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En compétition à la Berlinale, «L'Empire» en a laissé plus d'un perplexe. Fidèle à ses obsessions, l'auteur de «L'Humanité» et «Ma Loute» est retourné dans sa France profonde du Nord pour y mêler vision sans fard de la réalité, aspirations métaphysiques et goût du burlesque sur une histoire de combat entre forces du Bien et du Mal façon «Star Wars»! Complètement dingo, est-ce pour autant génial?



Il est sans aucun doute l'un des cinéastes les plus singuliers du moment et ce film avait tout pour devenir son grand œuvre. Et pourtant, loin de la pierre philosophale espérée, L'Empire réjouit à peine. Que s'est-il donc passé? Dans un tel cas, il faut toujours commencer par soupçonner sa propre réception, un coup de mou ou un manque d'acuité intellectuelle. Mais un tour des critiques tombées lors de la présentation du film au Festival de Berlin puis à sa sortie française, y compris les plus favorables, a tôt fait de confirmer l'impression d'un film follement ambitieux mais pas vraiment réussi. Soyons clair, L'Empire vaut absolument le coup d'œil. Mais sans en attendre forcément un nouveau Messie, même lorsque l'auteur de La Vie de Jésus (1997) accouche d'une Malédiction + La Guerre des étoiles transposées sur sa chère Côte d'Opale.

Peut-être convient-il de rappeler la trajectoire de ce natif de Bailleul dans le département du Nord, qui a débuté comme prof de philosophie doublé d'un cinéaste du dimanche. Sortis de nulle part, cette Vie de Jésus au titre trompeur puis surtout L'Humanité, primé à Cannes, ont tôt installé une réputation de visionnaire fondée sur son expression de la tragique imperfection humaine face à la grandeur et la beauté du monde. Son emploi d'amateurs aux gueules et à l'élocution impossibles contraste avec un sens époustouflant du paysage et bientôt un recours frappant à des musiques préexistantes, en particulier sacrées. Ses films suivants (Flandres, Hadewijch) ont creusé ce sillon métaphysique jusqu'au sommet que constitue pour nous le méconnu Camille Claudel 1915 (2013), qui le voit pour la première fois recourir à une actrice professionnelle, Juliette Binoche.

Mais le soupçon de prétention n'a jamais été loin, certains films moins inspirés (Twentynine Palms, Hors Satan) y prêtant clairement le flanc. Comme pour s'en défendre, Dumont a alors opéré une volte-face qui a autant enchanté que surpris, «libérant son clown intérieur» dans les mini-séries P'tit Quinquin et Coincoin et les z'inhumains, pour une sorte de de relecture absurde et burlesque de L'Humanité. Son seul succès public en salles, Ma Loute avec Binoche et Fabrice Luchini, est aussi de cette veine-là. Et depuis? Tant ses deux Jeanne d'Arc, confidentielles et indigestes, que le plus commercial France avec Léa Seydoux (2021), état des lieux médiatico-moral de la nation, sont tombés à plat, laissant craindre un déclin de cet auteur original, un pied chez Pialat, un autre chez Bresson et un troisième chez Blake Edwards.

Un Empire pour tout boucler?

C'est à cet instant que surgit L'Empire, à 7 millions d'euros quasiment une superproduction, qui donne l'impression de vouloir rassembler tous les fils de cette œuvre disparate. Le début est très amusant, qui suit Line (Lyna Khoudri), une citadine moderne déplacée dans une petite ville côtière qui fait la connaissance d'un jeune gars local nommé Jony (l'amateur Brandon Vlieghe). Or, il s'avère que l'épouse séparée de ce dernier a donné naissance au Margat (Freddy de son vrai nom, comme l'anti-héros de La Vie de Jésus...), celui par lequel le Mal étendra son empire sur Terre. Un virage fantastique radical dont le film ne se remettra pas. Au contraire, la paisible bourgade devient bientôt le théâtre d'un affrontement cosmique entre Belzébuth (Fabrice Luchini) et «la Reine» (Camille Cottin), secondée quant à elle par la belle Jane (Annamaria Vartolomei) et le vilain Rudi (Julien Manier, autre trogne locale).

