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LE BILLET DU VAURIEN

Sollers sans complexe

S on dernier roman, «Centre», est un jeu de massacre.

Par hasard – mais chacun sait que le hasard n'existe pas – j'ai apporté avec moi chez «Toraya» (en français: le Tigre) un salon de thé japonais où l'on savoure de délicieux gâteaux aux noms évocateurs: «Nuits de Printemps» ou «Horizon de Cerisiers», accompagnés d'un Matcha de Uji (Kyoto) au vert profond et à la saveur amère  le dernier livre de Philippe Sollers: Centre.

Je l'avais un peu délaissé ce cher Sollers depuis L'Année du Tigre, son journal de l'année 1999. J'avais souvent médit de lui – mais que serait la littérature sans la médisance et le snobisme? Bref, il est là à côté de moi, fasciné par le large bol en céramique que je tiens délicatement dans la paume de ma main. C'est qu'il est plutôt chinois que japonais, l'ami Sollers. J'ouvre au hasard Cercle et je lis:

 «J'ai mis longtemps à comprendre que j'étais un des premiers Occidentaux à être carrément chinois.»  

Mais il n'est pas que chinois, il est aussi un peu freudien et lacanien. Peu nobélisable certes, comme il le souligne, mais parfois facétieux, souvent érudit, toujours séducteur. Sa liaison avec Nora, une psychanalyste dans la quarantaine, est un rêve – et même un rêve qui dure, tient-il à préciser. Et nous voici donc installés sur le divan de Nora.

Pour qui a tâté de la psychanalyse, l'exotisme est au rendez-vous. L'érotisme aussi. Mais Sollers ne s'appesantit pas. Il se borne pour titiller Nora à citer des provocations insupportables de Freud du style: «L'infériorité intellectuelle de tant de femmes est une réalité indiscutable» ou à évoquer la veine franchement incestueuse qui coule dans tous ses écrits et qui lui vaut une mauvaise réputation de la part des coincés de tous bords.

Sollers est très drôle quand il écrit que Nora est impressionnée par la montée générale de la vulgarité chez les bipolaires – majoritairement des femmes. Elles parlent de leur sexualité de façon tranchante, ne craignant pas la crudité agressive et se trouvant beaucoup plus réussies que les bipolaires masculins. La bipolaire serait-elle notre nouvelle star? Quant aux psychanalystes, il ne les ménage pas non plus: l'horreur de la tragédie humaine leur échappe totalement dans un confort de défense professionnelle. Lacan appelait ça «les  petites pointures». Allons plus loin: ce sont désormais «les chaussons pour bébés».

Les romans l'ennuient et on le comprend: écrits par des femmes pour des femmes ils sont en parfaite conformité avec la vulgarité insipide de l'époque. Sollers leur préfère les faits-divers criminels. «La réalité, écrit-t-il, dépasse de loin la fiction en vertige.» On l'imagine sirotant un whisky et se délectant en regardant: Faites entrer l'accusé! ou Chroniques criminelles. Les criminels ont sur les écrivains un énorme avantage: ils n'écrivent pas, ils agissent. Cet auteur se plaint de la vie? On lui épargne ce souci. Ce philosophe pérore sur la Décadence? Vous lui prouvez la Renaissance d'une rafale de Kalachnikoff. Et il ne ménage personne, pas même Nora. «La psychanalyse m'assomme», lui assène-t-il . Mais il faut bien feindre de s'intéresser à ce qui passionne les femmes: elles-mêmes.


Philippe Sollers, Centre. Gallimard. 112 pages.  

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