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CULTURE / Auteurs

Combat de dragons

D ans le monde du livre romand, il y a désormais deux dragons. Celui du Muveran, de Marc Voltenauer, et celui de Gérimont, de Stéphane Bovon. Le second se moquant joyeusement du premier. Interviews.

Lefter Da Cunha est policier à Gérimont. Ça se passe après la montée des eaux – le niveau de la mer s’est élevé de 1000 mètres, les Ormonts sont une île, Gérimont un petit royaume. Un cadavre est retrouvé dans l’église de Grion (oui, avec i), attaché sur la table de communion, les bras en croix, nu, un couteau en plein cœur et les yeux arrachés. Une mystérieuse inscription tracée à la craie au pied de la croix dit: «Tu ne convoiteras point son bœuf».

Difficile enquête

Le policier doit enquêter mais ne sait pas comment s’y prendre. Heureusement pour lui, il va manger tous les jours au Vieux Villars, la meilleure auberge de Gérimont. Là, Lumnore Ansermet, l’aubergiste, lui remet un livre qu’elle a trouvé dans les toilettes: Le Dragon du Muveran. Lefter Da Cunha se rend vite compte de la similitude qui existe entre le meurtre qui vient d’être commis et celui décrit dans le livre. Chic! Il lui suffit donc de le lire pour savoir ce que va faire maintenant l’assassin de Gérimont et l’en empêcher, l'arrêter. Las, il a de la difficulté à lire Le Dragon du Muveran: «Il y avait des chapitres bizarres qui ne voulaient rien dire et qui faisaient s’exprimer un personnage présenté comme «un homme qui n’était pas un meurtrier». C’étaient des chapitres oniriques que je ne comprenais pas, probablement de l’initiative de l’auteur qui n’était pas un romancier mais qui devait être autant de respirations poétiques, en quelque sorte, au milieu des faits. Par ailleurs, ces faits, à cause de comment ils étaient posées, de façon brute, m’empêchaient de me concentrer, comme si la réalité produisait en moi de la rêverie (alors que, quand je lis des livres d’imagination, je suis très concentré). Du coup, je me suis servi du vin pour me reconcentrer. Je me suis endormi à la page 58.» Voilà qui est fort ennuyeux et aura des conséquences désastreuses!

D’auteur à auteur

Lefter Da Cunha est le narrateur du Dragon de Gérimont, qui vient de paraître chez Hélice Hélas, il est également l’auteur du livre et le pseudonyme de Stéphane Bovon, éditeur aux mêmes Editions Hélice Hélas.

Le Dragon de Gérimont est une sorte de palimpseste moqueur du Dragon du Muveran, de Marc Voltenauer. D’habitude, les auteurs romands ne disent du mal les uns des autres qu’en l’absence de celui qu’ils critiquent. Jamais frontalement. Mais Stéphane Bovon n’est ni un auteur ni un éditeur comme les autres (lire son interview ci-dessous): les convenances et les hypocrisies, il s’assied dessus. Et son Cycle de Gérimont, auquel appartient ce nouveau livre, est une œuvre fantastiquement atypique, d’une grande richesse lexicale, d’une imagination extravagante, d’une construction ciselée dans la robustesse, d’une poésie sans mièvrerie ni égotisme.

De plus, on s’amuse en le lisant. Même Marc Voltenauer (lire son interview ci-dessous), pourtant égratigné, dit avoir ri en lisant Le Dragon de Gérimont. Il rencontrera Stéphane Bovon pour la première fois le dimanche 24 septembre, au Festival du livre suisse de Sion, pour un débat.

Comment va se dérouler ce combat de dragons?



«J’ai dévoré les 80 premières pages du «Dragon du Muveran» et ensuite je me suis ennuyé et ça m’a énervé»

Entretien avec Stéphane Bovon, l’auteur du «Dragon de Gérimont».


Après «Le Dragon du Muveran» de Marc Voltenauer, voilà «Le Dragon de Gérimont» de Stéphane Bovon. Pourquoi avoir écrit ce livre?

