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CHRONIQUES / in#actuel

«Vous avez ajouté quelque chose à mon univers humain»

P our beaucoup d’écrivains, à l’instar du jeune Mauriac, la découverte de l’œuvre de Proust a représenté une véritable révélation:«Jusqu’à Proust, expliquait le romancier, on refaisait du Balzac ou on refaisait du Benjamin Constant. Eh bien Proust nous a montré que l’on peut faire autre chose.» Mais pour que la grande majorité des lecteurs le découvre à son tour, il faudra la reconnaissance de la République des Lettres. Qui viendra sous la forme du prix que ces messieurs du Goncourt décerneront en décembre 1919 à l’écrivain en couronnant «A l’ombre des jeunes filles en fleurs». Ce qui n’allait aucunement de soi. Au contraire.

A peine le nom du lauréat connu, adversaires et partisans de l’écrivain vont s’affronter des mois durant par presse interposée. Du jamais vu quasi depuis l’affaire Dreyfus, comme le raconte avec gourmandise, alacrité et souvent beaucoup d’ironie Thierry Laget, grand proustien s’il en est – il a notamment collaboré à l’édition de la Recherche dans la Bibliothèque de la Pléiade – au fil d’un livre passionnant fraîchement paru, Proust, prix Goncourt. Dans son ouvrage minutieusement documenté, on suit jour après jour, sinon heure par heure, ce qui va prendre les proportions d’une véritable «émeute littéraire», selon le sous-titre du livre.

Pour les jurés du Goncourt, Proust n’est certes pas un complet inconnu. En 1913, tout juste sorti de presse, Du côté de chez Swann, par quoi s’ouvre la Recherche, était déjà en lice. Mais cette année-là, après onze tours de scrutin, le Goncourt échoit à Marc Elder pour Le Peuple de la mer. Alors que, parmi les autres livres en quête de suffrages, figuraient pèle-mêle Le Grand Meaulnes d’Alain Fournier, Jean Barois de Roger Martin du Gard ou encore, favori de Mirbeau, La Maison blanche de Léon Werth,«qui, prenant pour point de départ, écrit Thierry Laget, une otite suppurée, se prolonge dans une clinique, sorte de Montagne magique avant l’heure.» Un homme s’est pourtant déjà employé à soutenir Proust. Il s’agit de Lucien Daudet (1878-1946) qui en parle avec enthousiasme à son frère, Léon, membre de l’académie Goncourt, et qui consacre, dans Le Figaro, un article retentissant et surtout prémonitoire à Du côté de chez Swann:«Plus tard, beaucoup plus tard, lorsqu’on parlera du livre de M. Marcel Proust, il apparaîtra comme une extraordinaire manifestation de l’intelligence au vingtième siècle.»

Lucien Daudet, vers 1910 © Wikipedia

Si Léon Daudet donne sa voix cette année-là à Alain Fournier, il n’oublie pas Proust, qui n’aura pas de plus acharné défenseur six ans plus tard. Il vaut la peine d’en dire quelques mots, toujours en suivant Thierry Laget, qui, au passage, brosse des portraits chatoyants des «Dix». Fils d’Alphonse, Léon Daudet (1867-1942),«est un bretteur: il se battra quatorze fois en duel (…) Il court d’emballements en ruptures, de mariages en divorces, de romans en pamphlets, de la république à la monarchie (…) donne chaque jour à L’Action française un éditorial dont se régalent ses adversaires.» L’autre juré des Goncourt, qui va prendre également fait et cause pour Proust, c’est J.-H. Rosny aîné (1856-1940), qui ayant lu Swann, puis les Jeunes filles, écrit à l’auteur:«vous avez ajouté quelque chose à mon univers humain.» Et de conclure en indiquant qu’il votera pour Proust.

«Il aimait sa gloire et en guettait les moindres signes»

1919. La mémoire de la guerre, à laquelle Proust n’a pas pris part, du fait de son âge et surtout de sa santé, est encore vive. Aussi, pour le Goncourt, parle-t-on beaucoup d’un livre qui raconte la vie quotidienne des poilus écrit par l’un des leurs, Les Croix de bois. Son auteur, Roland Dorgelès (1885-1973) s’est surtout fait connaître jusque-là par ses canulars. Notamment l’exposition au Grand Palais de Et le soleil s'endormit sur l'Adriatique, huile signée Boronali. En réalité une toile peinte par Lolo, l’âne de Frédé, le patron du cabaret le Lapin Agile à Montmartre!

Nombreux sont ceux qui estiment alors qu’en décernant ses lauriers au roman de Dorgelès, l’Académie Goncourt tresserait du même coup une couronne au front des cinq cent soixante écrivains morts pour la patrie. Pour une large partie de la presse, en tout cas, la cause est entendue. D’autant que Proust n’est plus tout jeune; de surcroît, on le pense riche. Toutes choses allant à l’encontre de la volonté des fondateurs du prix. Le mercredi 10 décembre 1919, c’est néanmoins A l’ombre des jeunes filles en fleurs qui est choisi au troisième tour de scrutin par six voix contre quatre aux Croix de bois – qui recevra tout de même le Femina, dont Dorgelès avait pourtant snobé le jury.

Lorsqu’on fait prévenir le lauréat, il est encore couché. Et c’est dans son lit qu’il reçoit. Lorsqu’on lui annonce qu’il a le Goncourt, il feint la surprise, alors qu’il n’a cessé de s’entremettre afin de l’obtenir. Jacques Rivière, qui fait partie des visiteurs,«a noté la joie que Proust éprouve, ce jour-là. 'Certainement il aimait sa gloire et en guettait les moindres signes'.»

Le Figaro, 18 décembre 1919 © BNF

L’attribution du Goncourt à Proust provoque aussitôt une levée de boucliers, un déchaînement d’articles. Contre l’écrivain, non sans quelques attaques antisémites, mais aussi contre Léon Daudet, qui a fait couronner son poulain «à force de cris, de sourires, de menaces, de diatribes, de parades et de pétarades» (Le Radical). L’Humanité, dirigée par Henri Barbusse, qui avait obtenu le Goncourt en 1916 pour Le Feu, autre roman combattant, n’est pas en reste, qui titre:«Place aux Vieux!». Mais, tandis que l’éditeur de Dorgelès fait paraître des placards où, après le titre du livre, figurent les mots «Prix Goncourt» suivis, en petits caractères, de la mention «4 voix sur 10», les partisans de Proust montent eux aussi aux créneaux. Ainsi lit-on dans L’Intransigeant sous la plume de celui qui se fera connaître plus tard sous le nom de René Clair:«Peu d’œuvres autant que la sienne soulèvent, en notre souvenir, une foule de fantômes intimes persistants ou légers. Rayon de soleil qui marque tel jour de notre enfance; première fleur conservée et sur notre cœur séchée; rire de jeune fille éveillant, comme un envol d’oiseaux, une théorie d’espoirs insoupçonnés.» 



Thierry Laget, Proust, Prix Goncourt. Une émeute littéraire, Gallimard, 2019.


Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard «Folio classique», 1988.

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