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Livres

Rose Tremain, sonate amoureuse pour Paul Grüninger

«Sonate pour Gustav», le nouveau roman de l'Anglaise Rose Tremain, suit le destin de Gustav, fils d’un policier suisse durant la guerre qui sauve des Juifs avant de tomber en disgrâce. En filigrane: le destin, très réel, de Paul Grüninger. Entretien.

C’est un roman bouleversant, étonnant. Il raconte l’histoire de Gustav et Anton, de leur petite enfance dans les années 1940 en Suisse centrale jusqu’à l’orée de leur vieil âge, dans les années 2000. Ils se rencontrent au jardin d’enfant en 1947. Gustav grandit avec une mère pauvre, veuve, distante. Anton a un piano, une grande chambre, des parents aimants, juifs réfugiés. Leur amitié est foudroyante. Gustav finit par acheter une petite pension dans son village natal. Anton, après avoir tenté en vain une carrière de pianiste international, donne avec amertume des cours de piano. Lorsque sur le tard un imprésario lui fait croire qu’il peut encore devenir célèbre, Anton lâche tout. Seul Gustav pourra le sauver de lui-même.

Chaque 1er août, Gustav, grandit sans père, doit saluer la photo de son père, un bel homme vêtu d’un uniforme de policier, en priant pour son âme. «C’était un héros», lui disait sa mère. Elle ne l’avait « pas compris tout de suite», mais pourtant «c’était vrai». Un homme «bon» dans un monde pourri. Pour ce père, héros absent, Rose Tremain s’est inspirée de Paul Grüninger, commandant de la police cantonale de St-Gall qui, après l’Anschluss en 1938, et la décision de Conseil fédéral de fermer les frontières de la Suisse, fournit de faux papiers à des centaines de réfugiés juifs fuyant le nazisme. Suspendu de ses fonctions en 1939, privé de retraite, il vécut le reste de sa vie dans la pauvreté et l’opprobre, réhabilité en 1996 seulement. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a inspiré l’histoire d’Anton et Gustav?

Un vaste pan de la littérature prend l’amour romantique comme sujet, mais l’amitié (qui peut être passionnée et exigeante à sa manière) est peu explorée. Je voulais m’emparer de ce sujet et le suivre à travers deux vies dont chaque protagoniste voit cette amitié différemment – l’un comprenant sa vraie nature, l’autre le déniant. Et pourtant ils sont destinés à arriver au même endroit à la fin.

Pourquoi faire se passer cette histoire d’amitié amoureuse contrariée en Suisse?

Tout d’abord à cause de la soit disant neutralité politique de la Suisse, toujours plus difficile à maintenir, je pense, que les gens imaginent – particulièrement en temps de guerre. Gustav se bat pour maintenir sa propre neutralité émotionnelle au vu de son admiration pour la force butée et l’attitude en retrait, réservée, de son pays. Mais son amour obstiné pour Anton défie encore et encore, tout au long de sa vie, cette attitude composée.

C’est la première fois de votre longue carrière littéraire que vous situez un roman en Suisse. En quoi la Suisse est-elle intéressante d’un point de vue romanesque?

La Suisse a été quelque peu ignorée dans la fiction sérieuse justement parce que l’image extérieure du pays est si positive – propre, prospère, démocratique et sage. Mais aucune nation ne se résume à cela. Et en implantant mon histoire dans une petite ville plutôt médiocre, banale, j’ai pu examiner ce que la vie était durant la guerre et après pour une famille ordinaire touchée par la tragédie. Ce qui m’a excitée en écrivant cette histoire dans ce contexte suisse, c’est la manière dont le fantôme de Thomas Mann et de son roman La montagne magique, les souffrances vécues à Davos et la beauté des montagnes jouent une part si importante dans la manière dont l’histoire évolue. L’ombre du réel s’immisce dans le matériau inventé tout au long du livre.


Je connais plutôt bien la Suisse. J'ai été éduquée dans une école
près de Lausanne


Comment avez-vous entendu parler de Paul Grüninger?

