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CULTURE / Interview

Thierry Frémaux présente «Lumière!»

L e patron du Festival de Cannes surprend en signant un film de montage personnel et enthousiaste consacré aux films Lumière. Une belle manière de rendre à la cinéphilie ces «primitifs» largement méconnus. Rencontre.

On savait qu’entre le Festival de Cannes et l’Institut Lumière de Lyon, sa première maison, il avait refusé de choisir, prétextant que la direction artistique de l’un nourrirait l’autre. Mieux, dix ans après avoir été nommé à la tête du plus prestigieux festival de cinéma du monde en 1999, il en créait un autre à Lyon, dédié quant à lui aux films «de patrimoine»: le Festival Lumière. Mais comment Thierry Frémaux a-il donc trouvé le temps pour réaliser encore un film, même s’il ne s’agit «que» de montage? Mystère et boulimie. Mais ce cinéphile aussi engagé qu’enragé tenait absolument à rendre hommage aux saints patrons du 7e art, Lyonnais d’adoption comme lui.

Commenté avec un enthousiasme communicatif par son auteur, Lumière! – l’aventure commence présente une centaine de ces courtes bandes tournées par Louis Lumière (l’aîné Auguste s’est vite désintéressé) et ses opérateur globe-trotters. Où l’on redécouvre le génie d’un homme qui, sans le savoir, a posé les bases de la plupart des figures de style et futurs genres du cinéma tandis que son concurrent (et prédécesseur de peu), l’Américain Thomas Edison, se contentait du filmage frontal de spectacles en studio. Venu présenter son film à la Cinémathèque et aux Cinémas du Grütli de Genève, Thierry Frémaux, 57 ans, nous a accordé un peu de son précieux temps avant de filer mettre la dernière main à son festival de l’automne (du 14 au 22 octobre).



Votre film laisse deviner un attachement sincère et profond au cinéma des frères Lumière. Comment vous est donc venu cette passion?

Thierry Frémaux: Je peux faire remonter l’origine de ma relation aux Lumière à un moment précis. En juin 1982, alors que je travaillais pour une radio locale, je me suis rendu à la conférence de presse annonçant le lancement de l’Institut Lumière. Déjà cinéphile, avec un faible pour Sergio Leone, j’ai été estomaqué par la découverte à cette occasion de La sortie de l’usine Lumière, le tout premier film de l’histoire du cinéma tourné à une centaine de mètres de là.


J’avais 22 ans et j’ai ressenti une vraie émotion esthétique. J’ai aussitôt offert mes services en tant que bénévole à Bertrand Tavernier et... je ne suis plus jamais reparti! Par la suite, en travaillant sur le fonds Lumière avec le premier directeur, Bernard Chardère, je m’y suis intéressé d’un point de vue de cinéphile, en considérant ces bandes comme de vrais films plutôt que comme des objets d’archéologie. J’en ai visionné de plus en plus, et puis j’ai commencé à en présenter des sélections un peu partout, jusqu’aux Etats-Unis. L’idée de ce film de montage est le prolongement naturel de cette expérience, en profitant de la restauration il y deux ans d’une première partie du catalogue Lumière.

Le spectateur d’aujourd’hui, blasé à force d’avoir tout vu, pourrait juger ces courtes bandes muettes bien anodines. Comment y remédier?

C’était justement le pari. D’où la nécessité d’un commentaire et aussi la musique, empruntée au contemporain Camille Saint-Saëns. Après, on pourra toujours enlever ma voix sur le DVD pour apprécier les films dans leur pureté d’origine. Mais vu l’impossibilité de revenir à l’étonnement, aux réactions naïves de l’époque, mieux valait une mise un perspective. Et je me suis efforcé de rendre ce patrimoine actif, pas seulement en racontant comment ces films ont été réalisés mais aussi en créant des liens avec des cinéastes plus proches de nous. Il faut se rendre compte: c’est la première fois que ces films réalisés il y a 120 ans retournent réellement au cinéma! C’est-à-dire avec une image parfaite et devant des spectateurs qui paient pour les voir – un peu comme chez le psy où l’acte de payer donne son importance à la séance.

On trouve beaucoup d’inventions, de «premières fois» dans ces films. Mais comment en être certain?

C’est quasiment impossible. Comme les Lumière n’ont pas protégé leur invention, le Cinématographe, d’autres s’y sont vite mis dans différents pays. Sans oublier le concurrent américain Edison, qui lui était plus protectionniste. J’ai aussi fait ce film pour lutter contre certains clichés colportés dans les histoires du cinéma, démonter des légendes. C’est ainsi que le premier travelling de l’opérateur Alexandre Promio sur le Grand canal de Venise n’est pas forcément le vrai premier.

De même, est-ce vraiment Méliès qui a inventé le montage par accident? Souvent, on préfère retenir la légende. Ce qui n’enlève rien à la pertinence de l’opposition fondatrice entre Lumière et Méliès. L’un veut restituer le monde tel qu’il est, l’autre le réinventer, le rendre merveilleux – comme Rossellini et Fellini, Pialat et Demy plus tard. En réalité, ces deux veines sont complémentaires et tendent à se mélanger.

