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CULTURE / Musique

50 ans après Woodstock, le festival rock made in CH est-il en train de flancher?

P aléo Festival avait l’habitude de faire «sold-out» dès la mise en vente de ses billets mais l’abondance d’événements culturels a changé la donne cette année. L’attractivité des festivals musicaux dominés par le pop-rock a changé. Coup de projecteur sur une industrie qui doit s’adapter en permanence avec les patrons de Montreux Jazz, Paléo, Kilbi et les Eurockéennes en France voisine.

MONTREUX JAZZ FESTIVAL – PRESTIGIEUX RENDEZ-VOUS INDOOR (28 juin – 13 juillet)

Mathieu Jaton © FFJM MarcDucrest

BPLT: Comment se porte la billetterie du Montreux Jazz à un mois du démarrage de la 53e édition?

Mathieu Jaton (directeur): Avant le départ, on est sereins. Avec le nombre de billets en vente pour cet été, on a une progression conséquente. La vente de billets se fait un peu plus vite que l’an dernier. On a 48 concerts. Comme on n’est pas dans la configuration open-air, tout est lié à la programmation. Avec Elton John, on a plus de billets à vendre qu’auparavant. On a deux affiches majeures comme Elton John et Sting qui ont été sold-out en deux jours.15'000 billets écoulés pour Elton dans un stade, c’est l’équivalent de 15 soirées au Stravinsky. On note par ailleurs que les artistes sont moins nombreux sur la route, que le modèle économique est en train de changer.

Quels sont vos objectifs pour un concert à Montreux?

On vise environ 60 ou 70% de la capacité de la salle. Mais je prends chaque concert individuellement. Il y a un changement ces dix dernières années avec la publicité sur les différents relais médiatiques. On a une concurrence forte en Suisse et en Europe en général. On doit relancer le public sur l’ensemble du programme constamment dans les médias du print. Le travail de communication se fait plus finement et est plus diversifié sur le digital. Avec les applications comme Spotify, on ne peut plus mettre le focus sur des artistes moins connus, ce qui est quelque chose d’intéressant.

Y a-t-il un effet Montreux avec des concerts conceptualisés, avec des artistes fidélisés?

Oui. Pour Thom Yorke dont le nouvel album a le parfait profil pour nous avec un spectacle visuel qui nous correspond bien, plus que pour un open air. L’ambiance de son album se transposera bien au Stravinski. Pour Janet Jackson aussi. Grâce à l’appui de Quincy Jones, elle fera deux dates en Europe, Montreux et Glastonbury. Avec une matériel scénique énorme là-bas. Pas chez nous, le rapport humain a permis de marquer notre différence. 

Malgré la marque Montreux, il semblerait que rien ne soit acquis…

On fait des choix de programmation, certes, mais on est sur le fil du rasoir. On l’a toujours été. C’est la 20e édition pour moi et il y a toujours cette tension. On aimerait avoir une plus grande marge de manœuvre, une plus grande force de frappe qui nous permettent de rectifier le tir en cas d’échec sur des concerts.

BAD BONN KILBI, GUIN - OPEN AIR PETIT FORMAT (30 MAI – 1er JUIN)

Lin De Quebrada était l'artiste tête d'affiche de Kilbi mercredi. © Facebook

Vous êtes un festival de petite taille très prisé. Un petit poisson qui se débat dans un gros étang?

Daniel Fontana (directeur): Non, pas du tout. Je suis en contact avec tous les acteurs de l'industrie musicale. J'aime avoir du plaisir dans mon métier et je suis un gars qui aime les gens. Je ne me prends pas trop au sérieux pour justement être pris au sérieux par les autres acteurs. A Kilbi, j'essaye toujours de trouver des artistes qui ont quelque chose d'original, qui ne font pas de compromis et qui sont surprenants. J'essaye aussi d'ajouter des éléments très expérimentaux au contenu du festival. Et avoir du plaisir, être connecté et discuter. Une chose très importante pour moi, c'est la fidélité à qui nous sommes, surtout. Garder la taille du festival, ne pas seulement le dire. Et mettre le côté humain en avant. La déco et le style ne sont pas les plus importants.

Comment ça se passe en termes économiques, la concurrence s'exprime-t-elle sur le terrain des cachets?

Oui. Mais on programme les artistes que l'on peut se payer. Cela arrive que l'on doive payer de gros cachets pour de petits groupes parce qu'ils sont en tête d'affiche. Mais le terrain de jeu dans lequel nous évoluons est plutôt sympathique. Les gens nous font confiance et nous rejoignent. J'espère que nous pourrons agir de cette façon pour quelque temps encore.

Comment décrire Kilbi par rapport aux autres festivals?

C'est un festival au naturel, multilingue et ouvert d'esprit, tout simple. Très varié. Je me fais toujours la réflexion quand je programme des groupes: est-ce que ces artistes seraient tous heureux de dîner à la même table?

