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CULTURE / Cinéma engagé

A la découverte des Gilets jaunes, les vrais

V u de Suisse, «J'veux du soleil!» pourrait n'apparaître que comme un petit film de circonstance franco-français qui ne nous concerne pas vraiment, une oeuvrette d'«agit prop» bâclée à la hâte pour profiter du mouvement des Gilets jaunes. Ce serait oublier un peu vite ses auteurs, Gilles Perret et François Ruffin.

 

© Adok films

 

Documentariste engagé au long cours (Ma Mondialisation, La Sociale, etc.), le premier a toujours su allier avec talent curiosité, visées didactiques et humanisme tandis que le second, journaliste satirique, a pris tout le monde par surprise avec un film d'intervention citoyenne bien balancé (Merci Patron!, 2016) avant d'entrer en politique comme député La France insoumise.

Ensemble, ils sont parvenus à bricoler en tout juste quatre mois un «road-movie documentaire» qui tient parfaitement la route. Et qui vaut donc le détour pour quiconque souhaite en savoir plus sur ce mouvement dont les pouvoirs et médias hexagonaux ne savent toujours pas que faire. Où il est question de misère noire, de néolibéralisme incontrôlé, de honte sociale, de mépris de classe, mais aussi de dignité, de parole et de fraternité enfin retrouvées. Pas sûr qu'Emmanuel Macron et les siens trouvent la parade à ça...

En attendant, ce film qui vous ouvre les yeux tout en faisant chaud au cœur semble rencontrer un petit succès (déjà 150'000 entrée en trois semaines d'exploitation en salle, en attendant d'autres canaux de diffusion) et sort le 1er mai en Suisse romande grâce à un petit distributeur réactif (Adok Films). L'occasion de joindre Gilles Perret, son coréalisateur haut-savoyard très sollicité, à nouveau sur la route entre deux projections-débat. Un artisan de l'ombre, fondamentalement modeste, mais qu'on a senti prendre goût à sa part de soleil.

Bon pour la Tête: Il est quasiment dans la nature du cinéma d'arriver trop tard, lorsque les événements sont déjà passés. Comment avez-vous réalisé un film aussi réactif?

Gilles Perret: Il faut dire qu'avec François Ruffin, on se connaît depuis une quinzaine d'années. Cela faisait déjà un moment qu'on avait envie de faire quelque chose ensemble. Cette collaboration n'a donc rien d'une rencontre fortuite. Le hasard, c'est qu'en décembre dernier j'étais près de l'Assemblée nationale pour un autre projet tandis que lui, qui y siège, s'apprêtait à partir pour aller voir ce qui se passait sur les ronds-points. On est allé boire un verre et je lui ai aussitôt proposé de l'accompagner. Il avait décidé d'y aller seul – son côté monacal –, mais a accepté d'y réfléchir. Cinq minutes plus tard, il me rappelait déjà pour me dire OK! On était mercredi et le dimanche on partait.

Comme ça, sans équipe, sans scénario, sans argent?

Sans avoir écrit quoi que ce soit, juste avec l'intuition qu'il pourrait y avoir matière à un film. Pas besoin d'équipe, je pouvais assurer la caméra et le son, et il restait un peu d'argent de Merci patron!. On a tourné pendant six jours au bout desquels on avait 24 heures de rushes et la certitude de tenir notre film. C'est alors seulement qu'on a appelé un distributeur ami pour lui demander de nous faire confiance et de chambouler son programme. A partir de là, une formidable dynamique de soutien s'est déclenchée qui nous a permis de sortir le film début avril. Une sorte de record!

© Adok films

Vous espériez que le mouvement tiendrait tout ce temps?

Bien sûr, mais on n'en savait rien. Par contre, l'idée est vite venue de réaliser un film qui puisse servir la cause des Gilets jaunes, faire comprendre qui ils sont vraiment, en réaction au mépris affiché par les élites et les caricatures débitées par les médias. Même si tout le monde était déjà rentré chez lui, cela n'aurait pas été inutile.

Aussi bien François Ruffin que vous-même vivez en province...

En effet, et je pense que sans ça, on n'aurait jamais fait ce film. Si on avait été sur Paris, chacun serait sans doute resté dans sa chapelle politique, y serait allé de son analyse, et personne n'aurait bougé. En province, c'était plus facile de se laisser porter par la curiosité. Et en allant sur les ronds-points, on a vite compris qu'il ne s'agissait pas des gens qui se mobilisent d'habitude, qu'il y avait là quelque chose de nouveau. On ne pouvait pas rester indifférents à cela. C'était les autres, avec leurs schémas préconçus et leurs commentaires à distance, qui étaient à côté de la plaque.

Le dispositif du film, une sorte de road-movie du nord au sud avec Ruffin devant la caméra, en position de médiateur, s'est imposé de lui-même?

