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Phobie

A la recherche du silence perdu

L ’annonce, l’autre jour, de la vente aux enchères d’une lettre de Proust évoquant les ébats assourdissants de ses voisins de palier a réjoui les journaux et les réseaux sociaux. Plus qu’une perle, cette délicieuse missive est surtout révélatrice de la hantise que Marcel Proust nourrit à l’encontre des nuisances qui perturbent l’univers clos qu’il s’est construit.

Ecrivant un mardi de juillet 1919 au fils de Réjane, comédienne et propriétaire de l’appartement qu’il sous-loue au 8bis rue Laurent-Pichat, l’écrivain se plaint des vocalises de l’acteur Charles Le Bargy et de sa femme. «Les voisins dont me sépare la cloison font l’amour tous les 2 jours avec une frénésie dont je suis jaloux. Quand je pense que pour moi cette sensation est plus faible que celle de boire un verre de bière fraîche, j’envie des gens qui peuvent pousser des cris tels que la 1ère fois j’ai cru à un assassinat. Mais bien vite le cri de la femme repris une octave plus bas par l’homme, m’a rassuré sur ce qui se passait.  (…) je serais désolé que Madame votre mère m’attribuât tout ce boucan (…)» Estimée entre 6000 et 8000 euros, la lettre s’est envolée à l’hôtel des ventes Drouot pour quatre fois son estimation, soit 30'700 francs.

Plus qu’une «perle», cette délicieuse missive est surtout révélatrice de la hantise que nourrit Marcel Proust à l’encontre des nuisances qui perturbent l’univers clos qu’il s’est construit. L’écrivain a le bruit en horreur. Il l’empêche de dormir, d’écrire. Il lui fait perdre son temps.

Le bruit «crispant» des vaisselles

Cette intolérance au bruit est telle que certains se demandent aujourd’hui si l’auteur de la Recherche ne souffrait pas d’hyperacousie (trouble rare du sens de l'ouïe, caractérisé par une perception exacerbée des sons, Larousse).

Ce n’est pas impossible. Mais ce qui explique très vraisemblablement sa phobie, c’est que Proust est asthmatique et insomniaque (hypocondriaque?). A 15 ans déjà, dans une lettre que Robert Dreyfus révélera en 1926, le jeune Marcel écrit ceci à son ami: «(…) La nuit qui tombe comme un couvercle noir ferme l’espoir grand ouvert au jour d’y échapper. Voici l’horreur des choses usuelles, et l’insomnie des première heures du soir, pendant qu’au-dessus de moi on joue des valses et que j’entends le bruit crispant des vaisselles remuées dans une pièce voisine…» Peu après, Proust prendra l’habitude d’avaler des somnifères «par anticipation et crainte du bruit», note le neurologue Dominique Mabin dans Le sommeil de Marcel Proust.

A 24 ans, alors que les crises se font plus fréquentes et l’empêchent de poursuivre sereinement la rédaction de son premier ouvrage Les Plaisirs et les Jours, Proust renonce à vivre le jour pour offrir à l’écriture le silence de la nuit. Et gare à ceux qui viendraient troubler son sommeil durant la journée. Sa mère qu’il vénère, ses amis, les domestiques sont priés de parler et marcher en silence, de ne pas frapper à sa porte et surtout ne de ne pas sonner. Proust, à qui aucun bruit de la maison n’échappe, doit se reposer.

Octobre 1900. La famille Proust quitte le 1er étage du 9, boulevard Malesherbes pour emménager au 2e étage du 45, rue de Courcelles. Evelyne Bloch-Dano dans Mes maisons d'écrivains nous apprend que la nouvelle chambre de Marcel, 29 ans, est séparée des communs par un long couloir n’est pas le havre de paix espéré. Proust peste contre le bruit occasionné par le va-et-vient des domestiques.

Un bruit abhorré quand il dort ou écrit chez lui mais aussi lorsqu’il fréquente les lieux publics. Léon Daudet, fils d’Alphonse, vers 1905: «Vers sept heures et demie arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois. Il demandait une grappe de raisin, un verre d'eau et déclarait qu'il venait de se lever, qu'il avait la grippe, qu'il allait recoucher, que le bruit lui faisait mal (…).»

«Un appartement comme un hôpital serait l'idéal»

Octobre 1906. Désormais orphelin de père et de mère, Marcel Proust déménage au 1er étage du 102, Boulevard Haussmann d’où le bruit «entre Le Printemps et Saint-Augustin» lui fait craindre le pire avant même de s’y installer. «Toute poussière m’étouffe. Tout meuble donne de la poussière. Et dans un appartement qu’on peut difficilement battre et nettoyer, à cause des heures où je dors et où je crains le bruit, à cause de la frilosité où je vis et où je crains les fenêtres ouvertes, un appartement qui serait comme un hôpital, serait l’idéal.»