Je suis tombée sur l’histoire de Paul Grüninger dans un livre d’interviews signé Myra News et intitulé Switzerland Unwrapped, paru à Londres en 1997. L’héroïsme discret de Grüninger m’a beaucoup touché et des éléments de son histoire se sont glissés dans la narration d’Emilie et Erich, les parents de Gustav. Dans la deuxième partie du roman, qui revient sur la période d’avant la naissance de Gustav, et met en scène la rencontre de ses parents, il m’a semblé important de montrer pourquoi Emilie est devenue la mère négligente et peu aimante qu’elle est dans la première partie du roman, comment elle-même a souffert durant la guerre. Je luttais pour trouver les raisons de sa souffrance (je savais déjà qu’elle allait perdre son premier bébé, son premier Gustav, mais je ne savais pas exactement comment) et lorsque je suis tombée sur ce livre, sur ce matériel, tout cela a fait soudain parfaitement sens. Un cas rare de sérendipité!

Etes-vous venue en Suisse pour faire des recherches, vous documenter, sentir l’atmosphère?

Je connais plutôt bien la Suisse. J’ai même été partiellement éduquée dans une école près de Lausanne. Pour écrire mon roman, je me suis basée sur les éléments suivants: des textes historiques, d’histoire sociale, des analyses du rôle de la Suisse dans la guerre, des témoignages de différentes professions, des guides de voyage anciens, des livres de recettes, La montagne magique de Thomas Mann, des cartes, des photographies ainsi que mes propres souvenirs. A la fin, de toutes manières, l’imagination DOIT prendre le dessus sur toute la recherche.

La rivière Emme, dont il est beaucoup question dans Sonate pour Gustav est une vraie rivière, tout comme Davos est un vrai village, mais Matzlingen, le nom du village principal de toute la narration, est un village fictif. Pourquoi? Aviez-vous en tête un village précis?

Non. Matzlingen devait être un lieu inventé pour que je puisse construire sa géographie, sa hiérarchie sociale et son apparence de manière à correspondre à mon histoire, plaçant les éléments dans la ville exactement selon mes vœux. C’est comme cela que j’aime travailler lorsque j’écris de la fiction: situer un endroit imaginaire dans un contexte géographique réel. Par exemple dans mon roman de 1993 Le Royaume interdit, le comté de Suffolk est réel, les villes locales sont réelles, mais le village de Swaithey est inventé. Dans mon roman de 2010 Les silences, les Cévennes sont bien sûr réelles, la géographie aussi, mais le hameau de La Callune est inventé. Ce qui n’empêchent pas Matzlingen, Swaithey ou La Callune d’être à mes yeux plus visibles, plus réels que n’importe quelle place réelle!


C'est un écho à la manière dont nous traitons, en Europe aujourd’hui,
les réfugiés du Proche- et Moyen-Orient


Sonate pour Gustav est-il davantage un roman sur la loyauté ou l’injustice?

C’est principalement un roman à propos de la loyauté et de l’endurance émotionnelle. Mais il examine aussi la manière dont le sacrifice et l’absence d’égoïsme peuvent souvent être très mal récompensés. Durant l’écriture du livre, il y a eu un moment où je me suis demandée si – après tout ce qui arrive et les multiples sacrifices faits par Gustav pour Anton – son dévouement à Anton resterait également sans retour. Mais je n’ai pu me résoudre à guider l’histoire vers une fin si misérable et terrible.

Pourquoi est-ce la station-village de Davos, célèbre pour ses sanatoriums et son tourisme hivernal aujourd’hui, qui incarne l’amour et la guérison pour Anton et Gustav, qui y passent enfants un séjour enchanteur, magique?

Je ne suis jamais allée à Davos. Mais ce que j’aime dans l’histoire du lieu, c’est qu’il a été une place de salut pour ceux qui se croyaient mourants. La beauté du lieu, du paysage alentours, et la laideur de la souffrance sont liés à Davos. Et l’amour est toujours en équilibre entre la beauté et la souffrance.

Nous avons pitié d’Emilie, de sa vie difficile, gâchée par la ruine professionnelle de son mari, puis son décès. Pourtant elle est incapable de voir que son mari a été un héros, de l’admirer. Elle pense même que son mari est mort à cause de Juifs, et les déteste pour cela. Est-elle représentative de chacun de nous?