Et c'est parti pour un affrontement manichéen entre le Bien et le Mal, voire aussi le Féminin et le Masculin, même si Bruno Dumont s'amuse à tout mélanger. Les cavaliers sur leurs blancs destriers sont ainsi du côté du démon; la fille en noir doit éliminer un mignon bébé pour sauver l'humanité, etc. Bientôt, on sort les épées-laser et des vaisseaux spatiaux en forme de palais (modèle versaillais) ou de cathédrale gothique (modèle Sainte-Chapelle) atterrissent. Et au milieu de tout ça, la vie locale se poursuit comme si de rien n'était, avec ses terribles banalités et les deux flics abrutis de P'tit Quinquin et Coincoin qui reprennent du service.

Tout ceci aurait pu (dû?) être sidérant et hilarant. Mais il faut bien reconnaître qu'à l'écran, ça ne l'est guère. Que Dumont échappe à la stricte parodie, genre favori des esprits les plus limités, on ne peut que s'en réjouir. Fondé sur l'opposition entre le naturalisme et l'épique mais aussi nourri d'une vraie réflexion sur les genres populaires, L'Empire vise plutôt sur un premier degré décalé. Malheureusement, les styles respectifs des acteurs amateurs et professionnels ne s'accordent guère, sans créer non plus de friction étonnante, tandis que la tranquillité de la Côte d'Opale en été reste foncièrement étrangère au déchaînement des effets spéciaux digitaux. Et même s'il est sûrement capable de justifier tout ceci théoriquement, il est clair que le cinéaste n'y entend rien à la science exacte du «timing» comique.

Dumont du côté de Besson

Pour une vision dotée d'une vraie force poétique (ce palais dont les fenêtres donnent sur le cosmos ou cette cathédrale qui s'arrime à un bunker), combien d'autres qui tombent à plat? Le numéro en roue libre de Luchini en guide touristique qui devient un Belzébuth d'opérette s'agitant et vociférant dans le vide s'avère vite pénible. En face, Camille Cottin frise l'inexistence malgré des yeux de couleurs différentes et une soudaine promotion au titre de maire de la ville. Par contre, il suffit d'avoir vu un seul autre film de Dumont pour sentir venir à l'avance l'inévitable scène de «baise sauvage» entre l'émissaire du Mal et celle du Bien (qui s'attirent par principe, c'est à prendre ou à laisser). Bref, on oscille constamment entre une admiration pour l'audace du concept et une déception face au résultat.

Tout se conclut logiquement en un grand affrontement entre deux armées de vaisseaux spatiaux et des visions d'Apocalypse dans lesquelles le Bien et le Mal s'annulent, sans doute pour laisser l'humanité prisonnière de sa complexité constitutive. Rien à redire à ça. Mais s'il y a quelque chose de satisfaisant à voir Bruno Dumont, 65 ans, ainsi damer le pion à Luc Besson, il faut aussi reconnaître que tout ce fatras n'aura guère été plus passionnant que Le Cinquième élément ou Valérian! Même subverti, libéré de son absolutisme moral et religieux, le manichéisme reste de peu d'intérêt pour le déroulement d'un récit. Bref, l'ennui guette, comme déjà dans... nombre d'autres films de Bruno Dumont avant celui-ci.

Eh oui! Le mythe de l'Auteur intouchable a souvent ses bons et ses mauvais côtés. Pour une telle entreprise, un vrai producteur (ou alors d'autres collaborateurs de confiance) qui sache dire au scénariste Dumont où retravailler ses dialogues et au monteur Dumont où resserrer les boulons n'aurait sans doute pas été de trop. Pour nous, la déception est dès lors comparable à celle du récent Don't Look Up d'Adam McKay (2021), comédie politique «globale» clairement intelligente et néanmoins ratée – pour peu qu'on ne confonde pas intention et réalisation.


«L'Empire» de Bruno Dumont (France, 2024), avec Lyna Khoudri, Anamaria Vartolomei, Fabrice Luchini, Camille Cottin, Brandon Vlieghe, Julien Manier, Bernard Pruvost, Philippe Jore. 1h50

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