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CULTURE / Cinéma

Courage et lucidité à l’ère du réchauffement climatique

U n docu-fiction consacré au souvenir de la débâcle du Giétro de 1818 cartonne en ce moment sur les écrans. En explorant les origines de la glaciologie, il met aussi en évidence le rôle de l’environnement naturel pour la cohésion sociale et le maintien des identités collectives.


Emmanuel Deonna

Chercheur en sciences sociales, journaliste indépendant et Président de la Commission Migration, intégration et Genève internationale


Les glaciers reculent en Europe et en Asie. Depuis trente ans, ils perdent chaque année entre un et deux centimètres d’épaisseur. Pour rattraper cette tendance, il faudrait, selon les spécialistes, au moins vingt ans ponctués d’hivers très enneigés et d’étés maussades. Malheureusement, la Suisse, château d’eau de l’Europe, devrait voir l’entièreté de ses glaciers disparaître d’ici la fin de ce siècle. A l’heure de la mobilisation contre le réchauffement climatique, personne n’ose encore en douter: les températures ont bel et bien varié à travers les âges. Et les glaciers avancent et reculent en fonction des changements de température. Lorsque les conditions climatiques varient, l’activité humaine, ainsi que l’existence de l’homme en certains lieux, peuvent être fondamentalement remises en cause. Aussi dérangeantes et inquiétantes qu’elles soient, ces vérités ont pourtant longtemps été ignorées par l’être humain.

L’intuition de deux valaisans

En 1815, Jean-Pierre Perraudin, un paysan-chasseur du val de Bagne en Valais, qui connaît par cœur sa région et les hauteurs de glace qui la surplombent, fait une découverte cardinale. Il observe des stries sur des rochers, que l’on trouve non seulement aux alentours du glacier du Giétro, mais aussi plus bas dans la vallée. Il en déduit que la glace avait dû emprisonner ces mêmes rochers et que le glacier devait s’étendre bien plus loin par le passé. Son intuition va à l’encontre des croyances scientifiques de son époque. L’ingénieur des mines de sel de Bex, Louis Charpentier, la juge dans un premier temps totalement loufoque. Mais Perraudin fait part de ses observations au scientifique et ingénieur de l’Etat du valais, Ignatz Venetz. Et, en 1821, Venetz écrira l’un des premiers articles savants consacré aux variations climatiques.

Un tunnel dans la glace

Primé au Festival du film des Diablerets, 1818 La débâcle de Gietro a déjà franchi le seuil impressionnant des 5000 spectateurs. Il est toujours à l’affiche dans plusieurs salles obscures de Suisse romande. Le film est un hommage captivant à Ignatz Venetz et Jean-Pierre Perraudin, ces deux héros longtemps ignorés de l’avancée des sciences. Ces derniers ne tireront en effet pas de bénéfices de leurs découvertes de leur vivant. Aujourd’hui, ils paraissent incarner l’alliance féconde entre la rationalité scientifique et les connaissances empiriques du terrain. Leur action de l’époque symbolise aussi le courage – voire l’intrépidité – des hommes face à leur environnement naturel. Car le savoir des deux complices s’est aiguisé à l’épreuve d’une très âpre et effrayante réalité. En 1818, le lit du cours d’eau de la Dranse s’assèche. Les habitants du Val de Bagnes atteignent le glacier du Giétro pour s’efforcer de comprendre le phénomène. Ils découvrent que le glacier retient un lac immense, constitué d’une eau prisonnière des glaces, qui ne peut plus s’écouler, et risque d’engloutir la vallée. D’abord terrifié, l’ingénieur Venetz conçoit ensuite un projet extrêmement audacieux. Creuser dans la glace un tunnel, juste au-dessus du niveau du lac, pour permettre aux eaux retenues, qui augmentent, de s’écouler peu à peu.

