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CULTURE / CINEMA

Bonnie and Clyde afro-américains

S orti en catimini au début de l'année, même pas distribué en Suisse romande, «Queen & Slim» de Melina Matsoukas entre aujourd'hui fortement en résonance avec les mobilisations antiracistes qui ont suivi l'affaire George Floyd. Du coup, le voilà à l'affiche à Genève et à Lausanne. Partant d'un contrôle policier qui se passe mal, le film s'emmêle un peu les pinceaux mais reste frappant.

C'est ce qu'on appelle de l'opportunisme. Production indépendante achetée pour distribution par la «major» Universal sans être passée par la case festivals, Queen & Slim était sorti en novembre dernier aux Etats-Unis, où il a connu un joli succès, tant commercial que critique, surtout pour un film estampillé afro-américain. Chez nous par contre, les résultats décevants enregistrés en janvier en Suisse allemande (5000 entrées) ont d'abord fait renoncer à une sortie romande, alors même que le film sortait en France en février. Là-dessus est arrivée la crise du Covid-19 et surtout l'affaire George Floyd, qui ont fait reconsidérer l'opportunité de cette sortie, pour finir effectuée sans la moindre publicité ni vision de presse! Voilà qui en dit long sur l'état de désarroi dans lequel se trouve aujourd'hui la branche du cinéma, qui ne sait plus à quel saint se vouer.

Sorte de Bonnie and Clyde afro-américain mâtiné de road-movie, Queen & Slim s'appuie en fait sur une longue tradition du cinéma américain: celle du couple en fuite devant un système injuste, sous-genre qui remonte à Fritz Lang et son puissant J'ai le droit de vivre (You Only Live Once, 1937). Le pedigree du film est étrange en ce qu'il compte un auteur blanc, James Frey, qui a soufflé l'idée de départ à une scénariste de télévision afro-américaine, Lena Waithe, laquelle a ensuite confié son bébé à une réalisatrice métisse (d'origine mi-jamaïcaine mi-grecque), Melina Matsoukas, venue quant à elle du clip musical. Le résultat est un vrai film de cinéma, d'abord conçu à l'intention de la communauté noire mais d'une qualité qui le fait largement échapper au cinéma «de ghetto», de même que récemment les films de Jordan Peele (Get Out), Barry Jenkins (Moonlight) et bien sûr Ryan Coogler (Black Panther).

Sylvia Sidney et Henry Fonda dans You only live once (Fritz Lang, 1937), précurseur du genre. © DR

Tueurs de flic

Tout commence un soir dans un restaurant en banlieue de Cleveland, Ohio, avec le premier rendez-vous d'un garçon et d'une fille qui se sont rencontrés via Tinder – ce qui n'empêche pas la scène d'être posée avec l'aplomb d'un Quentin Tarantino. Lui (Daniel Kaluuya, le protagoniste de Get Out) est un simple vendeur, croyant mais plutôt cool tandis qu'elle (Jodie Turner-Smith, dans son premier grand rôle) est avocate, athée et assez hautaine. Il faut dire qu'elle vient aussi de perdre un procès (une peine de mort). Bref leur histoire semble bien partie pour n'aboutir nulle part. Et en effet, quand il la ramène en voiture, un minuscule écart de conduite leur vaut un contrôle de police. L'agent blanc est seul et peu commode, le ton monte, la situation dégénère: le policier raciste blesse Queen avant que Slim ne le tue accidentellement dans la bagarre qui s'ensuit.

Même inversée par rapport à la plupart des faits divers, la scène est forte et montre bien à quoi peut mener le délit de faciès. A partir de là, voici notre duo désaccordé qui prend la fuite sur l'insistance de l'avocate, qui déconseille à l'autre d'appeler son père à l'aide, ne sachant que trop bien ce qui les attend s'ils se rendent à la justice. Jusque-là, tout semble crédible et logique. Sauf qu'on hésite à écrire les noms de Queen et Slim... puisque ceux-ci n'apparaissent même pas dans le film, juste dans le titre! Une incohérence qui en appelle apparemment d'autres.

Cavale confuse pour film tiraillé

Les deux heures qui suivent seront en effet très variables. Autant la mise en scène reste soignée, avec une excellente bande-son en soutien, autant les épisodes d'une cavale censée les mener jusqu'à Cuba alternent le meilleur et le pire. A commencer par le premier refuge chez un cousin de Queen, souteneur qui vit avec son petit harem à La Nouvelle-Orléans. Et ce n'est pas leur histoire familiale chargée qui rend plus crédible la soudaine transformation de Queen en amazone à robe zébrée super moulante! Un peu plus loin, lorsque Slim monte pour la première fois sur un cheval – blanc et anormalement placide – avant d'être mis en fuite par son propriétaire (pas même montré), la maladresse s'invite dans la partie. Et ainsi de suite: pour une belle scène de «deuxième rendez-vous» dans un club, il faut fermer les yeux sur un montage alterné «lyrique» entre le couple qui fait enfin l'amour et une manifestation antiraciste qui débouche sur une violence absurde entre Noirs.

Entretemps, Queen et Slim sont en effet tombés amoureux tandis que les médias les transforment en figures nationales dont les têtes sont mises à prix, héros pour les uns et cibles pour les autres. Leur fuite jusqu'en Floride sera facilitée par une sorte de grande chaîne de solidarité afro-américaine à laquelle participent aussi quelques Blancs. Pourtant, les rencontres et les événements qui s'empilent peinent à faire discours, jusqu'à l'inévitable trahison finale.

Brûlot politique pour dire l'injustice envers les Noirs? Œuvre nuancée et responsable qui montre le bon et le mauvais des deux côtés de la barrière raciale et de celle de la loi? Ou bien juste tentative de créer une nouvelle imagerie cool façon blaxploitation? A défaut d'avoir choisi entre ces trois options, le film paraît passablement confus. A l'instar de son propos sur les images, en fait, qui ne seraient pas tant affaire de vanité que preuves de votre existence – ce que contredit l'affiche, qui montre notre couple prendre la pose en outlaws sexy pour la nouvelle génération.


Queen & Slim, de Melina Matsoukas (Etats-Unis 2019), avec Daniel Kaluuya, Jodie Turner-Smith, Sturgill Simpson Bookem Woodbine, Chloé Sevigny, Flea. 2h12

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