Il faut replacer ce petit livre, sorte de parenthèse, dans le contexte du Cycle de Gérimont, dans lequel je me suis embarqué depuis 2012. Le Cycle comprend 10 livres dont le découpage est terminé; c’est une sorte de machine (certains disent un machin) assez complexe et postmoderne, c’est donc un projet ludique, référentiel et profondément superficiel. Les trois premiers volumes sont sortis en trois ans, le quatrième, Lachaude, fait 1000 pages. Comme ça prend un peu de temps d’écrire 1000 pages, j’ai commis l’hiver passé Le Dragon de Gérimont, «hommage» gérimontais à celui du Muveran et qui, dans mon œuvre, fait office de spin-off, comme on dit en français.

Votre personnage principal juge que le livre de Voltenauer n’a pas de style, que son auteur n’est pas un romancier. Il s’ennuie en lisant le livre, s’endort au bout de quelques pages. Comme vous?

C’est ce qui s’est passé mais ce n’était pas prévu au départ. Il faut comprendre que la pertinence de me saisir du Dragon du Muveran est géographique. Le royaume de Gérimont se situe à Villars-sur-Ollon et ses environs, après une montée des eaux de 1000 mètres qui a noyé le monde, enfin, ce qu’il y a en-dessous. Les Muverans font donc partie de l’univers littéraire de mon cycle. C’est ma femme qui a suggéré de jouer avec Le Dragon de Voltenauer. J’ai ouvert le livre sans a priori, je m’attendais à une série b sympa comme La vérité sur l'affaire Harry Quebert (de Joël Dicker, ndlr). J’ai dévoré les 80 premières pages et ensuite je me suis ennuyé et ça m’a énervé. Le Dragon du Muveran aurait été un bon livre de 200 pages, c’est devenu un livre insupportable de 600.

Pourquoi Marc Voltenauer ne devrait-il pas être considéré comme un écrivain?

De facto, à partir du moment où il écrit et qu’il publie, il est un écrivain. Le narrateur de mon livre l’admet et finit par l’admirer (même si le procédé est ironique). Marc Voltenauer maîtrise même des aspects du métier qui échappent à beaucoup. Il sait parler de son œuvre, se vendre, il ne se cache pas, il est honnête. La question serait plutôt: «Est-il un bon écrivain»? Vaste et vaine question. C’est complètement subjectif. Peut-être l’ai-je mal lu? Après tout, je n’ai également pas aimé Céline ou Joseph Conrad. Enfin, who cares?

«Notre monde n'est pas sérieux; Voltenauer, Mozart, Trump et les moules frites, tout ça, c’est une farce et j’y participe à ma façon»

Est-ce que le succès de librairie du «Dragon du Muveran» vous agace? Le jalousez-vous?

C’est presque de la double contrainte, comme question. Si je dis «oui», on me dira «pauvre type» et si je dis «non», on dira «alors pourquoi t’as écrit ce livre?». Le Dragon du Muveran m’a agacé pour les raisons que j’ai évoquées mais je ne suis pas jaloux. Ontologiquement, je ne suis jaloux de rien. Je pense que notre monde n’est pas sérieux; Voltenauer, Mozart, Trump et les moules frites, tout ça, c’est une farce et j’y participe à ma façon.

La plupart des auteurs romands vendent peu de livre mais font grand cas de leur statut d’écrivain. Marc Voltenauer en vend beaucoup mais semble plutôt modeste sur ses qualités littéraires. C’est étrange, non?

Je ne connais pas (encore) Voltenauer mais c’est vrai que, de loin, son rapport à la littérature et à son succès me paraît sain. A contrario, dans le minuscule monde des lettres romandes, où je croise beaucoup de belles personnes, il y a comme une brume d’egos ridicules qui embrouillent les esprits. On est narcissique, on pense que ce qu’on écrit compte, mais c’est grotesque. Il y a plus d’écrivains que de lecteurs. Dans les salons ou les festivals, dès que je rencontre un comptable, je passe la soirée avec lui: enfin quelqu’un d’original! En terres francophones, historiquement et culturellement, on fait tout un fromage de la littérature mais il faut se calmer. Heureusement, je suis aussi dans le monde de la BD, et là c’est plus simple, on y est talentueux, modeste et on boit des bières en rigolant.

