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Culture

Démonologie / «Les démons» vous emmènent au septième ciel

Loris S. Musumeci

3 décembre 2020

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Un roman fou. Excitant, dans tous les sens du terme. Pour deux raisons: son ambiance libertine et légère, son érotisme à foison. Dans un style pimpant, voire léché. Mais aussi saillant, explosif. Avec «Les démons» de Simon Liberati, c’est parti pour une aventure littéraire hors du commun! Dès les premières pages ce livre choque, transgresse et ravit.



Cadre gothique et pop à la fois. La fratrie des jeunes Tcherepakine vit dans un château. La mère est morte, le père absent et indifférent. La grand-mère est là, mais tout le monde s’en fout. Deux frères, une sœur: Serge, Taïné, Alexis. Jeunesse qui s’ennuie… et qui s’adonne à des plaisirs interdits. L’aîné Serge couche avec sa sœur, cependant qu’Alexis le cadet, quinze ans à peine, passe de lit en lit avec des garçons plus âgés. 

Mais rapidement la famille vit le drame. Serge et Taïné roulent de nuit dans Paris et bam, l’accident: lui trouve la mort, elle est défigurée. Malgré l’horreur, Taïné et Alexis reviennent à la vie, à la vie de folie. Voyages, sexe, drogue et mélancolie pour ces deux jeunes des sixties, en fréquentant du beau monde. S’adonnant à tous les excès, au bling-bling, au tragique, jusqu’à l’écœurement. 

L'ambiance libertine

Entre fiction et réalité, l’ambiance convoque la jet-set de l’époque: Louis Aragon, Elsa Triolet, Truman Capote, Andy Warhol, Brigitte Bardot, James Brown, Johnny Hallyday, Emmanuelle Arsan entre autres people. Ce sont autant d’intimes, ou presque, de Taïné et Alexis. Avec eux, toutes les folies sont permises. Tous les écarts du récit. Liberati nous emmène tant à Cannes qu’au Flore au à Bangkok. Il flirte sans cesse avec le burlesque. Entre différentes destinations, différentes aventures, les personnages tournoient comme dans un bal. La tête commence à tourner, on finit par se perdre. Mais dans ce roman, on aime se perdre. 

On se perd dans la nostalgie du temps insouciant de la jeunesse où vivre, c’est risquer sa vie à chaque instant. Pour le meilleur et pour le pire, comme en amour. Et pourtant, pas de quoi s’en faire, on trouve toujours de quoi s’arranger. On trouve toujours de quoi passer le temps: on lit, on essaie d’écrire, on regarde des films, on va à des concerts, on organise des fêtes, on boit des coups, on se drogue, on baise, on baise beaucoup. Cette ambiance est enivrante: repoussante à la raison du lecteur, mais terriblement attirante à ses sentiments, à ses tripes. 

L'érotisme à foison

Tout comme le sexe. Ses scènes, où Liberati se lâche plus que jamais, donnent autant envie de vomir que de jouir. L’inceste ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus recommandé en matière de sexualité, considéré comme un crime dans notre culture. D’ailleurs, au début des jeux interdits, Serge lui-même pense au suicide tant il a honte. Pourtant l’érotisme tellement subtil, charnel et palpitant dans lequel il est raconté donne au lecteur d’oublier un instant que les protagonistes sont frère et sœur. Pour plonger pleinement dans ce pur moment de sensualité. Et d’autres scènes de passion charnelle… sans trop vous en dire, attendez-vous à ce qui se pratique couramment dans la pornographie, avec son lot de voyeurisme et de brutalité. Mais un voyeurisme auquel l’auteur nous convie avec élégance, et une brutalité dans la délicatesse des mots. Liberati écrit en maître du sexe. 

La littérature permet de voyager tout en restant dans son fauteuil. Là elle permet aussi de faire l’amour, livre à la main. On s’y croit, on le vit. Le plaisir, sans les conséquences qu’essuient les protagonistes. Parce que du littérateur érotique, Liberati passe volontiers au philosophe, au moraliste. Il dépeint à travers la psychologie des personnages la lassitude et l’amertume que c’est aussi que de jouir sans entraves. On rejoint là les grands romans, qui savent cerner en trois-cent pages la complexité humaine. 

Au septième ciel

L’expérience des Démons est nostalgique, exotique et sexuelle. Et bien sûr littéraire. L’ennui des Démons, c’est l’ennui de Madame Bovary de Flaubert. Les personnages des Démons, ce sont les personnages de la «Comédie humaine» de Balzac. Le titre des Démons, c’est du Dostoïevski, avec sa critique du nihilisme. Taïné, Alexis et toute leur bande de copains  mènent la vie de nihilistes avec lesquels on rit jaune, on déguste, on s’émeut, on angoisse, mais on s’égare, on se détend, on s’amuse. Bonne littérature, érotisme, spectacle de passions humaines et une bonne dose de légèreté, ça fait du bien. Ça vous emmène au septième ciel, avec des démons. 


Simon Liberati, Les démons -Stock, 333 pages, 2020.

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