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L'interview imaginaire

Balzac: «La résignation est un suicide quotidien»

C ’est sur l'Esplanade de la Collégiale à Neuchâtel que Honoré de Balzac nous a donné rendez-vous. Sur ce même banc de pierre où, une après-midi de septembre, l'écrivain avait rencontré pour la première fois Madame Hanska, admiratrice polonaise dont il est tombé follement amoureux. Aujourd’hui, c’est d’actualité et de presse que l’écrivain veut nous parler.


Un mot d’abord sur cette année des 40 ans des droits de la femme.

Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes.

L’égalité est donc une illusion?

L'égalité sera peut-être un droit, mais aucune puissance humaine ne saura le convertir en fait.

La presse est à l’agonie. Des journaux disparaissent. Les lecteurs se détournent. L’opinion jette l’opprobre sur les journalistes. Faut-il se résigner?

La résignation est un suicide quotidien.

Pourtant, vous non plus n’êtes pas tendre. Comment pouvez-vous dire que «tous les journaux seront dans un temps donné, lâches, hypocrites, infâmes, menteurs, assassins ; ils tueront les idées, les systèmes, les hommes, et fleuriront par cela même. Ils auront le bénéfice de tous les êtres de raison: le mal sera fait sans que personne en soit coupable»?

Le journal au lieu d'être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s'est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. Tout journal est une boutique où l'on vend au public des paroles de la couleur dont il les veut. S'il existait un journal des bossus, il prouverait soir et matin la beauté, la bonté, la nécessité des bossus. Un journal n'est plus fait pour éclairer, mais pour flatter les opinions.

D’où cette lance: «si la presse n'existait pas, il faudrait ne pas l'inventer»…

Toutes les fois que tu verras la presse acharnée après quelques gens puissants, sache qu'il y a là-dessous des escomptes refusés, des services qu'on n'a pas voulu rendre.

Ne soyez ni confiant, ni banal, ni empressé

L’éthique n’est-elle donc plus qu’un vain mot?

Notre civilisation a remplacé le principe honneur par le principe argent.

Quels risques cela induit-il?

Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout pour eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l'époque actuelle, où, plus qu'en aucun autre temps, l'argent domine les lois, la politique et les moeurs. Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au peuple, que deviendra le pays?

Comment faire pour ne pas en arriver là?

Ne soyez ni confiant, ni banal, ni empressé, trois écueils! La trop grande confiance diminue le respect, la banalité nous vaut le mépris, le zèle nous rend excellent à exploiter.

Le zèle... votre ennemi de toujours.

La flatterie n'émane jamais des grandes âmes, elle est l'apanage des petits esprits qui réussissent à se rapetisser encore pour mieux entrer dans la sphère vitale de la personne autour de laquelle ils gravitent.
Pourquoi ces attitudes se généralisent-elles aujourd’hui?

Car malheureusement les hommes vous estiment en fonction de votre utilité, sans tenir compte de votre valeur. Pour employer une image qui se grave en votre esprit poétique, que le chiffre soit d'une grandeur démesurée, tracé en or, écrit au crayon, ce ne sera jamais qu'un chiffre.
Les «notables», avocats, juges, grands négociants, vous horripilent…
Ils savent leur métier, mais ils ignorent tout ce qui n’en est pas. Alors, pour sauver leur amour-propre, ils mettent tout en question, critiquent à tort et à travers ; noient leur esprit dans leurs interminables discussions. Presque tous adoptent commodément les préjugés sociaux, littéraires ou politiques pour se dispenser d’avoir une opinion ; de même qu’ils mettent leurs consciences à l’abri du code, ou du tribunal de commerce.
Ce qui vous fait dire que…
… tout s’excuse et se justifie à une époque où l'on a transformé la vertu en vice, comme on a érigé certains vices en vertus.

Une nuit d'amour, c'est un livre de moins

Un mot, peut-être, sur le péril jaune. Cette Chine qui inquiète tant les citoyens.

La main-d'œuvre n'est rien en Chine; une journée de travail y vaut trois sous. Eh bien! Il faut remplacer les procédés du Chinois au moyen de quelque machine. On arrive par des machines à résoudre le problème du bon marché que procure à la Chine le bas prix de sa main-d'œuvre.
Le hasard est un ami si cher qu’il n’y a rien de plus triste, dites-vous, qu’une vie sans lui.
Le hasard est le plus grand romancier du monde; pour être fécond, il n'y a qu'à l'étudier…
Ecrire, c’est s’évader?

Souvent, j’ai accompli de délicieux voyages, embarqué sur un mot.
Un mot. Des mots. Et les femmes?
Une nuit d'amour, c'est un livre de moins.
L’espoir et le souvenir ne feraient donc qu’un?
L'espoir est une mémoire qui désire, le souvenir une mémoire qui a joui.
Est-ce là le secret de votre sérénité?
Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort: Vouloir et Pouvoir. Entre ces deux termes de l’action humaine, il est une autre formule dont s’emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit, mais savoir nous laisse notre faible organisation dans un perpétuel état de calme.


Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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