PALEO, l'OPEN AIR GRAND FORMAT (23-28 JUILLET)

Jacques Monnier. © Aniessa Jotterand

Comment analysez-vous la baisse de passion pour plusieurs festivals majeurs cette année dont Paléo?

Jacques Monnier (chef de la programmation): On a vu l’an dernier que le marché suisse était en limite de saturation. Il y a beaucoup de festivals, Caribana, Rock Oz’ Arènes, Festi’Neuch… Les gens n’ont ni le temps ni l’argent d’aller partout. Il y a un tassement. C’est la première année depuis 2003 que l’on ne vend pas tout. Il nous reste des billets pour samedi et dimanche. Mais à l’arrivée, ça fera quand même 96% de remplissage. Cette année, il y a le facteur Fêtes des Vignerons, même si ce ne sont pas tous des spectateurs de Paléo, sans compter les concerts programmés à l’année.

Le facteur hip-hop a-t-il écarté certains spectateurs de Paléo cette année?

Non, car on programme du hip-hop depuis MC Solaar. Avant, les organisateurs ne voulaient pas trop de hip hop car le public était réputé difficile. Mais aujourd’hui, c’est la soirée avec Damso et Soprano qui est partie la plus vite. On doit renouveler le public avec ce qu’il veut écouter, du rap et de l’électro surtout, moins de rock. Mais on a un menu qui s’adresse à des générations différentes, le rap c’est 12% des artistes, Bruel sera là pour un public familial, The Cure et 21 Pilots pour les amateurs de rock… Il y a les musiques du monde. Paléo est vaste.

Nyon Colovray en 1985. © Paléo

Puisque vous les citez, The Cure et son leader Robert Smith incarnent très bien la relation spéciale que Paléo peut entretenir avec des artistes, non?

Oui et c’est émouvant. The Cure est venu en 1985 à Paléo. On s’ouvrait au rock à ce moment-là. En fait, Robert Smith a choisi Paléo comme lieu important pour célébrer les 40 ans de son groupe. Mais on a aussi une relation très soutenue avec des artistes placés en «découverte» ces dernières années comme Big Flo & Oli, Jain et Angèle. Cette dernière fait partie des artistes dont la carrière a explosé en une année. On est heureux de lui proposer la Grande scène cet été pour passer de 3000 à 30'000 spectateurs. Ce suivi des artistes dans leur éclosion, c’est ce qui nous plaît.

LES EUROCKÉENNES – OPEN AIR MAJEUR DU PAYS VOISIN (4-7 JUILLET)

Avez-vous senti une désaffection en 2018 aux Eurockéennes et sur le marché des festivals français en général?

Jean-Paul Roland (directeur): Il y a toujours plus de festivals et de public en France. Pour 2018, c’est moins une désaffection ressentie qu’une crainte partagée par le secteur d’un équilibre financier désormais élevé, proche du complet, et donc beaucoup plus difficile à atteindre. Avec le constat des hausses cumulées des coûts de sûreté et d’accueil du public, des frais d’indemnisation des forces de l’ordre et également des cachets d’artistes face à une décrue des subventions locales, le secteur très concurrentiel est inquiet pour son avenir.

Quel est le secret pour que les Eurockéennes perdurent avec ce récent format de quatre jours?

Ni secret, ni recette. La fragilité reste intrinsèquement liée à ce type d’événement plein air. Ce format dépend essentiellement des opportunités artistiques pour réussir à programmer un jour supplémentaire. Le format sur trois jours reste le mètre étalon. Si notre équipe défend l’idée d’un festival généraliste mais clair dans ses choix artistiques et qui explore avec passion et assiduité les marges musicales, la promesse d'une expérience globale sur la belle presqu’île du Malsaucy (ndlr : à dix minutes du centre de Belfort et une heure de Delémont), d’une parenthèse sociale avec son légendaire camping va bien au-delà de la programmation musicale.

Vous n’êtes pas dépendant des subventions publiques, est-ce le secret en France pour tenir financièrement sur du long terme?

Croisons les doigts et scrutons les cieux! Il s’agit au départ d’un festival inventé par une collectivité départementale publique, donc majoritairement subventionné à ses débuts en 1989. Le virage économique intervient à l’aube des années 2000 avec un budget dont les recettes proviennent désormais à 93% de ses recettes propres (mécénat, sponsoring et billetterie). La baisse des subventions peut à terme limiter le nombre et l’ampleur de nos actions culturelles et sociales proposées à l’année sur notre territoire élargi qui comprennent des accompagnements artistiques, notamment Iceberg en France et en Suisse, la programmation locale au club de la Poudrière à Belfort, des actions solidaires avec les associations locales… etc.). Nos statuts indiquent clairement ce type d’actions qui légitiment et ancrent le festival dans son espace.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr, Geoffrey Genest, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud (président), Jacques Pilet, Chantal Tauxe, Faridée Visinand, Ondine Yaffi (ordre alphabétique).

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