Si Lumière est plutôt l’ancêtre du documentaire, il n’est pas que cela...

Exactement! Le fameux L’arroseur arrosé, cinquième film du catalogue, serait ainsi la première fiction.

Et dans la plupart des films, il ne s’agit pas d’un simple enregistrement du réel mais bien de mise en scène. On cherche le bon cadre, on répète les scènes, les acteurs jouent et même surjouent. Je suis fou de documentaires, mais j’ai tendance à préférer ceux réalisés par des vrais cinéastes, qui savent que cela implique des interventions sur le réel et savent en user. Le film Lumière qui me touche le plus, tourné dans un village au Vietnam, je ne sais pas si tout y est spontané ou non. Mais il est parfait tel quel et peut encore procurer aujourd’hui une émotion très forte.



Parmi les plus marquants, qu’on le veuille ou non, il y a ceux qui montrent une mort violente. Ont-ils un statut particulier selon vous?

Oui, dans la mesure où la mort a toujours hanté le cinéma et est logiquement devenue un de ses grands sujets. Il est important de noter que le duel mexicain (Mexique, un duel au pistolet, ndlr) n’est pas un «snuff movie» tourné en direct: l’opérateur avait assisté au vrai duel et l’a reconstitué le lendemain. Il s’agit donc d’une fiction.

L’Accident d’automobile, lui, repose sur un effet spécial voyant qui en fait volontairement un film comique. On ne sait pas comment le public d’alors a réagi, mais on découvre que d’emblée, le cinéma n’a pas éludé cette question de la mort. Par contre, il n’aura pas servi a montrer des mises à mort réelles, alors qu’internet... On pourrait partir dans un grand débat philosophique là-dessus...


Quand s’est-on rendu compte qu’il existait plusieurs versions de «La sortie de l’usine Lumière»?

Très récemment. Celle que je montre au début est la version qu’on a considérée pendant un siècle comme étant le tout premier film. Mais des journalistes de l’époque mentionnaient une voiture et des chevaux qui n’étaient pas dans ce film! Et ils sont en effet réapparus dans une deuxième version, trouvée à Lyon chez un privé. Ensuite, une troisième version a encore refait surface aux Archives françaises du film de Bois-d’Arcy, qui serait en fait la première! Eh oui, Lumière faisait déjà des remakes...

On a retrouvé... 1417 films Lumière

On trouve donc encore des films Lumière! Au fait, combien en existe-t-il?

Nous possédons heureusementle catalogue officiel de la société, qui compte environ 2300 numéros. Mais il comporte des mystères, des trous sans entrées: s’agit-il d’erreurs ou bien Louis Lumière détruisait-il certains films jugés ratés? Heureusement, la société a presque tout conservé, alors qu’on estime que les 80% du cinéma muet ont disparu! C’est ainsi qu’on a retrouvé 1417 films Lumière sur 1422 à l’existence considérée comme certaine.

Ces films durent-ils tous 50 secondes et s’agissait-il d’une contrainte technique?

Ces 17 mètres de pellicule sont le format des premières bobines, mais cette contrainte aurait très bien pu être surmontée. Dans les derniers, il y en a d’ailleurs qui sont un peu plus longs. Plus tard, le cinéma a bien sûr beaucoup réfléchi à sa durée idéale. Mais il ne faut pas oublier que pour Lumière, tout est allé très vite, de 1895 à 1905. Il s’agissait avant tout d’alimenter les salles ouvertes en nouveaux films.

Pourquoi la société a-t-elle arrêté d’en produire?

Je ne le dis pas dans le film, mais je crois le savoir. Les frères Lumière avaient une autre obsession qui a pris le dessus: l’invention de la photo en couleurs. Quand ils ont développé leurs plaques autochromes, à partir de 1903, Louis Lumière s’est détourné du cinéma en disant qu’il «laissait ça aux artistes». Pourtant, il en aura lui-même été un grand!

Ses opérateurs et lui-même peuvent-ils être considérés comme les premiers auteurs du cinéma?

Peut-être... On peut se rendre compte qu’il y en a de plus doués que d’autres, qu’ils tendent à privilégier certains sujets, comiques pour untel, ethnographiques pour un autre. Ce qui est certain, c’est qu’ils se sont déjà posé les questions fondamentales du cinéma: à savoir que raconter, comment le faire et où placer la caméra. C’est aussi pour ça que je n’ai pas voulu qu’on inscrive «un film DE Thierry Frémaux». Ce montage composé et commenté reste au service du travail d’autrui. Et c’est ce qui me permet de dire objectivement que ce film est génial!

Est-ce que par hasard vous envisageriez une suite?

J’y travaille déjà! Avec la restauration prochaine de 300 autres films Lumière, il y aura de quoi faire. Comprenez que je ressens un immense privilège à m’occuper de ces films. Ils avaient disparu, étaient bloqués pour diverses raisons, et sans entrer dans les détails, ce n’est pas un hasard si cette opération a lieu aujourd’hui. C’est une grande responsabilité que de les restituer enfin au public. A terme, ils seront également disponibles sur une plate-forme VOD, qui est en préparation.


L'institut Lumière

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