Un froid mordant

Un défi hors normes est relevé par la population de la vallée. Les hommes affrontent la glace! Une tâche quasiment impossible si l’on songe aux moyens totalement dérisoires à leur disposition. Ils doivent creuser cent mètres de tunnel à l’intérieur du glacier. La glace est glissante, et ils ont fixé des clous dans leurs semelles, pour pouvoir rester debout. Eclairés à la lanterne, ils attaquent la glace à la seule force de leurs pelles et de leurs pioches. Leurs maigres habits ne peuvent pas les protéger du froid. Dans ces hauteurs, vers 1800 - 1900 mètres, les températures sont glaciales. Trois ans auparavant, l’éruption du volcan Tambora d’Indonésie a fait baisser d’un degré la température mondiale, masquant de ses cendres les rayons du soleil. Et ce alors que la température terrestre était déjà en lente baisse depuis le XVe siècle.

1818 La débâcle du Giétro - La mémoire vivante d’une communauté

Comme le souligne Christian Berrut: «Il s’agit d’un film riche en matière qui est fait de façon assez particulière. Il mélange de la fiction, des entretiens avec des scientifiques et des images animées. C’était un risque. Cependant, la réception est étonnamment bonne. Le côté didactique du film ne gêne visiblement pas les gens». En Valais en général, et dans le val de Bagnes en particulier, 1818 suscite au contraire un véritable engouement. Le film a permis aux plus âgés de la communauté d’évoquer les souvenirs transmis par leurs aïeux de la débâcle. Grâce notamment aux efforts de prévention de Venetz, la catastrophe a fait au total moins d’une cinquantaine de morts. Cependant, un village comme Champsec a été entièrement englouti dans la catastrophe. «A écouter les très jeunes enfants qui témoignent dans le film, on constate que les souvenirs ont traversé les générations. Ils jouent encore aujourd’hui un rôle important dans l’imaginaire collectif et le sentiment d’appartenance à la communauté. En classe, les plus jeunes dessinent le barrage de Mauvoisin, construit à partir de 1950, à cent mètres en aval du cône de glace de l’époque», remarque Christian Berrut. Les enseignants demandent aux élèves d’expliquer l’utilité du barrage et ébauchent avec eux des scénarios. En abordant les angoisses, les inquiétudes voire les superstitions suscitées par la très haute montagne, hier comme aujourd’hui, le film décrit une collectivité toujours consciente d’un environnement naturel qui est profondément constitutif de son identité.


 

Le réalisateur Christian Berrut. © DR


Un projet fédérateur

La commune de Bagne a été impliquée dès le départ dans le projet. Infrastructures, locaux et acteurs figurants ont notamment été mis à disposition. La projection du film – tout comme les conférences scientifiques programmées en parallèle – ont réuni plus de mille personnes sur un week-end à l’été 2018. «La commune a par exemple tiré des lignes électriques à gros ampérage pour la scène de l’Eglise. Nous avions besoin de 25'000 watts», raconte Christian Berrut. Suite à des repérages et castings effectués sur place, 120 habitants de la région avaient participé à l’été 2017 en tant que figurants à la scène finale du film. Faisant dialoguer le passé et le présent, cette scène mémorable résume la philosophie et l’intention du film. Elle reflète également son originalité du point de vue filmique. Tournée dans l’église du village du Chables, on peut y voir l’ingénieur Venetz, personnage de fiction incarné par Diego Valsecchi, s’adresser du haut d’une chaire aux habitants de la vallée de Bagne d’aujourd’hui. Venetz convoque pour leur rendre hommage le souvenir des disparus de la débâcle du Giétro. Mais il en appelle aussi à la responsabilité de ceux qui se recueillent avec lui dans l’Eglise pour commémorer le bicentenaire de la débâcle, les acteurs figurants dans le film, nos contemporains – vivants – d’aujourd’hui. Il les conjure, pour le bien des générations futures, de ne pas se désintéresser de l’environnement et d’affronter sérieusement les défis climatiques. La scène finale – qui voit les époques historiques se réunir – condense ainsi le message, ô combien important du film. Original dans sa construction, 1818 éclaire un pan du passé tout en contribuant à la cohésion sociale et à la cause écologique. Il suscite dès lors un intérêt et un enthousiasme réjouissants.

 


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La bande-annonce du film:

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