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La chronique d’Isabelle Falconnier

Télétravail, attention cadeau empoisonné

L a plume qui caresse ou qui pique sans tabou, c’est celle d’Isabelle Falconnier, qui s’intéresse à tout ce qui vous intéresse. La vie, l’amour, la mort, les people, le menu de ce soir.

En 1929, Virginia Woolf réclamait pour les femmes une «chambre à soi» qu'elles puissent «fermer à clé afin de pouvoir écrire sans être dérangées» par les membres de leur famille. Il est temps pour les femmes, et les hommes, de réclamer un «espace de travail à soi». Ce printemps a vu le télétravail s’imposer, de gré ou de force, dans la vie de milliers d’employés des multiples domaines du service. Et depuis, il n’y en a que pour lui - à croire que nous avons découvert le Saint Graal. Quel pied que de travailler en pyjama, éviter le métro et décider tout seul de l’horaire de la pause café! Ce serait non seulement l’avenir, mais l’avenir dont toutes les femmes avec enfants rêvent depuis toujours pour concilier travail et vie de famille!

On a tout faux. Le télétravail est un cadeau empoisonné.

Aller au travail, même si ce n’est pas dans un bureau fixe, même si c’est dans un open space mobile, même si c’est ailleurs que dans les bureaux de son entreprise, même si c’est au café du coin, c’est important.

Regardez les images de télétravail dont nous avons été inondés: sur toutes, nous voyons des ordinateurs posés sur les tables du salon, dans les cuisines, sur les lit des chambres à coucher, avec en fonds des chats mignons et des enfants qui jouent ou font leurs devoirs. Sur toutes ces images, ce que nous voyons, c’est à choix: le travail envahir la maison, soit votre espace domestique et privé, ou la maison envahir le travail. L’espace d’un printemps, les frontières entre vous et votre employeur, votre fonction sociale et votre intimité, se sont dissoutes.

Un espace de travail sert à maintenir cette frontière, vitale pour ne pas être bouffé tout cru par la raison du plus fort ou par votre sens du devoir et du sacrifice. Un espace de travail permet de se protéger de cela. Ce pour quoi il faut se battre, c’est non pas que votre appartement s’adapte à votre entreprise et lui permette d’économiser des loyers et des ordinateurs, mais que les horaires et modalités de la vie en entreprise s’adaptent aux hommes et aux femmes qui composent la société d’aujourd’hui. Durant notre semi-confinement, le Lausanne Palace a développé une offre intitulée «Home office away from Home», soit la possibilité de louer un salon privatif durant la journée, avec machine à café, wifi et matériel de bureau pour télétravailleurs confinés cherchant à fuir la vie domestique: c’est cela, le luxe suprême, un lieu de travail à soi, hors de la maison.

Les signaux faibles clignotent partout: le droit à ne pas être joignable hors des heures de travail figure noir sur blanc dans la nouvelle convention de travail de La Poste, ce qui signifie que c’est un risque dont il faut se préserver. Le Tribunal fédéral vient de rendre un arrêt estimant que l'employeur devrait payer une partie du loyer de ses employés s'il les autorise à travailler à domicile, suite à la plainte d’un employé d'une société fiduciaire zurichoise qui réclamait une indemnisation; ce qui signifie que ce sera un combat à mener.

C’est vrai, quel pied de travailler en pyjama, n’importe où, n’importe quand. Cet avantage immense est aussi votre pire ennemi: flexible, la télétravailleuse (quelque chose me dit que ce sera une télétravailleuse) peut interrompre son travail pour aller chercher les enfants à la sortie de l’école, faire les devoirs, préparer le repas du soir pour toute la famille, et puis recommencer à travailler le soir dans son salon ou sa chambre à coucher. Plus besoin de crèche ni de nounou, ni de mari! Le gagnant sera du coup celui (quelque chose me dit que ce sera un celui) qui, vissé à son espace de travail, pourra se dédouaner du reste et rester dans sa bulle professionnelle protégée du reste du monde domestique.

Flexible, le télétravail devient par essence une sorte de travail à temps partiel permanent, où celui qui mettra des limites apparaitra forcément comme le grincheux de service ne sachant pas vivre avec son temps. Apprenons à vivre avec notre temps qui soit vraiment le nôtre.

Bon pour la tête est une association à but non lucratif, emmenée par un comité de bénévoles composé de Sarah Dohr (présidente), Geoffrey Genest, Yves Genier, Anna Lietti, Denis Masmejan, Patrick-Morier-Genoud, Jacques Pilet, Chantal Tauxe (ordre alphabétique).

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