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Culture / Stimuler la réflexion sociale et environnementale


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Depuis sa fondation en 2005, le Festival du Film Vert a connu un développement impressionnant. La première édition s'est tenue à Orbe dans une salle de cinéma projetant une dizaine de films. Aujourd'hui, le festival est présent dans plus de quatre-vingts villes de Suisse et de France. Il attire toujours plus de citoyen.ne.s engagé.e.s.



«Sa particularité est de se baser sur la discussion et de créer un échange au niveau local et régional sur des thèmes qui ont souvent des résonances globales», explique son fondateur Nicolas Guignard, basé à Val-de-Ruz. Présent dans cinq cantons romands, à Berne et au Tessin, le festival ne cesse de s'étendre. A titre d'exemple, pas moins de vingt-cinq films sont projetés cette année en dépit de la Covid-19 dans le seul canton de Genève. Pour René Longet, parrain du festival et expert bien connu en durabilité, «l'intérêt du festival est de permettre aux acteurs de débattre des problématiques sociales et environnementales. Certains principes sont il est vrai mis à l'honneur comme la frugalité, l'équité et la citoyenneté responsable. Cependant, les films du festival sont sélectionnés pour leur qualité et leur portée didactique et non pas pour mettre telle ou telle thèse en avant».

Problématiser le débat

Le Festival du film vert permet aux citoyen.ne.s de participer à la problématisation des débats locaux et globaux relatifs à la transition sociale et écologique. Ainsi, il éclaire très souvent les arguments des parties en présence et les rapports de force qui se jouent dans une situation. Douce France (2020) s'intéresse par exemple au débat citoyen au sujet de l'aménagement du territoire et des défis du secteur de l'agriculture. Le réalisateur Geoffrey Couanon valorise l'action de trois jeunes lycéens de banlieue parisienne. Iels se sont lancés dans une enquête inédite à propos d'un gigantesque parc de loisirs qui risque de bétonner les terres agricoles proches de chez eux. Sans préjugés, guidés par leur curiosité et leur sens de l'humour, iels sont partis sonder les habitants de leur quartier, les promoteurs immobiliers, les agriculteurs et même les élus de l'Assemblée nationale pour se forger leur propre opinion.

L'engagement de la jeunesse

La jeunesse incarne le besoin de comprendre, mais aussi l'espoir et la volonté de changer le monde par le biais de l'engagement. Melati, Jamie Sixtine, Nicole, Marinel, Elizabeth, Lilly, Ridhima et Helena ont entre 12 et 24 ans. Elles ont grandi aux quatre coins de la planète. Dans Génération Greta, Johan Boulanger et Simon Kessler filment leur combat pour sensibiliser l'opinion publique à l'urgence climatique et promouvoir la justice sociale.

Bastien Bösiger et Adrien Bordone s'intéressent aussi aux jeunes qui descendent dans la rue et dénoncent le dérèglement climatique. Plus chauds que le climat (2020) documente l'enthousiasme militant de jeunes biennois qui sèchent les cours pour sauver la planète. Leur engagement passionné est en partie motivé par la peur de ce que l'avenir leur réserve.

Daniel Kunzi se préoccupe aussi de la dimension intergénérationnelle de la lutte pour la transition sociale et écologique. Dans plusieurs scènes de son film Pomme de discorde, il met un point d'honneur à expliquer à de très jeunes enfants le sens de sa démarche documentaire. Vulgariser les enjeux de son enquête en des termes très précis et concrets lui permet en effet de révéler l'absurdité et le tragique du sujet qu'il aborde. Alors qu'elle produit et peut produire des pommes, la Suisse importe en grande quantité du Chili des Pink Lady produites dans des conditions sociales et sanitaires particulièrement déplorables. La plupart des agriculteurs suisses qu'interroge Daniel Kunzi aiment leur travail et s'efforcent de l'exercer le plus dignement possible. Les citoyen.ne.s suisses devraient en avoir conscience. «Notre festival a pour objectif d'inciter à des changements de comportement. Pour quelques sous de plus, vous pouvez faire vivre des gens ici. En faisant cela, vous vous abstenez de manger des pommes qui ont été acheminées sur d'immenses cargos contribuant activement aux émissions de gaz effet de serre», illustre Nicolas Guignard. La caméra de Daniel Kunzi filme les terres chiliennes arrosées par les pesticides de Syngenta, fabriqués en Suisse, interdits chez nous et dans l’Union européenne. Le réalisateur met en lumière les conséquences dramatiques pour les populations rurales des pratiques de la multinationale. «L'intérêt d'un tel film est de nous permettre de nous positionner en tant que citoyens par rapport au débat sur le cadre légal et réglementaire régissant les activités de l'industrie chimique suisse», souligne pour sa part René Longet. 

