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CULTURE / Phénomène

Du «Dragon» à «Heidi», la machine de guerre Marc Voltenauer

A uteur d’un succès populaire inattendu avec son premier livre, «Le Dragon du Muveran», qui sort en poche, le Genevois désormais Gryonnais Marc Voltenauer publie le 25 août «Qui a tué Heidi?». Analyse d’une stratégie gagnante.

Samedi 26, dans une semaine, c’est fête à la Grande Salle de Barboleuse à Gryon: Marc Voltenauer, enfant du pays depuis qu’il y passe tous ses week-ends avec son compagnon Benjamin, Tatchi de naissance, mais surtout depuis qu’il a rendu célèbre ce village des Alpes vaudoises en y situant l’intrigue de son premier roman, un polar intitulé «Le Dragon du Muveran» et qui a réussi l’exploit de se vendre à 30 000 exemplaires rien qu’en Suisse romande, lance son nouveau livre, «Qui a tué Heidi?».

Il y a deux ans, Voltenauer avait marqué la sortie du Dragon du Muveran par une petite fête intimiste dans l’église du village, scène du crime. Samedi prochain s’annonce d’une autre ampleur: le matin, son cercle proche, amis, famille ou connaissances, sont conviés pour le brunch. Dès 16h, l’apéro est ouvert à tout Gryon et du coup tous ses lecteurs aussi. Pour le moment, une centaine de participants sont inscrits et plus de deux cents sont «intéressés». Mais nul doute que ce chiffre s’envolera avec la mise en orbite médiatique de «Qui a tué Heidi?» et le tir groupé de la presse qui commence ce week-end: Le Temps ce samedi, Le Matin Dimanche le lendemain, 24 heures puis l’Illustré en début de semaine.

C’est lui qui régale à la Grande Salle de Barboleuse, assurant l’entier de l’organisation de la journée, de son animation avec son ami le journaliste genevois Pascal Schouwey jusqu’au remontage d’une exposition réalisée par une classe d’Aigle autour du Dragon. En échange, il gardera le bénéfice de la vente des livres qu’il dédicacera et vendra sur place.

Un entrepreneur-né

Il est comme ça, Marc Voltenauer. On ne vend pas par hasard 30 000 exemplaires d’un livre dans une région, la Suisse romande, à peine plus grande que le grand Lyon, s’attirant les bonnes grâces de dix fois plus de lecteurs. Depuis la sortie du Dragon du Muveran, en octobre 2015 aux éditions Plaisir de Lire à Lausanne, il a tout fait juste.

Dès l’été 2015, conscient d’être un inconnu total sur la scène culturelle et littéraire de Suisse romande – après quelques années passées aux ressources humains de la BCGE, il est membre de la direction de GaleniCare – cet entrepreneur-né se dote d’outils de promotion personnalisés, produit de courtes vidéos ludiques avec un ami professionnel de la communication, crée le buzz sur les réseaux sociaux avec l’équipe de la maison Plaisir de lire. Le lancement du livre à l’église de Gryon, porté par le propre réseau qu’il s’est créé depuis qu’il a adopté ce village au retour d’un tour du monde en couple en 2011, crée un bouche à oreille régional très favorable. Du coup, les libraires, médiathèques, bibliothèques et autres lieux culturels se mettent à l’accueillir. De son côté, il s’investit de manière intensive dans la promotion de son livre, ne se déplaçant jamais sans des piles du roman dans sa voiture, en déposant dans tous les cafés, épiceries, boucheries de la région intéressées. Partout où il peut, partout où sont les lecteurs potentiels, il place son Dragon. Et ça marche. Intrigué, les médias s’intéressent à ce bon client. L’effet boule de neige est en marche et le Dragon, de simple livre, se transforme en phénomène. Et Voltenauer, de parfait inconnu, devient une personnalité porteuse du milieu littéraire romand, attirant la foule à ses séances de dédicaces.

Des balades guidées qui font le plein

Tout le monde le lit: les Gryonnais ravis de retrouver un décor familier s’emparent du roman comme d’un roman à clé évoquant la vie secrète de leurs voisins, des gens qui n’avaient plus ouvert de romans depuis des années s’y remettent pour l’occasion, les amateurs de polar, les non amateurs de polar, les Romands en général ravis du décor alpin familier, les Belges et les Français ravis du décor alpin et des mœurs exotiques, des hommes quasi autant que des femmes, des adolescents de quinze ans comme des nonagénaires qui ne manquent pas de le faire savoir à l’auteur.

