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CULTURE / Hommage

Le Modigliani de Bienne

L ’artiste-peintre Joe Merenda vient de s’éteindre à l’âge de 54 ans. Cet iconoclaste prolifique pourrait bien voir sa cote monter en flèche après sa disparition.

Joe Merenda était un escroc magnifique. Il était le seul à avoir le droit de me traiter de «sale Bougnoule». En contrepartie, j’avais le privilège de le qualifier de «sale Rital». Un partout. Ca nous faisait rire ou pleurer. Tout dépendait de nos humeurs respectives et de l’actualité. Les deux étaient souvent assez noires.

Années Schwarzenbach

Nous partagions la caractéristique de n’être «pas d’ici». Il était originaire de Brescia, au pied des Alpes, mais était né dans la future ville de l’Avenir. Le politicien zurichois James Schwarzenbach s’apprêtait à devenir le premier conseiller national du mouvement d’extrême-droite «Action nationale». Sa cible préférée étaient les «travailleurs étrangers» – dont les parents de Joe Merenda. Des nuages commençaient à assombrir le ciel jusque-là radieux de l’Europe industrielle, même si la Suisse connaissait encore le plein emploi. Aux yeux d’une partie grandissante de la population, les Italiens, Espagnols et autres Portugais étaient «trop différents» pour pouvoir s’intégrer. Ils accordaient aussi trop d’importance à la religion. Ils étaient en quelque sorte les musulmans de l’époque. Au point qu’en 1970, une initiative populaire «contre l’emprise étrangère» n’était rejetée que par 54% des votants (les Suissesses n’avaient pas encore voix au chapitre…), malgré l’hostilité du Conseil fédéral, de la quasi-totalité des partis politiques, du patronat et des syndicats. A Bienne, un bar avait même placardé à sa devanture cet avertissement: «Interdit aux Italiens et aux chiens». Joe en gardera une souffrance éternelle.

Jean Genet

A l’époque déjà, Joe était un insoumis. La discipline scolaire n’était pas vraiment son fort. Seuls l’intéressaient les leçons de français et dessin. Tout comme Jacques Chirac cachait paraît-des recueils de poésie entre deux exemplaires de Play-Boy, Joe Merenda dissimulait derrière ses piles de bandes dessinées son véritable amour de la littérature, capable de réciter des vers entiers de Verlaine, connaissant presque par cœur l’œuvre de Jean Genet et surtout un livre qui l’avait profondément marqué: «Mendiants et orgueilleux» de l’écrivain égyptien francophone Albert Cossery. Un roman en partie inspiré par la vie réelle d’un autre écrivain égyptien, Foulad Yegen, qui suivra une pente dangereuse et fatale vers l'alcool et les drogues. Prémonitoire? Cet ouvrage avait d’ailleurs inspiré à Georges Moustaki une chanson comportant ce quatrain:

«A regarder le monde s'agiter et paraître
En habit d'imposture et de supercherie
On peut être mendiant et orgueilleux de l'être
Porter ses guenilles sans être appauvri.»

Joe s’était très vite senti à l’étroit dans les locaux de l’Ecole d’Arts graphiques de sa ville, pourtant une des plus réputées de Suisse. «Moi, ce que je voulais, c’était dessiner des gonzesses à poil et pas faire ces exercices imposés!», s’amusait-il à répéter. Alors, ce rebelle hostile à toute forme autorité, avait eu une idée surprenante: il voulait intégrer la Légion étrangère. «Pour l’aventure et l’exotisme», se justifiait-il plus de trente ans plus tard. Mais son physique gringalet l’avait empêché de rejoindre ce corps d’armée notamment fréquenté par quelques délinquants fuyant la Justice.