Repositionner la consommation

Beaucoup de personnes ignorent les conditions quasi dantesques dans lesquels sont produits les vêtements de l'industrie de la fast-fashion. Ce secteur économique repose sur une course à la production effrénée, une chaîne de sous-traitants dénué de scrupules, l'explosion du commerce en ligne et de la livraison à domicile. Les vêtements de la fast-fashion sont produits notamment en Turquie et en Inde. Cependant, beaucoup de gens ignorent qu'ils sont aussi confectionnés dans les ateliers de Leicester au centre de l'Angleterre, où se concentre une main d'œuvre corvéable à merci, effectuant un travail sur appel pour un salaire de misère. Le business international de la fast-fashion, incarné par la réussite de la marque galicienne Zara, est florissant. Il est favorisé par des influenceurs grassement payés sévissant sur les réseaux sociaux. Instagram en particulier facilite la personnalisation et l'identification aux produits de la part des clients. Les pulsions d'achats des consommateurs ont été étudiées en détail par les neuromarketers. Rien ne semble pouvoir arrêter cette tendance effrayante.

Les partisans de l'économie circulaire dénoncent l'immense gâchis et la pollution liés à l'usage de fibres artificielles impossibles à rafistoler et à recycler. Les gros dégâts sanitaires occasionnés par la cellulose et la viscose, à l'instar de ceux causés dans les usines de Birla du Madhya Pradesh, sont bien documentés. Historiquement, leurs premières victimes étaient les ouvriers français de l'industrie du caoutchouc. Les consommateurs devraient s'abstenir d'acheter des produits de la fast-fashion quand bien même leur prix est attractif. Ils devraient privilégier d'autres filières comme celle du coton bio et durable.

Protéger les ouvriers du textile

L’industrie du textile provoque jusqu’à 10% des émissions de CO2. Elle est la deuxième la plus polluante après le pétrole. A cause de la baisse drastique de la demande et de la fermeture des magasins partout dans le monde en raison du coronavirus, les enseignes et les détaillants annulent ou reportent leurs commandes auprès de leurs fournisseurs. Or, les salaires minimaux prévus par la loi dans tous les pays producteurs de textile sont déjà particulièrement bas. Ils ne permettent en tous les cas pas de faire face à des situations d’urgence ou de chômage. Selon l’ONG suisse Public Eye, la situation actuelle est particulièrement grave au Cambodge, au Myanmar et en Inde. Dans plusieurs pays, les ouvrières et les ouvriers sont forcés de continuer à travailler en dépit de l’absence de mesures d’hygiène adéquates. Public Eye et la Campagne Clean Clothes appellent toutes les enseignes de la mode à assumer aujourd’hui leur devoir de diligence raisonnable afin que les travailleurs qui fabriquent leurs articles soient protégés des conséquences désastreuses de la pandémie.

Dans beaucoup du monde, les droits civiques sont en recul. Les dirigeants n’hésitent à réprimer les mobilisations de la société civile en faveur de la justice sociale et environnementale. «Le manque de respect dû à la nature s’accompagne malheureusement souvent d’une violence entre humains. Les activistes des droits humains et environnementaux prennent beaucoup de risque dans ces contextes», remarque René Longet. Au Brésil, à titre d’exemple, le régime populiste et autoritaire de Bolsonaro tire profit de la pandémie pour intensifier la confiscation des terres et les mesures contre les peuples indigènes et leurs habitats.