L’office du tourisme de Gryon, avisé que des promeneurs viennent visiter le village son livre à la main, cherchant qui l’église, qui le Café de la Pomme rendu fameux par l’inspecteur Andreas Auer, alter ego de Voltenauer, lui propose de mener des balades guidées qui font le plein: les gens viennent de toute la Suisse romande marcher quatre heures, apéritif inclus, sur les traces du Dragon et l’histoire de Gryon. On parle même cinéma: Jean-Louis Porchet, patron de CAB production, réserve les droits d’adaptation du Dragon pour deux ans, le temps de finaliste la production.

En 2016, Voltenauer se trouve un éditeur à la hauteur de ses ambitions de diffusion francophone. Slatkine et Cie, le jeune label parisien créé par Ivan Slatkine et dirigé par Henri Bovet, rachètent les droits du Dragon à Plaisir de lire, qui peut continuer à le vendre en Suisse. Voltenauer se souvient de son émotion dans le TGV qui l’amène, en juin 2016, parler de son livre devant les représentants d’Interforum, qui à leur tour seront en charge de séduire les libraires de toute la France. «Une expérience inoubliable. J’avais la sensation physique de faire traverser la frontière à mon livre.» En Belgique, une tournée de promotion efficace organisée par une attachée de presse mandatée par Slatkine lui vaut une dizaine de rendez-vous médias de qualité. «Tous les journalistes avaient vraiment lu le livre!» Le Dragon se vend à quelques milliers d’exemplaires entre France et Belgique: un bon début pour un premier roman suisse dans l’univers hyper compétitif du polar, où souvent quelques centaines de ventes sont considérées comme acceptables. «Tout se construit. Un succès, une carrière, un réseau. J’en suis très conscient.»

Toute la chaine du livre attend Heidi

Du coup, la sortie de «Qui a tué Heidi?», deuxième tome des aventures de l’inspecteur Auer à Gryon, accompagné en sus de la sortie en version poche du Dragon aux éditions Pocket, locomotive éditoriale en la matière, est très attendue. Par toute la chaine du livre: lecteurs, journalistes et blogueurs polars, libraires, bibliothèques et médiathèques, organisateurs de festivals.

Essentielle, la sortie chez Pocket du Dragon donne une seconde vie au roman. Sachant que 80% des ventes de livres en France se font en poche, et que Pocket à accès à une diffusion en kiosques et supermarchés que n’a pas forcément son éditeur grand format, elle est même vitale. Et en Suisse, malgré les 30 000 ventes, le potentiel de relance est là. La preuve par la «grosse commande» du réseau Fnac ou de Payot.

Là encore, pour la sortie de «Qui a tué Heidi?», Marc Voltenauer fait tout juste.

Dès le mois de juin, il balance sur les réseaux sociaux l’annonce de la sortie du livre avec la photo de couverture. Il est lui-même «surpris» du retour de ses lecteurs et de l’attente manifeste. Tout l’été, il reste en lien avec sa communauté, postant des photos de lui au festival Crime Time de l’île de Gotland en Suède, où il passe ses vacances en famille, avec les auteures Mari Jungstedt et surtout la star Camilla Läckberg, qu’il adore, se plaçant dans une humble position de simple admirateur. Des photos qui font exception sur son journal FB: «Je fais de FB une utilisation professionnelle. Jamais d’infos ni de photos sur ma vie privée ou familiale.» Par contre, il répond soigneusement à tous les lecteurs qui lui écrivent.

La France, mission difficile

Côté promotion, dès le mois de juin, son planning d’août à décembre est rempli. Soit deux à trois événements par semaine dans toute la Suisse romande, y compris la France voisine, où ses lecteurs de Thonon ou Annemasse l’attendent de pied ferme. «Je suis un entrepreneur-né. On ne se refait pas. Après deux années où j’ai fait moi-même une grande partie du travail de promotion, de médiation, j’ai continué sur la même dynamique. J’ai une ligne directe avec les libraires, bibliothèques, événements, et eux aussi. Et tout a changé par rapport à il y a 2 ans. Je partais de zéro. Désormais j’ai un réseau. Tous les gens qui m’ont reçu veulent m’avoir pour le nouveau livre. Je n’ai plus d’effort à faire pour être connu en Suisse romande. C’est un soulagement. Et l’attente que je constate est fantastique.»

