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CULTURE / Pour l'amour de l'art

La passion de Ferdinand, Valentine et Daniel

B locher aime montrer sa collection des Hodler aux journalistes. Ses paysages sans humains, ses guerriers virils… Une imagerie qui renvoie à une Suisse pure et vaillante. Ces lacs cent fois peints pourraient pourtant évoquer la contemplation universelle, mais c’est une autre histoire. L’œuvre de Ferdinand Hodler va pourtant bien au-delà. Le peintre bernois et genevois, devenu célèbre dans toute l’Europe à la veille de la Première Guerre mondiale, a aussi représenté la femme avec une attention inouïe. Une femme surtout: sa maîtresse Valentine dont il a fait d’innombrables portraits, l’accompagnant tout au long de son agonie, jusqu’à son lit de mort. Une passion grandiose et tragique. Qui a fasciné, tout au long de sa vie, l’écrivain Daniel de Roulet. Il la raconte dans une lettre à Ferdinand Hodler où il révèle une part de lui-même. Un livre qui nous en apprend beaucoup et qui nous touche au creux de nous-mêmes: à la rencontre de l’érotisme et de la mort.

En filigrane de ce qui est plus qu’une biographie apparaît un personnage peu connu. Hans Mühlestein, un jeune homme qui admirait Hodler, le rencontra et le raconta. Un historien de l’art qui, dans les années 20 et 30, fut chassé d’Allemagne par les nazis, et venu en Suisse, y fut condamné à la prison ferme pour son appel à combattre aux côtés des républicains espagnols. Son livre sur Hodler ne parut en version complète qu’en 1983 à Zurich.

De Roulet évoque le parcours du peintre de la façon la moins scolaire qui soit. Par touches sensibles, par allers et retours. On devine son sourire complice quand il rappelle la réaction de la «bonne société» genevoise offusquée par l’œuvre majeure qui apporta la gloire à Hodler: «La Nuit». Ou lorsqu’«une gazette haineuse» de Zurich nourrit une polémique contre une vaste fresque consacrée à la bataille de Morat et celle de Marignan, jugée «pas assez patriotique». Un comble!

«La Nuit», Ferdinand Hodler 1889/1890 © DR


Mais c’est la passion de Hodler pour Valentine qui trouble le plus de Roulet. Cette Parisienne qui fut d’abord son modèle était d’une élégance physique et intime hors du commun. Les va-et-vient de son amour, tracés dans un échange de lettres, ont du panache. De l’humour aussi, un brin moqueur. Elle donnera une fille à Hodler. Peu avant que sa maladie ne la ronge.

Ose-t-on dire que cette passion a enfiévré, bien plus tard, un écrivain genevois? Car Fernand et Valentine occupent de Roulet depuis longtemps. Son premier livre, publié à l’âge de cinquante ans, s’appelait A nous deux Ferdinand. Sa mère lui fit alors un superbe cadeau, un grand dessin de Hodler, une femme nue de dos, Valentine bien sûr. Il est accroché au-dessus du clavier qui a produit ce nouveau texte, cette nouvelle déclaration.

Ce long compagnonnage autorise l’écrivain à entrer dans l’intimité du couple. Enhardi il s’adresse ainsi à Hodler: «Vous aimiez la forme que prenait la bouche de Valentine qui, dans l’orgasme, s’ouvrait en une expression presque douloureuse, celle que vous retrouverez chez elle beaucoup plus tard, à l’approche de sa mort. Vous étiez fascinés par le voile qui recouvrait ses pupilles, on aurait dit les yeux d’un nouveau-né arrivant de l’au-delà. Ils vous fixaient, lointains, à la fois tournés vers le dedans et le dehors…»

Valentine Godé-Darel, malade, 1914 © DR


Les histoires d’amour qui submergent les librairies sont si souvent attendues, codées, prisonnières du sentimentalisme. Loin de cela, de Roulet trouve dans son récit faussement épistolaire une nouvelle dimension, à travers le temps, dans les profondeurs du désir et du tragique. D’ordinaire plutôt austère, si pudique, si politique, l’écrivain se libère, fait parler enfin sa fibre sensuelle. A travers celle de Ferdinand et Valentine. Un petit livre qui trotte longtemps dans la tête.


Quand vos nuits se morcellent, lettre à Ferdinand Hodler, de Daniel de Roulet, éd. Zoé, 124 pages.


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