Las. L’immeuble offre tout sauf le silence escompté. A quelques centimètres de la tête de lit de l’écrivain, Mme Katz installe de nouvelles toilettes (Proust, exaspéré: «Je suppose qu’elles n’étaient pas assez larges»). Peu après, c’est de l’étage du dessous que retentit le vacarme: le Dr Emile Gagey compte y installer son cabinet et engage de lourds travaux dans l’ancien appartement. L’année suivante, c’est au tour des Williams d’emménager au 3e. Le dentiste, sa roulette et la harpiste vont encore multiplier les nuisances. Damned: ils refont entièrement leur logement.

Proust n’en peut plus. En pleine rédaction d’A la recherche du Temps perdu, il prend sa plume et écrit plusieurs lettres pour obtenir enfin le silence dont il a besoin.

La première, fort aimable, à Marie Williams à laquelle il enverra 23 lettres en tout notamment pour l’informer de son calvaire. «On répare la nuit le Bd Hausmann, on refait le jour votre appartement, on démolit la boutique du 98 bis».

La seconde, très sèche, à Antoine Bertholhomme, concierge. «Antoine, Sur le conseil de M. V... j'ai fait demander à M. H... si on ne pouvait pas attendre au mois de juillet pour faire les travaux. J'ai le regret de vous dire que j'ai éprouvé stupéfaction et indignation quand j'ai appris que vous me faisiez dire par O... que vous étiez furieux que j'aie fait une démarche si naturelle. Il n'y a jamais eu de travaux à la maison sans que j'aie demandé si on ne pouvait pas les remettre à juillet. Pour ceux-ci comme c'était court j'étais résigné. Mais M. V... m'ayant dit: «pourquoi vous fatiguer par du bruit si on peut le faire quand vous ne serez pas là» et m'ayant offert d'aller trouver le gérant, j'ai accepté. (…) si vous êtes furieux que je me permette, étant malade, de demander si on ne peut pas remettre à juillet des travaux, vous auriez pu avoir la politesse de me l'écrire (que vous étiez furieux) ou de demander à me voir, sans me le faire dire par O... (…)»  

Jean Cocteau confirme: «Il avait tellement peur du bruit qu’il payait très cher les ouvriers pour ne pas travailler dans l’appartement d’au-dessus. Alors les gens revenaient et étaient stupéfaits car rien n’avait été fait de ce qu’ils avaient commandé aux ouvriers.»

Bruit d'enfer et semelles de plomb

La troisième lettre, plus diplomate, est adressée à Louise Bertholhomme, «Madame Antoine». «Je vous serais obligé de tâcher de savoir ce qui se passe chez le docteur X... où maintenant l'on tape à tout moment. Par exemple aujourd'hui où il n'y a pas cessé d'avoir du bruit, prenons l'heure de quatre heures. A quatre heures l'on a cloué, percé, etc. au-dessus de ma tête. Etait-ce des ouvriers, le mécanicien, le valet de chambre. Mademoiselle C... et le docteur étaient-ils là et savaient-ils qu'on tapait ainsi. J'aurais grand intérêt à le savoir. D'autre part si vous pouviez laisser entendre au valet de chambre (cela je ne sais pas si vous le pouvez, il n'y a que vous qui pouvez savoir) que je suis très mécontent de tout le bruit qu'il fait et que je renoncerai à le voir pour qu'il n'en fasse pas puisque cela ne sert à rien. Notamment le matin pour faire le ménage il fait un bruit d'enfer et aujourd'hui à une heure passait et repassait sur ma tête comme avec des semelles de plomb (…)» «Quand les voisins du dessus engageaient un domestique, se souvient Paul Morand, ils lui disaient: «nous vous donnerons de gages que 50 francs par mois mais il y a aussi un Monsieur, M. Marcel Proust qui vous en donnera 100 régulièrement si vous voulez bien marcher avec des chaussons parce que le bruit le gêne». Quand au lait, on le trouvait déposé sur le palier du petit escalier de service, explique sa gouvernante «pour être sûr qu’il n’y ait pas de bruit de sonnette ou autre qui vînt déranger le sommeil ou le repos de M. Proust.»

«En vivant tellement retiré de tous les bruits, et demandant autour de lui à tous ses voisins de vrais silences et que tout le monde pour lui faire plaisir car il avait un tel charme (…) alors on faisait tout ce qu’il désirait», révèle Céleste Albaret en 1954 dans une interview menée par François-Achille Roch. «Aux heures où le silence régnait dans l’appartement — soit qu’il reposât ou qu’il travaillât, je l’ignorais — on n’avait absolument pas le droit de s’approcher de n’importe quelle porte, on ne pouvait pour ainsi dire pas bouger; il entendait tout.»