Du coup, on le verra au Livre sur les Quais à Morges, au Festival du livre suisse à Sion fin septembre, au Festival du polar romand Lausan’noir fin octobre, et dans toutes les librairies de Neuchâtel à Vionnaz et de Fribourg à Genève qui figurent déjà sur l’agenda qu’il met à jour quotidiennement sur son site marcvoltenauer.com.

En France, où le livre sort le 7 septembre, la jeune attachée de presse parisienne des éditions Slatkine & Cie travaille la presse écrite, audio-visuelle et les réseaux sociaux. Côté rencontres avec les lecteurs, la stratégie arrêtée vise en priorité les festivals de polar, très nombreux et dynamiques en France. «Les déplacements en librairies demandent un investissement en temps et en argent disproportionné pour le moment. C’est le constat que nous avons tiré après une dizaine de librairies visitées l’an dernier.» Côté médias français, Marc Voltenauer le sait, c’est «mission difficile!» L’an dernier, il n’avait eu accès qu’à TV5 Monde et son émission 300 millions de critiques. Objectif 2017: la presse écrite et les blogueurs spécialisés qui dans le domaine polar sont aussi efficaces que prescripteurs. Côté Belgique, c’est «le bonheur»: dimanche prochain, au lendemain de la fête à Gryon, il emmène en excursion une équipe de journalistes belges encadrés par lui-même et son éditeur Henri Bovet, dont une équipe de la télévision belge et une critique littéraire de la presse écrite.

Pendant ce temps, dernière brique de la stratégie, un agent littéraire indépendant, l’américain de Paris Gregory Messina, est mandaté par son éditeur pour vendre les droits des deux polars à l’étranger, et décrocher des traductions, en les représentant à la Foire du livre de Francfort ou celle de Londres. «J’aimerais beaucoup que les discussions entamées l’automne dernier à Francfort, qui concernent notamment une traduction allemande, aboutissent. L’allemand me donnerait accès aux lecteurs de toute la Suisse, c’est important.»

Et le livre?

Là aussi, l’équation semble parfaite. «Qui a tué Heidi?» porte un titre impeccable, bref et impactant, transportant le lecteur d’un seul coup tant dans le monde du crime que dans son opposé, la Suisse idyllique, alpestre et innocente représentée par Heidi. Avec de suite un mystère: mais qui est la Heidi du roman? «En écrivant le livre, j’avais en tête un autre titre, "La Reine des Alpages". Je n’en étais pas satisfait.» C’est son compagnon qui lui glisse le mot de "Heidi"». Bingo. Du coup, si le Dragon se plaçait sous le signe du polar nordique avec, en bandeau, le slogan «Le polar nordique des Alpes vaudoises», ce livre assume et même revendique son aspect suisse. «C’est vrai. Je ne dis plus que je fais comme les nordiques. Je dis que je suis Suisse et fier de l’être. Avec raison: c’est en passant quatre mois à Gryon après le tour du monde que Benjamin et moi avons réalisé que j’ai pour la première fois eu l’idée d’écrire des livres qui s’y passeraient. Tout m’a plus, le paysage, les habitants, le mode de vie, la nature. Je voulais enraciner mes histoires ici. Et c’est ce qui plait aux lecteurs, c’est un bon pari que j’ai fait!»

La photo de couverture de «Qui a tué Heidi?» est signée du photographe français Nicolas Gaspard, spécialisé dans la prise de vue des tornades, et montre un orage sur une montagne. C’est aussi une photo d’église de campagne de Gaspard qui figure en couverture de la version Pocket du Dragon du Muveran. Une proposition faite par Voltenauer et son éditeur, qui n’aimaient pas les premiers essais de Pocket. «Le dialogue a été parfait et très constructif avec eux. Une belle surprise!»

