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CULTURE / Cinéma

Au rendez-vous de la mort joyeuse

C hristopher Landon récidive avec «Happy Death Day 2 U», comédie horrifique jouissive qui surenchérit sur les mises en abyme de son modèle. Un plaisir coupable symptomatique d'où en est le cinéma de genre aujourd'hui.

Il y a à peine plus d'un an, on avait été cueilli par surprise par Happy Death Day (Happy birthdead en «français»), petit film malin du studio Blumhouse, la maison qui monte en donnant un nouveau souffle au cinéma d'horreur. Le concept: Un jour sans fin version slasher, avec une étudiante prise dans une boucle temporelle où elle se faisait trucider à répétition par un inconnu, jusqu'à découvrir le coupable et trouver une porte de sortie. On pouvait craindre la redite obligée sans autre motivation que quelques (millions de) dollars de plus. Chance, Christopher Landon, le réalisateur de l'original, est resté aux commandes, signant cette fois également le scénario. Mieux, il a trouvé moyen de surenchérir dans la même veine, pour un «plaisir méta» décuplé.

Oubliez les suites et reboots (relances) fatiguées de vos croque-mitaines favoris (Freddy, Jason, Michael Myers & co), oubliez même le quatuor des Scream de Wes Craven et Kevin Williamson, sommet de réflexivité et cul-de-sac apparemment indépassable. Happy Death Day va encore plus loin. Bien sûr, on ne saurait trop conseiller de visionner le premier opus avant de découvrir celui-ci, pour pleinement goûter à l'art des variations. Mais ce n'est pas une obligation. Car le danger qui menace ici n'importe quel spectateur, néophyte ou aguerri, est à vrai dire la surcharge mentale. Pour certains, ce sera juste trop. Mais pour qui croche, force est de reconnaître que le cinéaste n'a rien soldé, parvenant au contraire à donner au concept une nouvelle dimension.

Mondes parallèles

Le début n'est pourtant pas des plus prometteurs, qui nous renvoie illico au campus lambda pour nous fait suivre le personnage le plus navrant du premier volet, Ryan Phan, le copain de chambrée asiatique du jeune premier Carter. Gag: lorsqu'il surprend ce dernier en situation apparemment embarrassante, on se retrouve en fait dans la boucle du film précédent! Et lorsque Ryan se replie sur le labo de sciences où, avec deux amis, il a mis au point un projet qui... risque de chambouler notre réalité, on saisit l'astuce. Bientôt, nous revoilà avec l'héroïne Tree (formidable Jessica Rothe), condamnée à résoudre une équation encore bien plus complexe que la première fois!

Presque tous les personnages reviennent donc faire un tour, avec un ajout décisif: la mère pourtant décédée de Tree. Celle-ci devine alors que l'expérience scientifique des trois geeks l'a cette fois envoyée dans une réalité parallèle, dans laquelle tout est légèrement différent! Plus grave: si elle s'en échappe comme la première fois, sa mère sera à nouveau morte. Elle décide alors de rester dans ce réel alternatif, quitte à se remettre en danger et à voir l'amour de son boyfriend lui échapper. Mais peut-on vraiment choisir le passé contre l'avenir? Sur la base d'un... souvenir du futur?

C'est avec cette question éminemment philosophique, dictée par une tentation que nous connaissons tous, que cette suite trouve sa vraie raison d'être. Dans le premier volet, cette héroïne un peu trash découvrait dans la répétition une occasion de devenir une meilleure personne. Dans ce second, elle se retrouve à devoir faire le bon choix, confrontée à un dilemme autrement insoluble. Sans lui, le film resterait sans doute brillant, mais paraîtrait vain. Et c'est là que le talent de Christopher Landon saute aux yeux. Autant les embardées de son scénario restent amusantes et ses raccourcis de mise en scène saisissants, autant il réussit également à susciter à l'improviste des émotions dignes d'un suspense hitchcockien.

Sauts quantiques

Evidemment, tout le genre du slasher remonte au cher Alfred et aux fameux coups de couteau de Psychose. Mais le jeu des hommages ne saurait plus s'en contenter. Du coup, les clins d’œil vont cette fois de Jack Arnold (La Créature du Lac Noir) à la série des Destination finale en passant par John Carpenter (Invasion Los Angeles), Robert Zemeckis (Retour vers le futur) et John Hughes (Une Créature de rêve). C'est justement la force du cinéma américain que de savoir s'appuyer sur l'ancien pour amener du nouveau. L'innocence et la poésie des débuts ont irrémédiablement disparu? Sans doute, mais on peut toujours s'amuser en proposant des jeux de l'esprit stimulants.

Faisant feu de tout bois, Landon s'autorise des séquences étonnantes comme la séduction burlesque du directeur ou une explosion en hyper-ralenti sur le fameux air de Lakmé. Au passage, il épingle le progrès scientifique, si rarement enclin à réparer ses dégâts collatéraux. Mais le plus ahurissant arrive encore au milieu du générique final (prière de rester), avec un teaser qui annonce un nouveau saut quantique en transmettant la «malédiction» à un autre personnage et, surtout, en amenant l'économie 2.0 dans l'équation. De quoi espérer un succès suffisant pour justifier un numéro 3. Franchement, qui l'eût cru?


Regardez la bande-annonce: 


Happy Death Day 2 U (Happy birthdead 2 you), de Christopher Landon (Etats-Unis, 2019), avec Jessica Rothe, Israel Broussard, Phi Vu, Rachel Matthews, Ruby Modine, Steve Zissis. 1h40

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