En juin dernier, les peuples autochtones ont investi la capitale Brasilia pour revendiquer leurs territoires et leur droit à la vie. Le biopic Bruno Manser: la Voix de la forêt tropicale illustre le déséquilibre fondamental inhérent à ce genre de combat. Ce Bâlois non-conventionnel décide en 1984 de quitter la Suisse pour Borneo. Dans la forêt tropicale de la partie malaisienne de l’île, il vit jusqu’en 1990 au sein des Penans, un peuple premier millénaire à majorité nomade. Il mène une lutte acharnée contre l’industrie du bois. Il s’oppose à l’expropriation des Penan du Sarawak en organisant plusieurs blocus contre les entreprises forestières. En 1990, menacé de mort, il doit quitter la Malaisie. Son plaidoyer se poursuit en Suisse et trouve un écho dans les hautes sphères de la politique internationale. Il se rend une nouvelle fois au Sarawak en février 2000 et disparaît sans laisser de traces. Il est déclaré mort en mars 2005 par une cour de Bâle. Dans ce film de fiction très réussi, Niklaus Hilber parvient à donner vie et substance aux idéaux qui animaient Bruno Manser. A partir de faits connus et d’un faisceau d’hypothèses sur sa vie, il explore avec tact et finesse la richesse d’un parcours et d’une personnalité hors-norme.

Beauté et poésie de la nature

La fascination et l’amour pour la nature poussent les activistes de l’environnement à agir. Les cinéastes évoquent la quantité innombrable de trésors que celle-ci recèle, hélas encore trop souvent ignorés ou négligés. Le documentaire Où sont passés les lucioles de Kimenau Corentin (2020) s’intéresse à la pollution lumineuse. Ce phénomène est la deuxième cause de mortalité des insectes après les pesticides. La lumière artificielle donne aux êtres humains une sensation, souvent illusoire, de sécurité. Elle consomme inutilement beaucoup d’énergie. Elle prive aussi l’être humain de sa faculté de contemplation.

La Réserve du parc national du Mont-Megantic dans la province du Québec est la première réserve internationale de ciel étoilé du monde. Elle couvre une superficie de 5'500 km2 et englobe trente-quatre municipalités. Selon l’International Dark Sky Association (IDA), une réserve internationale de ciel étoilé est «un espace public ou privé de grande étendue jouissant d’un ciel étoilé d’une qualité exceptionnelle et faisant l’objet d’une protection à des fins scientifiques, éducatives, culturelles ou dans un but de préservation de la nature».  La France compte trois réserves de ce type. La première labellisation a été octroyée au Pic du Midi, connu pour son panorama unique sur les Pyrénées et son observatoire astronomique de renommée mondiale. Parallèlement, de nombreuses communes de l’Hexagone s’engagent à mettre en place des politiques d’éclairage non polluantes et à développer de nouvelles formes de tourisme scientifique et de nature.

Les rêveries oniriques provoquées par la contemplation d’un ciel étoilé; l’émotion suscitée par l’observation de paysages époustouflants; les mystères associés au comportement des animaux sauvages: ces sentiments méritent sans aucun doute d’être communiqués et mis en valeur. Dans Vincent Munier, éternel émerveillé, Benoît Aymon et Pierre-Antoine Hiroz partagent avec nous l’intensité des émotions vécues, mais aussi les convictions forgées au fil de son parcours, par ce célèbre photographe animalier.

Comme l’illustre la philosophie du Festival du Film Vert, la capacité d’émerveillement va de pair avec un engagement concret en faveur de la responsabilité sociale et environnementale.


Le Festival du Film Vert se tient jusqu'au 17 octobre dans quatre-vingts villes suisses et françaises. Sur la chaîne YouTube dédiée à l'événement, notre confrère Yves Magat a réalisé des interviews de plusieurs réalisateurs présents cette année.

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