Non, seulement d’elle-même. Mais le comportement d’Erich incarne le dilemne auquel nous nous trouvons tous de temps à autre – l’attraction fatale entre le bien moral et le malheur privé. Emilie est la victime de la bravoure morale de son mari. Elle s’efforce de comprendre ce qu’il y a d’honorable à son propos, et dit à son fils qu’il était un homme bien, mais elle ne peut pas surmonter le sentiment que ce qu’il a fait pour aider les Juifs a ruiné sa vie et tué tous ses espoirs d’une belle vie.

Vous mentionnez aussi, dans la dernière partie du roman, les affaires des fonds en déshérence dans les banques suisses qui ont éclaté dans les années 1990. Pourquoi? Que pensez-vous de l’attitude de la Suisse envers les Juifs durant la 2e Guerre Mondiale?

Je pense que la Suisse était dans une position très difficile durant la guerre. Etant un état composé de trois nations, en quelques sorte, la Suisse ne pouvait pas entrer en guerre avec elle-même. Du coup, elle a opté pour la neutralité. Je pense qu’au début, le gouvernement suisse a tenté de rendre cette neutralité aussi bienveillante que possible et d’accepter les réfugiés suisses fuyant l’Allemagne, l’Autriche et la France. Mais lorsque les réfugiés se sont faits de plus en plus nombreux, et que les menaces d’invasion allemande plus précises, ce même gouvernement a renversé cette politique et refusé des gens en danger de mort. Cela fait écho à la manière dont nous traitons, en Europe aujourd’hui, les réfugiés du Proche- et Moyen-Orient. Les révélations des banques suisses en 1996 sont intéressantes parce que le public admire généralement les codes du secret bancaire accompagnant les dépôts d’argent ou d’autres valeurs. Mais ici, les banquent semblaient soudain utiliser cette culture du secret pour s’asseoir sur une richesse qui aurait dû être rendue aux victimes des atrocités nazies et leurs descendants. Le secret bancaire a été vu non plus comme une chose puissante destinée à protéger la sphère privée, mais comme une chose discutable moralement.


L'éclat bleu-noir sur la carapace d'un scarabée...


Pourquoi vous intéresser à cette période de l’histoire d’Europe?

Tant de fictions ont été écrites à propos de la Deuxième Guerre Mondiale... C’est un sujet qui a vraiment été traité sur tous les tons, donc a priori il ne m’attire pas du tout. Cependant, dans ce roman, j’ai compris comment son ombre pouvait avoir un impact sur les vies que j’explore – sans avoir le besoin de revisiter des champs de batailles ou des villes bombardées. C’est comme si la guerre s’était faite si petite qu’elle pouvait se glisser par une fenêtre ouverte et détruire la femme innocente debout dans son ensemble à fleurs.

Sa mère répète à Gustav: «Tu dois être comme la Suisse… Il faut que tu sois discipliné et courageux, que tu gardes tes distances et que tu sois fort.» D’où vient cette phrase?

Cela vient juste de moi. Emilie est fière d’être Suissesse, fière de la neutralité et de la force de son pays, fière de sa géographie qui ressemble à une forteresse de pierre. Elle souhaite transmettre ce côté impénétrable à son fils unique. Les lecteurs me posent souvent les questions suivantes: «Est-ce que la lutte de Gustav pour atteindre une neutralité émotionnelle le rend neutre lui-même?» «Sa quête de perfection dans son hôtel n’est-elle que le déplacement névrosé de sa passion emmurée?» Que faut-il penser de cela, à votre avis?

Quelle image ou impression avez-vous de la Suisse en général?

J’ai écrit un récit d’enfance, qui inclut mon tout premier voyage à l’étranger, effectué à Wengen quand j’avais 7 ans en 1950. J’écris de ce voyage: «Mon souvenir le plus vibrant de ce premier voyage en Suisse était l’éclat posé sur toutes choses: sur les montagnes enneigées au-dessus de nous, sur les géranium rouges plantés dans des centaines de jardinières, sur les petites tables d’un salon de thé, et – le plus durable de tous mes souvenirs – l’éclat bleu-noir sur la carapace d’un scarabée prenant le soleil sur une route blanche.» Je crois que cet éclat ne s’est jamais estompé. 


Sonate pour Gustav. De Rose Tremain. Lattès, 348 p.


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