Sur le fond, «Qui a tué Heidi?» mêle avec pertinence une saga immobilière internationale louche à un conflit entre paysans locaux autour de vaches de combat (lire encadré critique ci-dessous). On y trouve aussi un politicien assassiné à l’opéra de Berlin, un tueur à gage russe en mission à Villars et un jeune homme qui vit dans l’obsession sexuelle du parfum de sa mère morte et kidnappe des femmes qui lui ressemblent avant de les assassiner avec un serpent venimeux. Voltenauer avait en tête l’intrigue de ce livre avant même l’écriture du Dragon. «J’avais été frappé par cette affaire réelle, datant de quelques années, où les habitants d’un village proche avaient refusé en votation populaire la vente de terrain par la commun à des promoteurs immobiliers…»

Renversés, carnotzet, beuses et Cenovis

C’est un roman suisse: on y boit des renversés, on se retrouve au carnotzet, on tartine du Cenovis, on marche dans des beuses. Du coup, l’éditeur a fait le choix de notes de bas de pages explicatives, au risque d’agacer les lecteurs suisses. «C’est un risque mais c’est mieux que de décider d’enlever tous ces expressions qui donnent au livre sa saveur d’ici. Et c’est une fierté que de pouvoir faire découvrir cette culture en France et Belgique!»

Depuis le début de l’année, Marc Voltenauer ne travaille plus qu’à 70% au sein de l’entreprise GaleniCare, dont il est membre de la direction et un des responsables régionaux. Il passe la semaine à Morat avec son compagnon et les week-ends à Gryon dans leur chalet ou sur les routes avec son livre. Objectif de l’automne: la même chose, ou mieux, en terme de ventes. «Que les lecteurs qui ont lu le Dragon me suivent avec ce deuxième! Mais mes objectifs pour ce deuxième livre étaient surtout littéraires. J’aimerais que l’on parle du contenu, du livre, plus que du phénomène que le Dragon a représenté. J’aimerais améliorer mon savoir faire d’auteur. J’ai été happé par le plaisir d’écrire un premier livre, maintenant j’ai envie d’évoluer. Je suis conscient d’en être au début en la matière.» Il ne serait pas contre pouvoir en vivre, ce qui n’est de très loin pas le cas malgré le succès populaire du Dragon. «Le succès d’un premier livre ne donne aucun garantie pour la suite…».

Raisonnable, en plus, Marc Voltenauer.



Critique

Vous avez aimé «Le Dragon du Muveran»? Vous aimerez «Qui a tué Heidi?»! L’intrigue est originale, le rythme soutenu, les personnages, qu’ils soient du côté du mal ou du bien, bien campés, et le mariage entre les réseaux immobiliers mafieux internationaux et la culture locale paysanne et villageoise fonctionne bien. Grand écart, choc des mondes, mentalités aux antipodes mais cultivant chacun à sa façon le mystère et la discrétion: tout cela se combine de manière plaisante, prenante, et l’on ne se pose jamais la question de la plausibilité, écueil qui plombe nombre de polars.

Côté ancrage local, c’est réussi. Clairement, le lecteur n’a qu’une envie, découvrir ou retourner à Gryon – ses chalets centenaires, ses paysages bucoliques, ses ruelles hantées, ses cafés populaires – après avoir lu ce 2e tome des aventures de l’inspecteur Auer. Et puis, on aime bien ce couple, Andreas et Mikaël, l’inspecteur un peu rebelle, professionnel jusqu’au bout des ongles mais si peu hiérarchique, et le journaliste qui dans le fond aime autant résoudre les mystères que son homme. Ils sont attachants, mignons, familiers, naturels, et on partage leur quotidien avec plaisir.

Légère déception du côté du style: là où l’on aurait imaginé qu’un Marc Voltenauer, rassuré par le succès de son premier roman, oserait désormais se lâcher, laisser le factuel vivre sa vie pour un peu plus de souffle, de style, de littérature, on trouve encore trop de formules plates. La faute à une écriture quelque peu scolaire, inutilement didactique parfois. Des péchés de jeunesse qui n’empêchent heureusement pas le talent de dialoguiste de Voltenauer de, lui, prendre son envol, tout comme sa connaissance intime évidente des milieux tant judiciaires que policiers ou carcéraux. Bref, agréable confirmation. Vive le troisième, déjà en cours de route.

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