis pas comme ça. Mon spectacle, à sa création, était plein avant que je commence. Pour le début, ce sont les gens qui me suivent qui sont venus en grand nombre, mais pour les théâtres dans lesquels j’ai joué par la suite, peut-être que ça a eu une influence. Yves-Noël Genod a fait un spectacle magnifique sur Proust, récemment. Peut-être que certaines personnes sont venues pour l’écrivain moins que pour le comédien…

© Julien Mudry

Le côté star et la reconnaissance à la Zouc, même hors de Suisse, est-ce que ça vous fait rêver?

C'est marrant, avec ce solo c'est comme si maintenant j'avais une reconnaissance personnelle très forte alors que ça fait dix ans que je suis sortie de mon école et que je cosigne des trucs...  C'est vrai que quand j'ai bossé avec les Deschiens et que ça aurait été l'occasion de rester en France, d'avoir un agent, mais j'adore l'idée de pouvoir être prophète en son propre pays. Avec les Deschiens, mon côté exotique avait un certain succès, j'aurais eu l'occasion de retravailler avec eux mais c'était le moment où je rencontrais François Gremaud et Michel Gurtner. Avec eux je teste des trucs, on regarde si ça marche et j'adore ça. Et avec mon solo, mon but était de lier impro et théâtre contemporain. Lier mon côté Michael Jackson et mon côté Zouc, ce que j’avais l’occasion de faire pleinement ici en Suisse.


Les régionalismes qu'il y avait dans le théâtre de Zouc, son fort accent jurassien ne gênaient pas en France. Aujourd'hui, ne serait-ce pas davantage un barrage, votre accent vaudois?

Quand on regarde l'émission Strip Tease ce sont des Belges avec un fort accent... On trouve ça universel, nous. En quoi le parisianisme serait-il plus universel que le village que je dépeins?! En plus, ce que je montre ce n'est pas vieux, c'est maintenant. Paris n'est pas la seule voix, il y a bien plus de régions. Il y a plus de vaudois que de Lausannois, par exemple! Et l'accent c'est une chose. Jonathan Capdevielle prend l'accent du Sud et ça ne pose pas de problème. Je crois que c'est le milieu dans lequel on veut porter les choses qui peut influencer la réception du public. J'ai envie que dans les milieux théâtraux pointus on trouve que l'accent vaudois ce n'est pas un bonbon, mais une manière de faire une partition. C'est une manière de parler la langue. C'est autant une manière de parler la langue que lorsqu'on déclame des vers de Racine. La langue vaudoise est bourrée d'accents toniques qu'on déplace, de "e" qu'on mouille. Et ça montre une philosophie de vie, l'accent.


Laquelle?

Dans le bouquin que j'ai sur Zouc, elle montre que les Français disent "C'est pas vrai?" en mettant l'accent sur le mot "vrai". Les vaudois mettront plutôt l'accent sur le mot "pas". Ca donne l'impression que le Suisse est plus crédule que le Français. Et ça parle d'humanité. J'adore ça. Mais je sais effectivement que des gens de théâtre ont entendu parler de moi et se demandent si ça n'est pas "trop Suisse"... Si tu me mets dans du stand-up, peut-être. Mais dans un théâtre pointu, je pense que ça passe. J'ai entendu quelqu'un, à la radio, dire que je me moque de mes personnages féminins qui sont des "fronts bas"... Pardon, une instit' ou une femme qui s'occupe beaucoup de sa déco c'est un front bas? Pas du tout! Ce qui sort avec ce spectacle, c'est ce que pensent les gens et ce qu'ils y projettent. Certaines personnes pensent que tout est intéressant et vaut la peine d'être montré, et d'autres ont besoin de hiérarchiser. Je ne me sens pas "hyper popu" et faisant du spectacle pour le peuple, je pense au contraire que tout est lié! Effectivement, Zouc, dans les années 70-80, était vue comme une grande dame et on acceptait ses régionalismes. Aujourd'hui, la même chose peut passer pour de la moquerie... Mais je vais en France, hein! En Bretagne et à Paris!


Zouc portait sa blessure de l'asile psychiatrique. Avez-vous une fêlure profonde, vous aussi?

Oui, bien sûr. Depuis que je suis petite je ressens une grande mélancolie. Le monde me violente vachement, mais je l'adore et j'ai vraiment envie d'en faire partie. J'ai l'impression que tout ce que j'ai développé en grandissant, ce sont des parades à cette mélancolie. Elle est tout le temps là mais je sais qu'elle peut s'exprimer dans des choses vivantes, drôles... Chez Michael Jackson, beaucoup de gens ne voient que l'entertainer mais moi ce que je ressens dans sa musique, c'est une monstre violence mise au service d'un truc qui pète et qui donne envie d'être vivant. Et j'ai l'impression de ressentir ça. Je ne suis pas tout le temps triste du tout, mais je suis hypersensible, les choses me font beaucoup rire ou me dépriment énormément.

© Julien Mudry

Alors, est-ce que vous voulez faire rire, ou est-ce complètement égal?

Je ne vais pas mentir, je veux faire rire. Mais ce n'est pas un spectacle d'humour. Je vis très bien les soirs où ça rit très peu si je sens que les gens suivent quelque chose d'autre. Des fois, j'entre, les gens sont morts de rire et je ne comprends pas pourquoi. J'essaie surtout de faire des choses qui me font rire, moi. Et si j'en ris c'est bien que je me défends de quelque chose... Mais je ne fais pas de blague, il n'y a pas de traits d'esprits. Je vais chercher des pics de vérité qui ne feraient pas rire dans le réel.


Et d'être observateur, est-ce que ça ne met pas un peu à côté de la vie?

Je remarque qu'il est tellement difficile de savoir qui on est et d'être soi... Depuis que je suis toute petite je me déguise, je fais des jeux de rôle pour essayer d'avoir une contenance, d'être habitée. J'ai besoin, en observant, de sentir ce que sentent les gens pour ressentir ce que je sens moi. Je vis par projections, par empathie, par miroir. Ce qui me heurte, c'est quand j'observe des gens et que ce qu'ils dégagent est incohérent, que je ne les comprends pas.


Est-ce que ça va continuer, d'autres spectacles sur les autres?

Oui, bien sûr. Mais je ne suis pas dans une logique de production. Mais oui bien sûr, car il y a plein de choses que j'ai envie de montrer. D'un sens, c'est comme si j'avais déjà mis toute ma vie pour écrire ce spectacle-là.


D'autres, le spectacle de Tiphanie Bovay-Klameth

A l'Arsenic, Lausanne jusqu'au mardi 12 décembre. Dates encore disponibles: vendredi 8 décembre à 20h30, samedi 9 décembre à 21h30, dimanche 10 décembre à 17h et mardi 12 décembre à 19h30

Café du soleil, Saignelégier: 17 février 2018

Théâtre Alambic, Martigny: 8 mars 2018

Théâtre Saint-Gervais, Genève: du 20 au 24 mars 2018

Grande salle, Chavornay: 12 mai 2018

Casino de Rolle: 25 et 26 mai 2018

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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