Son coup de crayon ou de pinceau étaient devenus ses gagne-pain et la rue son royaume. A Paris, il avait un temps suivi les traces de son compatriote Modigliani, mort à 36 ans à peine pour avoir trop vécu et trop créé. «Je me suis alors mis à souvent dessiner et peindre pour me payer ma came». Des drogues dures qu’il s’injectait dans les veines pour un peu moins trembler. Déjà son style oscillait entre science-fiction et ésotérisme. Des dessins et des toiles aux couleurs vives représentant des serpents à plusieurs têtes, une Sainte-Vierge au regard lubrique, des diablotins, des dragons ou le Christ souriant sur la croix. «J’ai besoin de transgression et de provocation pour supporter le monde. Mais je ne suis pas croyant», précisait-il.

Doigts d’honneur

Mais Joe n’était pas un saint. Certains jours, il ne fallait pas surtout s’aventurer à le déranger. Réfugié dans son monde, volontiers mythomane, il savait parfois se montrer odieux et sortait soudainement ses griffes et ses crocs comme un chat importuné pendant la sieste ou quand il traque une proie. Gare à l’imprudent qui lui adressait la parole: il l’exécutait d’une phrase fatale ou des doigts d’honneur impertinents. L’intensité de ses colères compensait son physique de poids plume.

Ce père d’un enfant adulte était aussi passé maître dans l’escroquerie. Presque toujours pour se payer ses doses d’héroïne. Sa spécialité? Voler à leur propriétaire les toiles ou les dessins qu’il venait de leur vendre! «Je l’avais un temps hébergé chez moi», se souvient par exemple le journaliste Vincent Donzé. «Il avait profité de ma générosité pour me piquer une vingtaine de ses œuvres», s’amuse-t-il. «C’est vrai que lorsque j’étais en manque, j’étais capable de faire pas mal de conneries. J’espère cependant que mes victimes m’ont pardonné», disait encore récemment Joe Merenda.

Charlie Hebdo

Figure légendaire de la très réputée scène alternative biennoise, infatigable habitué de la «Coupole», le plus vieux centre autonome du pays créé en 1968. Du coup, cet amateur de musique punk et de chanson française, a illustré les pochettes de disques de plusieurs groupes locaux et s’était même parfois produit sur scène avec certains d’entre eux.

Depuis le 7 janvier 2015, Joe avait décroché et cessait de fréquenter le «Cactus», le local protégé de consommation de drogues installé derrière la gare de Bienne dans un bâtiment administratif des anciens abattoirs. «La tuerie de Charlie Hebdo avait été un électrochoc», avait raconté ce disciple de Reiser. «La manifestation spontanée organisée ce soir-là malgré la pluie m’avait bouleversé. J’avais énormément chialé, mais paradoxalement enfin pris conscience de la valeur de la vie.»

Joe était alors redevenu «clean» et avait retrouvé une compagne. Il était devenu mois prolixe. Il peignait où dessinait davantage par envie que par nécessité. Jusqu’à ce printemps où, alerté par des douleurs de plus en plus vives, Joe n’apprenne que le crabe avait envahi ses poumons et que son cerveau commençait à être atteint à son tour. Il s’était promis de «vivre au moins jusqu’à 80 ans», mais conscient de l’inexorable déclin de sa santé, il s’était mis à distribuer ses livres autour de lui et recréer dans l’urgence des tableaux d’une noirceur folle – comme un autoportrait le représentant après avoir subi une douloureuse séance de radiothérapie. Et le 1er décembre, une sale bronchite l’obligeait à fermer à tout jamais ses yeux bleus.

Les milliers de dessins, huiles, gouaches ou collage de Joe Merenda allaient de la taille d’un timbre-poste à de gigantesques fresques. Son style a inspiré de nombreux artistes pratiquant le «street art», ce courant artistique de plus en plus en pratiqué dans de nombreuses villes du monde entier. Mais la plupart sont disséminées un peu partout et durant sa prolixe carrière, il n’a pas souvent exposé. Quelques dizaines de ces œuvres enrichissent la vaste collection des Arts visuels de la ville de Bienne consultable en ligne. Et certains pronostiquent que nombre de ses créations prendront assez vite une importante valeur marchande. Elles lui auraient peut-être permis de réaliser son rêve: partir au Caire retrouver certains «mendiants orgueilleux».



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