C'était ça ou rien – un dispositif d'urgence. Si on avait voulu une forme documentaire plus classique, il aurait fallu des mois de préparation, de repérages et de casting. Notre chance, c'est qu'on est très complémentaires, moi à me préoccuper de la technique tandis que François est plus doué pour donner la parole. Au montage, on a pris soin d'enlever toutes les tirades politiques, tout ce qui pourrait faire donneurs de leçon ou «tract gauchiste» – comme le voudrait notre réputation. Nous avons vite compris qu'il valait mieux éviter les porte-paroles et amener plutôt les gens sur le terrain de leur expérience intime. Tout a été recentré sur l'humain, sur ce qui parle directement au cœur.

La renommée de François Ruffin n'a donc pas été un problème?

A l'arrivée, certains le trouvent trop présent, d'autres pas assez. Ce qui était clair, c'est qu'il devrait rester plus en retrait que dans Merci patron!. Franchement, j'avais pensé que ce serait plus compliqué, aussi du fait de son étiquette politique d'«insoumis». Mais il est clairement perçu différemment du reste de la classe politique, y compris par des électeurs de l'autre bord. On n'a senti ni hostilité ni méfiance. Il faut dire qu'on n'était vraiment pas très intimidants avec notre voiture pourrie et notre petite caméra!

 


 

La participation de Gilles Perret et François Ruffin dans On n'est pas couché:

 

 


 

Et l'aspect «road-movie»?

Je ne suis pas très cinéphile et je ne réfléchis pas en termes de genre, mais pour imaginer la forme, on a tous les deux pensé à Western de Manuel Poirier. Voyager d'un rond-point à l'autre, c'était l'assurance de faire des rencontres, d'avoir des surprises, un film dynamique. Quant au parcours, comme le dit François, si on part d'Amiens où il vit, on part forcément vers le sud! C'était donc prévu de finir au bord de la Méditerranée – mais pas d'y rencontrer Marie. J'aime beaucoup travailler comme ça: y aller à l'intuition et se laisser guider par les rencontres.

Mais pour finir, j'imagine que le film est plus construit qu'il n'en a l'air?

Bien sûr, ça demande encore beaucoup de travail après le tournage. C'est là qu'intervient notre monteuse, Cécile Dubois, avec un regard plus extérieur. Il fallait bien sûr conserver l'idée du voyage mais aussi varier les émotions: tristesse, rire, colère, espoir. Et puis on a ajouté des montages d'actualité et de la musique pour donner du rythme et de l'énergie, mais aussi inviter à réfléchir.

Le contraste est frappant entre le franc-parler des Gilets jaunes et les discours d'Emmanuel Macron, plus «petit marquis» que jamais...

Comment s'étonner de la réaction de ces gens devant des interventions aussi calculées? A tout moment, on sent le fossé de classe, un véritable mépris culturel. Et les grands médias en sont les complices. Pourquoi si peu de reportages dignes de ce nom? Même sur les chaînes du service public, quand on donne la parole à un Gilet jaune, c'est le plus souvent sur des images de casse sur les Champs-Élysées! Et où sont les images de la répression, de la violence policière? Alors nous, on s'est amusés à mettre bout-à-bout les petites remarques assassines de Macron et on a laissé s'exprimer les Loïc et les Cindy qui nous avaient bouleversés. Quand Natacha, qui est handicapée, parle avec difficulté, on n'avait surtout pas envie de couper: peu importe si on ne comprend pas chaque mot, parce que c'était un moment de vérité et de solidarité magnifique!

© Adok films

Sur le générique de fin, on voit Marie, votre dernière interlocutrice, se rendre à Paris participer à l'enregistrement de la chanson du titre...

Elle nous avait surpris sur la plage en se mettant à chanter, alors on a eu envie de lui faire ce petit cadeau. Elle n'était jamais allée à Paris! Et là, elle se retrouve à chanter avec Jamel Laroussi ce vieux tube du groupe Au p'tit bonheur. Pour un moment libérée de ses soucis de survie quotidiens...

A présent, vous voyez le mouvement perdurer, se transformer?

Je n'en sais toujours rien. Ce qui est déjà sûr, c'est qu'il y aura un avant et un après. La parole s'est libérée, les hontes privées se sont transformées en colère publique. Et j'espère bien que ce film va y contribuer. Même si ça peut paraître encore peu, ce que les Gilets jaunes ont déjà obtenu est énorme. Le gouvernement a la trouille et a été obligé d'annoncer des mesures sociales. En tant que militant syndical, surtout occupé à lutter contre l'érosion d'acquis, je ne sais même plus combien d'années ont passé sans que ce soit arrivé!

 


 

La bande-annonce de J'veux du soleil!:

J'veux du soleil!, documentaire de Gilles Perret et François Ruffin. 1h15. Dès le 1er mai en Suisse romande. Séances spéciales le 30 avril à 20h30 à Genève au Parc des Bastion sous la tente du CGAS; le 11 mai à La Chaux-de-Fonds à 17h. et à Sainte-Croix à 20h30 en présence de Gilles Perret.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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