A l'intérieur d'un énorme bouchon

Grand Hôtel de Cabourg  (Balbec dans la Recherche). Le directeur de l’hôtel lui annonce qu’il l'a logé tout en haut de l’hôtel, au 4e étage. Ce n’est pas la plus belle chambre mais la plus tranquille: «J'espère, dit-il, que vous ne verrez pas là un manque d'impolitesse, j'étais ennuyé de vous donner une chambre dont vous êtes indigne, mais je l'ai fait rapport au bruit parce que comme cela vous n'aurez personne au-dessus de vous pour vous fatiguer le trépan (pour tympan, ndlr). Soyez tranquille, je ferai fermer les fenêtres pour qu'elles ne battent pas».

Septembre 1910, n’en pouvant plus des travaux incessants, des coups de marteau, des clouages de caisses et du nettoyage des tapis le dimanche, Proust sort les grand moyens. Il capitonne sa pièce de vie et ses 4 mètres de hauteur avec d’épaisses plaques d’écorces de liège, «fixées tout autour par des liteaux cloués pour empêcher tous les bruits d’arriver jusque-là, précisera Céleste qui se sent comme à «l’intérieur d’un énorme bouchon».

Du liège, comme le lui ont conseillé ses amis la romancière Anna de Noailles et le dramaturge Henri Bernstein. Un matériau plus isolant que le feutre dont avait usé Victor Hugo pour recouvrir les murs de sa maison de Guernesey.

La «chambre de liège» est désormais «défendue par les volets tirés et les grands rideaux bleus doublés, épais, tirés aussi.» Entre les deux, une double fenêtre contre le bruit. «On n’entendait même pas rouler les tramways en bas, sur le boulevard. Nous vivions dans l’électricité ou dans la nuit perpétuelle», dit Céleste.


31 mai 1919. Proust est contraint de déménager. Sa tante, propriétaire de l’immeuble, vient de le vendre, relève Jean-Yves Tadié, grand spécialiste de Proust. Il emménage quelques mois à la rue Laurent-Pichat, sur le même palier que les enthousiastes Le Bargy et sous la tête de Mme Pelé, la femme de ménage d’Aristide Briand à laquelle Proust «fait une rente coquette afin qu’elle ne se rende coupable d’aucun son», écrivent Jean-Paul et Raphaël Enthoven dans leur Dictionnaire amoureux de Marcel Proust. Son dernier appartement sera celui du 44 rue Hamelin au 4e où Proust résidera jusqu’à sa mort le 18 avril 1922, non sans avoir fait exécuter des travaux contre le bruit et loué l’appartement du dessus pour éviter toute nuisance. En plus de ces précautions, Proust testera en septembre 1920 une nouvelle invention. La Marquise de Ludre lui donne «des boules qu’on se met dans les oreilles» pour qu’il ne souffre pas du bruit. Les a-t-il trop enfoncées? Toujours est-il que Proust n’arrive plus à les retirer et «souffre d’une petite otite».

Ce silence pour entendre les voix de ses livres

Trente-deux ans après la mort de l’écrivain, en 1954, Céleste sort de son silence. Elle croit avoir percé les origines du mal: «J’ai compris que toute la recherche de M. Proust, tout son grand sacrifice à son œuvre, cela a été de se mettre hors du temps pour le retrouver. Quand il n’y a plus de temps, c’est le silence. Il lui fallait ce silence, pour n’entendre que les voix qu’il voulait entendre, celles qui sont dans ses livres.»

Au 16, rue du Repos au Père Lachaise, Proust est toujours à la recherche du silence perdu. Outre les visites incessantes sur sa tombe depuis nonante-cinq ans, sa sépulture originale a été entièrement restaurée après avoir été endommagée en novembre 1978 par l’explosion d’un «engin incendiaire» visant la tombe… d'un voisin.


Les collages surréalistes de Gérard Bertrand

Marcel Proust, 44 rue Hamelin Marcel Proust consacrera les derniers mois de sa vie à la mise au point des derniers volumes de la Recherche. Il multipliera ultimes corrections et "paperolles" avant de disparaître, épuisé, en 1922.
© Gérard Bertrand / www.gerard-bertrand.net

L’Anjoulois PAN SUR FLP! L'Angevin Gérard Bertrand n’a pas choisi de réaliser sa série de 16 collages surréalistes sur Marcel Proust sur un coup de tête. Elle «s’est imposée» à lui. Proust (comme Kafka) est un «phare» à ses yeux. Sa vie, son œuvre fascine depuis longtemps l’artiste de 75 ans. L’idée? «Restituer l'esprit de l'époque et en retrouver les acteurs pour les associer aux personnages de la Recherche» tout en introduisant des références historiques et des éléments biographiques. Pour ce faire, Gérard Bertrand s’est plongé dans la biographie signée par George D. Painter avant de relire une nouvelle fois la Recherche, «ce qui ne fut pas une punition».


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