«Je ne sais pas ce que je suis mais je sais ce que je fais. Je ne suis pas écrivain, j’écris des livres»

D’habitude, dans le milieu littéraire romand, on ne dit pas ouvertement ce qu’on pense des livres des autres écrivains. Vous, vous y allez franchement, sans retenue… Vous brisez une omerta?

Je n’en sais rien et je n’ai aucune prétention par rapport à ça. D’abord, je ne me sens pas du milieu littéraire, romand ou toltèque. Je ne sais pas ce que je suis mais je sais ce que je fais. Je ne suis pas écrivain, j’écris des livres. J’aime bien raconter des histoires comme d’autres vont aux champignons et le mérite du ramasseur de champignons n’est pas moindre. Ce qui m’intéresse, dans la vie et ma création, c’est comment, pas pourquoi. J’ajoute que je suis gentil. C’est de la psychologie de base mais, se moquer, quitte à dégonfler quelques egos (je ne pense pas à celui de Voltenauer) est preuve d’humanité. A l’inverse, je suis toujours étonné qu’on trouve telle personne gentille alors que c’est une pelure. Daniel Fazan par exemple: j’étais à côté de lui pendant un Livre sur les Quais, plein de vieilles dames lui disaient à quel point il était gentil mais en vérité il est méchant. Je ne sais pas ce que je suis mais je sais ce que je fais. Je ne suis pas écrivain, j’écris des livres.

S’il vous en avait proposé le manuscrit, vous n’auriez pas édité le livre de Voltenauer?

Ben, non, quand même pas…

Pourquoi avoir écrit le «Dragon de Gérimont» sous pseudo?

C’est interne à la construction de l’œuvre. Un des thèmes qui la traverse est le croisement des mondes. Une des dimensions est de faire voyager mes personnages dans notre monde par le biais d’un artifice tout bête: en signant des livres, ils passent de Gérimont à notre monde puisqu’ils sont officiellement répertoriés dans les moteurs de recherche utilisés dans la chaîne du livre par les diffuseurs, libraires, etc. Les volumes 1 à 10 du Cycle de Gérimont sont signés par Stéphane Bovon, les volumes 11 à 20 par autant de personnages gérimontais.

Pourquoi votre saga a-t-elle les Ormonts pour décors?

Simplement parce que j’y habite depuis 5 ans. Je vis à Huémoz, à 1008 mètres d’altitude. Autrement dit, j’aurai quasi les pieds dans la mer quand elle montera.

Quelle sorte de français parlent vos personnages?

J’aime jouer avec la langue et la décloisonner. La vitalité d’une langue, comme tout, réside dans un enracinement profond et des branches qui s’étendent à l’horizon. Je suis natif du Pays-d’Enhaut. Naturellement, dans ma famille, je baigne dans un français pataud mais chantant, maladroit mais riche, beaucoup moins rigide que le «bon français» jacobin qu’on devrait parler. Je pratique régulièrement un bon millier d’expressions valdo-fribourgeoises. Ça va bien au-delà de la panosse. L’usage de mots français dans ma langue est subtil et qualifie une culture, protestante, humble, taiseuse et spirituelle. Mon grand-père gouvernait, pas parce qu’il était roi mais parce qu’il était vacher; quand on est gourmand, ce n’est pas qu’on mange en grande quantité, c’est le contraire, etc. Certains de mes personnages parlent ainsi, mais aussi les narrateurs. Je ne vois pas pourquoi je m’empêcherais de parler de dérupes ou d’égras; et sans notes de bas de page, le vaudois n’est pas une note de bas de page! Ceci dit, j’ai aussi vécu à New York et pratique l’américain, une langue souple et poétique, aux possibilités énormes; je m’en inspire pour écrire mon français. Il y a des phrases comme celle-ci, dont je suis content dans Le Dragon de Gérimont, quand le personnage principal «shoote dans un péleu».

