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CULTURE / SÉRIE

«Le Jeu de la dame»: décryptage alcoolisé

D es échecs, oui. Une protagoniste attachante, oui. Un succès phénoménal, aussi! Beaucoup d’encre a coulé. Il y a de quoi. Le Jeu de la dame reste depuis sa sortie en fin octobre au TOP 10 de chez Netflix. On l’a assez dit, cette mini-série compte des qualités majeures. Une image soignée. Un scénario qui prend aux tripes. Une histoire qu’on n’oublie pas. Jeune orpheline, qui arrive au sommet grâce à un jeu, qui devient plus qu’un jeu. Des «Tout savoir sur les échecs avec Le Jeu de la dame» aux «5 raisons qui font le succès du Jeu de la dame», on a tout dit. Ou presque… Et si nous parlions alcool maintenant?

Alcool omniprésent. Dès l’ouverture dans le premier épisode. Conséquence des penchants très penchés alcooliques de la protagoniste. Elisabeth Harmon est réveillée brusquement. «Boum, boum, boum», à la porte de sa chambre d’hôtel. «Mademoiselle Harmon, nous sommes en train de vous attendre». Enivrée de la veille. Veille de la finale du championnat d’échecs de Paris. Nauséeuse, en sueur, en angoisse. Elle s’était promis de ne pas boire. Mais voilà. Une invitation. Un verre. Et puis un autre. Et c’est foutu. Inutile de vous dire que la partie finit mal pour la jeune. Pas habituée à perdre. Humiliée, en souffrance, au bout du bout. 

Origines alcoolisées

Jeune prodige, oui. Alcoolique, aussi. Origines de la dépendance, dans l’orphelinat où elle a passé quelques années de sa vie. On lui prescrit des pilules marrons pour faire le plein d’énergie, des pilules vertes pour stabiliser l’humeur. Ce n’est pourtant qu’une gamine. Et gamine, justement, elle découvre les effets surprenants des pilules vertes. La dépendance s’installe. Avec ces pilules, elle a l’impression de devenir meilleure dans sa nouvelle passion: les échecs. Le soir, hallucinations. Elle visualise au plafond ses parties d’échec de la journée, qu’elle rejoue et corrige. Qui l’habitent. Totalement. Elle devient dépendante. Du jeu et des pilules. Les années passent, adoption, et redécouverte des ces pilules. C’est sa mère adoptive qui en prend. Elle est dépressive. Et alcoolique. Doux mélange que dégote Elisabeth en mélangeant le médicament à l’alcool. 

Sans le montrer explicitement, la mini-série laisse comprendre que le rapport des personnages à l’alcool vient d’un manque. Celui de la mère adoptive, c’est le manque d’amour. Clairement. Gravement. Son mari la méprise et l’ignore au plus haut point. Seule à la maison, elle boit. S’affaisse devant la télévision. Désespère. Le manque de la protagoniste principale vient d’un déséquilibre. Trop pour les échecs, pas assez pour sa vie privée. En décalage total par rapport aux autre jeunes de son âge, elle trouve dans l’alcool l’évasion qu’il lui faut pour respirer un peu. Pour vivre, quoi. Jusqu’au pire. De la bière, puis du vin, en allant jusqu’à la margarita, puis au gibson, puis au pastis. L’alcool se présente en souriant. Il offre une complicité entre la mère adoptive et la fille. Et finit par provoquer quelques dégâts, de gros dégâts. Il abrutit, efface la personnalité. C’est le scénario qui le dit, c’est la photographie qui le montre. Métaphore sexuelle quand Elisabeth va se coucher après avoir gobé et sa pilule et son coup de whiskey: elle visualise les pions au plafond, et l’ombre d’un pion la pénètre à hauteur de vagin jusqu’à monter sur ses seins. Jusqu’à la recouvrir complètement. A l’effacer. Chapeau la mise en scène. 

Rapports alcoolisés

Mais pas de moralisme pour autant. Pas question dans Le Jeu de la dame de dire que l’alcool c’est bien ou pas bien. Juste un témoignage. Rapports à l’alcool dans l’illusion. Dans l’isolement. Illusion de croire qu’Elisabeth est meilleure aux échecs sous médocs et boisson. Illusion de croire qu’elle peut y trouver le bonheur qu’elle cherche de tout son cœur. La fille est en manque de jeunesse, de folie, d’évasion, d’insouciance, de vie. Dans la fumette. La tentative de baiser, assez comique et décevante. Quand elle demande à son partenaire en rut s’il en a encore pour long… Et surtout dans la défonce alcoolisé. Dans tout ça, elle croit trouver ce qui lui manque. Et elle s’isole en même temps. Décrépit. Changement physique très marquant de l’actrice. 

« – J’ai besoin d’être seule.

– Au contraire, c’est pas du tout ce qu’il te faut, Beth!

– …

– S’il te plaît, viens à New York et on en parlera.

– …

– Beth?

– Merci, Benny. Merci pour tout, mais…

– Tu devrais pas rester seule. Tu sais ce qu’il va se passer. 

– C’est peut-être ce que je veux.

– Te saouler. 

– Oui. Etre ivre. Complètement bourrée. Et défoncée peut-être aussi. »

Ce qui lui faut c’est un ami qui l’étreigne, sincèrement. Une amie qui revient. Qui ne la sauve pas pour autant. C’est à Elisabeth de s’en sortir, seule. Les ressources sont en elle. La jeune fille a reçu beaucoup du gardien de l’orphelinat qui lui a donné la passion des échecs. Elle a reçu beaucoup de sa mère adoptive qui, malgré tout, l’a aimée. Il n’empêche qu’elle s’est construite par elle-même. Elle a choisi sa voie. Ses sacrifices et ses gloires. Elle a choisi de relever la tête. D’aller de l’avant. De sortir de l’alcoolisme. Alors que rien n’était gagné. Des échecs, en veux-tu en voici. Mais des réussites aussi. Une fiction réussie c’est un espace offert au spectateur pour se retrouver face à lui-même, face à ses vieux démons. Le Jeu de la dame est réussie. Et bénéfique. On prend un verre pour fêter ça?


Le Jeu de la dame (The Queen's Gambit), mini-série américaine de Scott Frank et Allan Scott, adaptée du roman de Walter Tevis, mise en ligne le 23/10/2020 sur Netflix. Avec Anna Taylor-Joy, Marielle Heller, Thomas Brodie-Sangster. 

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