Combien de volumes pour «Gérimont»? Quand cela sera-t-il fini? Pourquoi cette saga?  

Or donc, il y a 20 livres en tout. J’écris les volumes 1 à 10. Les volumes 11 à 20 se font sous pseudos gérimontais. D’autres auteurs contribueront aux livres satellites. Il y a aussi pas mal d’illustrations et de bd qui sont prévus. Le tout devrait se terminer en 2025. Je ne sais pas pourquoi je fais ça.




«Le Dragon de Gérimont», Lester Da Cunha, Editions Hélice Hélas


  «J’ai bien ri en lisant le «Dragon de Gérimont». C’est toujours un honneur pour un romancier d’être pastiché»

Entretien avec Marc Voltenauer, l’auteur du «Dragon du Muveran».


Avez-vous lu le «Dragon de Gérimont»?

Oui, et j’ai bien ri.

Qu'en avez-vous pensé?

A mon sens, c’est toujours un honneur pour un romancier d’être pastiché, car cela suppose qu’il ait été déjà beaucoup lu pour que le pastiche trouve sa cible. C’est donc pour moi un double honneur, car je ne suis après tout qu’un écrivain débutant, qui vient seulement de faire paraître son deuxième roman (Qui a tué Heidi, ndlr).

Votre «Dragon du Muveran» y est décrit comme un livre sans style, sans intérêt littéraire, qui plonge le lecteur dans l'ennui et la somnolence. Cela vous blesse-t-il?

La charge fait partie du jeu. Lorsque Reboux et Müller écrivaient leurs A la manière de…, ils n’étaient pas particulièrement tendres pour Gide, Proust, Dickens, Zola…, tous ces très grands écrivains qu’ils moquaient. C’est précisément cela qui est drôle. Un pastiche doit appuyer, pas effleurer.

Je lui paierai même la première bière

D'habitude, on ne dit pas ce genre de chose ouvertement dans le petit milieu littéraire romand. On peut reconnaître une certaine franchise à Stéphane Bovon, non?

Je ne peux pas vous répondre… En ce qui concerne Stéphane Bovon, je ne le connaissais pas. Je lui souhaite le plus grand succès avec son Cycle de Gérimont.

Pensez-vous que certains auteurs suisses sont jaloux de votre succès?

J’ai l’impression qu’en faisant passer les frontières à la littérature romande, quelle qu’elle soit, on met en lumière une «école littéraire» souvent méconnue en dehors de nos frontières. Si mon petit succès pouvait aider à la mettre en lumière, je serais particulièrement satisfait, en tant que Suisse, de faire connaître un peu nos particularismes. D’ailleurs, le mouvement est en route. Après Joël Dicker, la rentrée littéraire française est, cette année, marquée par l’émergence d’écrivains romands, dont par exemple Céline Zufferey, publiée chez Gallimard.

Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de mentir, à la hausse, sur les ventes du «Dragon du Muveran»?

Je n’ai pas bien compris cette polémique. Le directeur des libraires Payot y a mis fin en donnant l’état de ses ventes.

Vous allez débattre avec Stéphane Bovon à Sion le 24 septembre prochain. Vous allez lui casser la figure?

Je suis ravi de le rencontrer et lui paierai même la première bière.


«Le Dragon du Muveran», Marc Voltenauer, Editions Plaisir de lire 


«Qui a tué Heidi?», Marc Voltenauer, Editions Slatkine 


La rencontre des dragons

«Deux dragons à la médiathèque», dimanche 24 septembre à 15h, au Festival du livre suisse, à Sion. 


Précédemment dans Bon pour la tête

Du Dragon à Heidi, la machine de guerre Voltenauer, par Isabelle Falconnier

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